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FERNAND TUIL : LA REVOLTE, LA SOLIDARITE ET L’ESPOIR
Pour ses amis innombrables, tant en France qu’en Palestine, il est bien difficile d’accepter l’idée qu’ils ne reverront plus jamais Fernand Tuil. Grâce aux dizaines de jumelages -très atypiques- qu’il a suscités entre des villes françaises et des camps de réfugiés palestiniens, et grâce aux nombreux « voyages-sur-place-qui-valent-tous-les-discours » qu’il a organisés, combien de jeunes, de militants associatifs ou syndicaux , d’élus locaux d’horizons divers ont-ils ainsi découvert les dures réalités de la Palestine occupée, mais aussi les impressionnantes et attachantes ressources humaines d’un peuple qui, malgré soixante-cinq années de souffrances et d’humiliations, ne renonce ni à sa terre ni à sa culture ni à son projet national!
Un jour, Fernand m’annonça l’un de ces déplacements: « Tu es élu européen, ça serait chouette que tu viennes avec nous ! » J’ai bien sûr accepté. Moi qui croyais connaitre les « Territoires palestiniens » en général et les camps de réfugiés en particulier, j’ai touché du doigt ce qu’un séjour avec Fernand Tuil apportait d’incomparable. Sans lui, on était en délégation; à ses côtés, on était entre « frères ». Les occasions se sont ensuite multipliées. Le nombre des participants aussi: nous étions 10,20 puis 50,avant d’approcher la centaine puis les 150…Face à notre « guide », les agents de la « sécurité » de l’aéroport de Tel Aviv étaient mal à l’aise: il parlait aussi bien l’Hébreux que l’Arabe, comptait nombre d’amis palestiniens mais également israéliens, était d’origine juive mais conduisait des délégations d’une grande mixité culturelle et ne tolérait aucune discrimination…Bref, il ne correspondait à aucun des schémas fournis par les autorités israéliennes à leurs jeunes « interrogateurs ». Fernand était un phénomène. Son évidente sincérité, sa fermeté sur les principes en même temps que son refus de toute provocation gratuite, son sens du contact lui conféraient une autorité naturelle et imposait le respect.
Parmi les expériences humaines les plus marquantes qu’il nous a permis de vivre, je citerai notre séjour à Gaza -avec,notamment, Patrick Lehyaric, et de nombreux autres amis- au lendemain des 22 jours et nuits de bombardements israéliens, en janvier 2009. A Raffah, à Khan Younès, à Zeitoun, à Jabalyia, à Al Attatra et dans la ville même de Gaza, nous avons découvert l’horreur. La rage se lisait sur le visage de Fernand en voyant les dévastations et en entendant les témoignages accablants des habitants. Nous logions chez eux, nous mangions avec eux, nous les écoutions de longues heures durant,jusque dans la nuit , à la lumière d’une torche, dans des quartiers plongés dans le noir. « Dites chez vous ce qui s’est passé ici! » nous répétaient-ils, conscients de l’insupportable complaisance dont bénéficient en Occident les auteurs de ces crimes de guerre.
Tous nos voyages n’étaient pas aussi dramatiques. Telle rencontre au camp de Dheisheh, près de Béthléhem, avait même des allures de fête,malgré les épreuves endurées quotidiennement. C’est là que vit l’alter ego palestinien de Fernand et sans doute son plus cher ami: Ahmed Muhaisen, magnifique co-président de l’Association franco-palestinienne pour les jumelages entre les villes françaises et les camps de réfugiés palestiniens. Ici comme dans les autres camps, l’amitié réciproque se lisait dans tous les regards. Des campagnes de solidarité comme celle -parrainée par l’Humanité- appelée « un cartable pour chaque enfant palestinien » ou bien celle (en cours) de la collecte d’instruments de musique pour les jeunes Palestiniens apportent l’oxygène qui permet de vivre dans la dignité et d’espérer malgré tout…
La dernière initiative de Fernand Tuil à laquelle j’aie eu le bonheur de participer fut, en avril dernier, le voyage à Ramallah où se tenait une conférence internationale pour la libération de Marwan Barghouti et des 4800 prisonniers palestiniens en Israël. Fernand luttait déjà contre le mal qui vient de l’emporter. Mais le combat pour la justice passait avant tout. Voilà l’homme, le communiste, qui nous a quittés. Mais son combat et ses valeurs lui survivront.
LA TRIPLE LEÇON D’ILAN HALEVI
Notre ami Ilan Halevi vient de nous quitter, lui, le décrypteur si éclairant de l’ « Orient compliqué », alors que la région est secouée par d’inextricables bouleversements qui risquent d’émousser des repères essentiels à la compréhension des enjeux. La tragédie syrienne, le fiasco irakien, le jeu pervers des monarchies du Golfe, les espoirs et les craintes liés à la révolution égyptienne, les interrogations sur une possible nouvelle donne en Iran…retiennent toute l’attention internationale. C’est compréhensible et légitime. Pour autant, il serait dangereux de laisser reléguer au second plan le problème palestinien et, par là même, dissiper la responsabilité centrale des dirigeants israéliens dans la déstabilisation du Moyen Orient. Il faut donc s’efforcer de remettre cet enjeu, structurant s’il en est, à la place qui lui revient sur l’agenda international. Les progressistes peuvent y contribuer dans le débat d’idées en cours.
C’est dans cet esprit que je crois pertinent de saluer la mémoire d’Ilan Halevi en rappelant une triple leçon très actuelle que j’ai personnellement retenue de mes rencontres avec ce militant infatigable, qui fut,en même temps, un intellectuel très raffiné.
D’abord, n’analysons jamais le conflit israélo-palestinien en termes religieux, mais politiques, soulignait celui qui se disait à la fois « 100% juif et 100% arabe » ! Le problème à résoudre ne relève ni d’une confession ni d’une « ethnie », mais du droit international: mettre fin à l’occupation et à la colonisation. Tout le reste n’est qu’échappatoire.
Une autre idée sur laquelle insistait celui qui fut,trente ans durant, un conseiller de Yasser Arafat, est la nécessité de reconstituer une unité nationale palestinienne, afin d’organiser des élections légitimes, de « partager démocratiquement le pouvoir » et de constituer un interlocuteur international reconnu. Ce choix stratégique relève naturellement des Palestiniens eux-mêmes. Notons cependant que ce sont les dirigeants américains et européens qui, obéissant aux consignes de Tel Aviv, ont fait capoter en 2006 le seul gouvernement d’unité nationale qui ait pu voir le jour , en refusant de le reconnaitre malgré l’insistance du Président Abbas. Aussi faut-il mettre en garde contre toute reproduction d’une pareille faute si une nouvelle opportunité d’unité nationale palestinienne devait se présenter dans un avenir proche.
Cela nous conduit à une troisième idée chère à Ilan: que l’Union européenne (UE) « rompe avec sa complaisance » à l’égard des dirigeants israéliens tant qu’ils torpillent toute chance de solution juste et durable au conflit.O utre que c’est un devoir élémentaire de l’UE de défendre la stricte légalité internationale (des dizaines de résolutions des Nations Unies sont bafouées par Israël), sa pratique de l’impunité à l’égard de l’occupant des territoires palestiniens voue durablement à l’échec ses propres tentatives répétées de mettre sur pieds une « Union euro-méditerranéenne ».
Une bonne voie à suivre pour relancer le débat et le combat pour les droits du peuple palestinien est de mobiliser l’opinion en faveur de la libération des prisonniers palestiniens en Israël, et particulièrement du plus emblématique d’entre eux, Marwan Barghouti. Ilan Halevi comptait, il y a peu, se rendre à Jérusalem dans ce but. La maladie l’en a empêché. Continuons son engagement!
Le « V » de la victoire et le rameau d’olivier : le mythe Arafat est immortel
Le Président palestinien nous a quittés, mais le mythe Arafat est immortel. Non seulement parce que « Abou Amar » était le fondateur de l’Organisation de libération de la Palestine et qu’il a consacré quarante années de sa vie à ce combat, mais parce qu’il a payé de sa personne, au-delà du concevable, cet engagement entièrement voué aux droits et à la dignité de son peuple. J’ai eu la chance de rencontrer à de multiples reprises ce personnage hors du commun, depuis son installation à Gaza, puis à Ramallah. Ce sont des moments inoubliables.
La première entrevue fut particulièrement émouvante. Elle eut lieu dans le modeste « palais » présidentiel à Gaza, peu de temps après son installation dans cette ville symbole, alors libérée des troupes d’occupation. On lisait la fierté dans les regards des Palestiniens qui allaient et venaient dans et devant le siège : ils avaient enfin face à eux l’homme qui symbolisait leur État en devenir. À l’intérieur, tout était impeccable et l’atmosphère hospitalière. Le président nous reçut avec chaleur et simplicité. Il glissa dans ses propos quelques mots en français – « Merci ! », « c’est juste ! »… – ponctués d’un grand sourire. Il savourait manifestement ce bonheur indicible de se sentir parmi les siens, sur sa terre, après tant de cruelles épreuves : l’exil, Beyrouth, la traque des Israéliens, les trahisons de dirigeants arabes, les attentats manqués, la perte de tant de proches, et même un grave accident d’avion… Le climat, ce jour-là, était à l’espoir.
Les pires souvenirs, à l’inverse, se situent à la Mouqata en ruines, après l’assaut barbare des chars, des bulldozers et des hélicoptères israéliens contre les bâtiments de la présidence, à Ramallah. En escaladant les gravats, en me retrouvant dans la pièce minuscule et encombrée où Yasser Arafat nous reçut, en l’écoutant relater le cauchemar qu’il venait de vivre avec celles et ceux qui l’avaient courageusement assisté durant ces heures sombres et interminables où le pire pouvait arriver à tout moment – y compris l’explosion d’un dépôt de carburant tout proche -, j’éprouvais un sentiment de honte pour tant de dirigeants européens, débordant de bonne conscience et toujours prompts à faire la leçon au monde entier, mais qui, lorsqu’il s’agit de la Palestine et d’Israël, sont assez lâches pour laisser, sans coup férir, une armée d’occupation traiter de la sorte un président élu !
L’Europe, pourtant, le président Arafat l’a honorée. Il n’a jamais manqué une occasion de saluer tel passage d’une déclaration du Conseil européen, de dire sa reconnaissance pour tel vote de membres européens du Conseil de sécurité, de remercier l’Union européenne pour son aide économique. Souvent, il a exprimé le souhait de voir ceux qu’il considérait comme des partenaires naturels équilibrer quelque peu la désastreuse alliance Bush-Sharon.
Yasser Arafat voulait la paix avec Israël, naturellement sans renier les droits fondamentaux de son peuple. À plusieurs moments clés, il a fait des choix stratégiques qui étaient loin d’être simples à assumer vis-à-vis d’une partie de son peuple, voire de ses propres partisans. Par exemple, en 1988, lorsqu’il déclara « caducs » les articles de la Charte de l’OLP niant le droit à l’existence d’Israël ; ou bien en 1993, en s’engageant dans le « processus d’Oslo », autrement dit la reconnaissance mutuelle Israël-OLP, alors même que la création d’un État palestinien était remise à plus tard ; ou encore en 2003, en apportant son soutien à l’ « Initiative de Genève » de Yasser Abed Rabbo et Yossip Beilin, destinée à relancer le dialogue pour la paix et qui abordait les enjeux ultra sensibles, comme celui de Jérusalem ou des réfugiés. Lorsqu’il évoquait Yitzhak Rabin et la « paix des braves » conclue entre les deux leaders, ses yeux s’embuaient. Il avait un profond respect pour les forces de paix israéliennes. Il était conscient du tort immense que causaient à son combat les attentats palestiniens en Israël, et sa condamnation de tels actes n’en était que plus sincère. « Vous voyez – m’a-t-il dit un jour, hors de lui, après l’assassinat d’un important dirigeant du Hamas par l’armée israélienne -, nous venons d’entamer des discussions avec cette organisation pour obtenir un cessez-le-feu ; ils ont ciblé l’un des plus modérés, avec qui nous dialoguions ! »
Yasser Arafat restera l’homme de la résistance palestinienne à l’occupation et de l’espoir de tout un peuple de pouvoir enfin construire son État. Souhaitons que ses compagnons de combat puissent trouver ensemble les réponses justes aux nouvelles questions qui leur sont aujourd’hui posées, en alliant le double symbole auquel tenait tant celui qui vient de s’éteindre mort : le « V » de la victoire et le rameau d’olivier.




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