L’EUROPE FACE À TRUMP : QUELLE PUSILLANIMITÉ !

Face à l’indignation mondiale causée par la mort de George Floyd dans les circonstances que l’on sait, les « 27 » se sont contentés jusqu’ici de dénoncer un « usage excessif de la force » et un « abus de pouvoir », de condamner « tout acte de violence et de racisme » et d’appeler « à la désescalade des tensions ».

Rien dans ces mots, qui traduisent le faible  consensus entre les États membres, ne prend la mesure du double tournant que nous sommes en train de vivre. D’abord, aux Etats-Unis mêmes, avec un mouvement de protestation d’une ampleur qui rappelle celle de la grande lutte pour les droits civiques des années 60. Ensuite, en Europe, avec un impressionnant courant de solidarité contre les discriminations et l’humiliation du racisme qui en dit long sur les frustrations et la colère qui grondent au cœur de nos sociétés. Les jours et les semaines à venir nous renseigneront sur la capacité de nos  gouvernements à entendre enfin ces appels à des changements radicaux en matière de justice, d’égalité et de dignité.

Quant aux relations entre l’UE et son « allié historique » nord-américain, n’est-il pas plus que temps d’envisager d’en redéfinir la nature et les ambitions ? N’y-a-t-il rien à dire d’un système prétendant servir au monde entier de phare de la démocratie, quand 40 millions de citoyens, parce qu’ils sont  Africains-Américains, y sont  à la fois les plus pauvres et les plus précarisés du pays; les premières victimes d’emprisonnements abusifs, la communauté la plus durement touchée par le coronavirus et, en prime, celle qui court 2,5 fois plus le risque de se faire tuer par les « forces de l’ordre » que leurs concitoyens blancs ? L’ « Europe » peut-elle banaliser le recours d’un Président américain -qui prétend au leadership mondial « ad vitam aeternam »- aux slogans des pires suprémacistes blancs et à la menace d’en appeler à l’armée contre son peuple ? Jusqu’à quelle extrémité le « Chef du monde libre » doit-il en arriver pour que, de ce côté-ci de l’Atlantique, l’on se résigne à appeler un chat un chat et le locataire de la Maison-Blanche un danger pour son pays et pour le monde ? Si encore Trump se contentait de traiter l’UE d’ « ennemi », de se réjouir de la perspective d’un « Brexit » sans accord; d’exercer un chantage économique permanent à l’égard de nos pays ; de fermer les frontières des Etats-Unis aux ressortissants de l’UE; d’apporter son soutien aux leaders nationalistes européens etc…, on pourrait le traiter en simple adversaire ou en concurrent malveillant. Mais, en retirant son pays de l’accord international sur le climat, en torpillant celui sur le nucléaire iranien, en jetant -et de la pire des manières- de l’huile sur le feu au Proche-Orient, en exacerbant toujours plus la guerre économique mondiale, en cessant de financer des agences vitales de l’ONU ou en sortant les USA de trois traités sur le désarmement, ce n’est pas seulement l’Europe que Trump veut disloquer, c’est le monde qu’il déstabilise ! Face à tant de périls, l’on ne peut rester neutre. Si l’Union européenne veut se montrer utile à l’humanité et reconquérir ainsi  de la crédibilité et une raison d’être, voilà un défi stratégique à relever. Mais en est-elle seulement encore capable ?

11 juin 2020 at 6:22 Laisser un commentaire

LES « MILLIARDS » DE L’UE : UN ÉVÉNEMENT, OUI, MAIS…

Le plan de relance de 750 milliards d’euros, proposé la semaine dernière par la Commission européenne constitue incontestablement un événement politique. Ce qui retient l’attention dans ces annonces n’est, à vrai dire, pas l’ampleur -pourtant considérable- des sommes évoquées (plus de deux fois le budget de la France !). Une opération de cette envergure n’est, en effet, pas sans précédent. En revanche, les modalités de la répartition de ces fonds puis de leur remboursement envisagées par l’exécutif européen dérogent clairement aux pratiques en vigueur entre Etats membres de la zone euro ! Comme on sait : chaque pays bénéficierait de ces crédits en fonction des difficultés qu’il rencontre et rembourserait au prorata de sa richesse nationale. Concrètement, cela veut dire que les pays riches -Allemagne et pays du Nord de l’Europe, en tête- accepteraient de rembourser sensiblement plus que ce qu’ils ont reçu, tandis que les pays les plus vulnérables -tels l’Italie ou l’Espagne, en particulier- auraient, à l’inverse, nettement moins à débourser demain que ce qu’ils auraient perçu. À cette disposition exceptionnelle s’en ajouterait une autre : ces emprunts colossaux seraient contractés par la Commission, au nom de tous les « 27 »,  donc à un taux bien plus avantageux que celui que subirait, seul, un quelconque État du sud de l’Europe. Nous sommes donc en face d’une forme de mutualisation des emprunts et de leur gestion solidaire : une approche jusqu’ici toujours repoussée avec force, tant par l’Allemagne d’Angela Merkel que par ses alliés néerlandais, scandinaves ou autrichiens, au nom du refus de glisser vers une « Union de transferts »(financiers).  
On comprend, dès lors, aisément que l’ Italie, très hostile à « l’Europe » ces derniers temps, salue aujourd’hui quasi-unanimement sa générosité. N’espère-t-elle pas  toucher plus de 20% de ces aides européennes alors que sa contribution au budget de l’UE est de moins de 10% ? C’est pourtant aller un peu vite en besogne, tant les inconnues restent nombreuses à ce stade. Rappelons qu’il ne s’agit que d’une proposition: reste à voir à quel compromis final arriveront les Etats membres qui devront en décider à l’unanimité ! Quand l’argent sera-t-il disponible : en 2021, comme prévu, quand les besoins sont immédiats ? À quel usage devra-t-il être consacré ? « La relance économique », c’est vague ! Ces fonds seront-ils conditionnés à la mise en œuvre des fameuses « réformes structurelles » de sinistre réputation ? Ce serait un repoussoir absolu ! Quelle sera la part d’aides directes et la part de prêts ? C’est crucial ! Comment fera-t-on pour éviter que ces prêts n’alourdissent la dette des pays concernés ? La Commission propose d’échelonner les remboursements d’ici à 2058. Qu’en sera-t-il ? Etc…

Un argument de poids pèse néanmoins en faveur d’une issue positive de ce que nombre d’observateurs appellent déjà un « tournant historique » de l’UE : la peur des pays riches de voir s’effondrer des pans entiers de leurs marchés à l’exportation, sinon d’assister à l’éclatement de la zone euro s’ils ne viennent pas sérieusement en aide aux États membres en situation critique. Et d’abord, à l’Italie. Cela ne s’appelle pas de la générosité, mais de la gestion de ses intérêts bien compris. Rendez-vous sous peu.

4 juin 2020 at 3:16 Laisser un commentaire

29 MAI 2005 : GENÈSE D’UNE VICTOIRE QUI SECOUA L’EUROPE

Ce mercredi 3 septembre 2003, il règne au Parlement de Strasbourg l’effervescence des grands jours : c’est aujourd’hui que Valéry Giscard d’Estaing doit présenter en séance plénière « son » projet de traité constitutionnel européen issu des travaux de la « Convention sur l’avenir de l’Europe » qu’il a présidée durant 16 mois. L’ancien Chef de l’Etat est aux anges, cite Thucydide ( historien du Vème siècle avant notre ère ), invite avec insistance l’honorable Assemblée à « écouter les citoyens »,  égraine les « valeurs » de l’Union…Dans le débat qui suit, je lui fait remarquer qu’il a fait l’impasse sur toute la partie de la « Constitution » (340 articles, deux tiers du texte !) qui traite des dispositions érigeant l’Europe libérale en modèle intouchable.  En fait, tout comme le discours de Giscard, l’édition-« grand-public » du projet de « Constitution » en circulation à cette époque avait été drastiquement expurgée ! Du coup, ce qui est présenté à l’opinion est, pour l’essentiel, consensuel. 

Le même jour encore, je me mets au travail pour préparer, avec la direction du PCF et celle de l’ « l’Humanité », une édition « tirée à part » de quatre pages, destinée à révéler à un très large public « La face cachée du traité-Giscard ». Nous sélectionnons, pour ce faire, une série de passages-clés du texte « omis » dans sa présentation tronquée, accompagnés de brèves explications à même d’en faciliter la compréhension par tout un chacun. C’est ainsi qu’avant la mi-septembre 2003 -soit 20 mois avant le référendum (qui, à cette époque, était loin d’être acquis)- , les communistes français lancent à grande échelle ce qui deviendra, au fil d’une campagne qui ne cessera de gagner de nouvelles forces, l’expérience de démocratie citoyenne la plus poussée que nous ayons connue, appliquée à l’Europe.

Trois caractéristiques essentielles de notre contribution à cette campagne méritent, à mes yeux, d’être retenues.

D’abord, le choix de l’appel à l’intelligence : un effort d’information rigoureuse, excluant la caricature (Exemple : la diffusion massive du texte complet  du traité, rendu accessible par des annotations en marge des passages-clés) ; une préférence pour les débats de fond, sans effet de tribune, plutôt que les meetings du type « grand-messe »; le refus du simplisme et de la démagogie (Exemple : un démenti clair à la rumeur selon laquelle un succès du OUI obligerait la France à participer à la guerre d’Irak !).

Ensuite, le parti-pris du rassemblement le plus large, à gauche, autour de la position : « Non à l’Europe libérale, Oui à l’Europe sociale ! » Les révélations sur la « Directive Bolkestein » ont favorisé, sur cette base, un élargissement spectaculaire. 

Enfin, un refus absolu de tout repli  -à plus forte raison de toute forme de xénophobie ( la référence perverse au « plombier polonais » est le thème cher à la droite anti-européenne)-  et une attitude résolument solidaire avec les progressistes d’autres pays européens, souvent invités à prendre la parole dans nos réunions publiques.

On sait que l’Union européenne, avec le concours actif de Nicolas Sarkozy, a purement et simplement ignoré cette victoire si exceptionnellement mûrie du NON  en rebaptisant « traité de Lisbonne » le traité constitutionnel élagué de quelques fioritures et reconfiguré pour le rendre illisible . Pour autant, il serait erroné d’en conclure que ce message adressé aux cercles dirigeants européens par la majorité des citoyennes et des citoyens de l’un des principaux pays fondateurs de la construction européenne ainsi que  la qualité de la campagne qui a conduit à ce résultat auraient laissé indifférente toute la hiérarchie des décideurs européens ! J’ai perçu auprès de certains d’entre eux un vent de panique, à l’idée que « le consensus sur lequel repose l’Union européenne risquait de se briser ». La question était précisément de faire en sorte que l’ « Europe » change pour répondre au consensus émergeant parmi les citoyens européens ! J’avais d’ailleurs répondu par avance, face à Giscard d’Estaing, à cet argument du « consensus qui risque de se briser » : « Parce que je suis profondément convaincu qu’il y a, de nos jours plus que jamais, un besoin d’Europe pour espérer transformer le monde, j’estime qu’il serait très dommageable de pousser ainsi nombre d’anti-libéraux à devenir anti-européens ». D’une certaine façon, le jugement porté sur cette expérience -trois jours…avant le résultat du référendum- par le Président de l’Eurogroupe de l’époque, Jean-Claude Juncker, abondait, de fait, dans le même sens (voir encadré).
C’est encore bien plus vrai aujourd’hui : pour sauver l’Europe, il faut la changer. 

 ______________________________________________________________________
JUNCKER : « UN EXEMPLE À SUIVRE ! »

« La perspective du référendum a déclenché en France un débat vertueux dont la qualité impressionne (…) Le peuple français investit les lieux du débat, fait savoir que c’est de lui qu’émane tout pouvoir, que c’est lui qui décide et qu’il n’est pas près – au delà du 29 mai – de se dessaisir d’un sujet qui désormais le passionne. Si toutes les opinions publiques avalent la même envie de débattre de l’Europe que les Français, nous assisterions enfin à la naissance d’une opinion publique européenne qui nous fait si cruellement défaut aujourd’hui. Une fois de plus, le peuple français donne un exemple à suivre; une fois de plus, il prouve sa maturité démocratique, il ne faut pas s’en plaindre ».
Jean-Claude Juncker Président de l’Eurogroupe Le Figaro (26/5/2005)

_______________________________________________________________________

28 Mai 2020 at 1:59 Laisser un commentaire

Older Posts Newer Posts


Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez les 5 297 autres abonnés

Chronique européenne dans l’Humanité Dimanche

Intervention au Parlement européen (vidéo)

GUE/NGL : vidéo

septembre 2026
L M M J V S D
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930  

Archives

Catégories

Pages

Pages