LA PERNICIEUSE « SOLIDARITÉ » DE L’UE AVEC LA GRÈCE

« Je remercie la Grèce d’être en ce moment notre bouclier européen » a lancé, le 3 mars dernier la nouvelle Présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen. En effet, précisa-t-elle, « Notre première priorité est de nous assurer que l’ordre est maintenu à la frontière extérieure (de l’UE) ». Aussi s’est-elle déclarée « pleinement engagée à mobiliser tout le soutien opérationnel nécessaire aux autorités grecques » pour renforcer le « bouclier » et garantir « l’ordre ». Des promesses en l’air, comme cela est trop souvent le cas ? Pas cette fois. Bruxelles va bel et bien débloquer 700 millions d’euros d’assistance financière à la Grèce -dont 350 immédiatement- et envoyer sur le terrain 100 garde-frontières européens supplémentaires (qui s’ajouteront aux 530 déjà en fonction). Cette généreuse « solidarité » à la Grèce ne s’arrête d’ailleurs pas là : s’y ajoute en particulier l’envoi de sept bateaux, dont un patrouilleur de haute mer, un avion, deux hélicoptères et trois véhicules à vision thermique !
L’UE reconnaît manifestement un grand mérite au nouveau gouvernement grec : c’est sa capacité à refouler en bloc et sans ménagement -sur terre et en mer- les milliers de réfugiés syriens, irakiens ou afghans, victimes de la guerre puis du cynisme sans limite du leader turc ! Et tant pis si les autorités d’Athènes poussent leur zèle jusqu’à à suspendre (en toute illégalité) l’examen de toute demande d’asile ! Pour une fois, tous les 27 Etats membres sont sur la même ligne : « ceux qui cherchent à tester l’unité de l’Europe seront déçus » a fièrement lancé la Présidente de la Commission, symboliquement entourée pour l’occasion par le Président du Conseil européen, représentant les Chefs d’Etat et de gouvernement, Charles Michel, ainsi que le Président du Parlement européen, David Sassoli. Mieux : le « groupe de Visegrad » (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) , jusqu’ici champion de la contestation de la politique migratoire de l’UE, s’est dit, cette fois, »prêt à envoyer de l’aide » à la Grèce…pour consolider la frontière et repousser les intrus.
C’est d’une solidarité vraie que le peuple grec -et les migrants qui vivent un enfer à Lesbos et ailleurs- ont un besoin pressant ! Pourquoi ne pas abolir enfin le règlement pervers dit « de Dublin » qui est un piège kafkaïen pour les migrants et créé des situations inextricables pour un pays comme la Grèce ? Pourquoi ne pas retravailler l’idée d’un plan de relocalisation des réfugiés arrivés en Europe par la Grèce vers d’autres pays de l’UE, en tenant compte des choix et des situations particulières des personnes concernées ? Pourquoi ne pas placer les États récalcitrants devant leurs responsabilités en conditionnant le bénéfice des « Fonds de cohésion » à la participation à cette relocalisation des migrants ?
Au lieu de cela, l’UE, prisonnière de son accord indigne avec le maître-chanteur d’Ankara, pousse la fuite en avant immorale jusqu’à reprendre à son compte le principe et la méthode de ceux qu’elle accusait naguère de fouler aux pieds les « valeurs européennes » ! Malheur à ceux qui s’imaginent contrer les poussées de l’extrême-droite en s’alignant sur ses dogmes ! Le choix est aujourd’hui entre le sursaut et la barbarie.
L’UE FACE AU CORONAVIRUS : PAS INACTIVE, MAIS LABORIEUSE

Le « Covid-19 » touche désormais des dizaines de pays et suscite un peu partout une vague d’inquiétudes. Le moment est donc moins que jamais à l’instrumentalisation politicienne de cette épidémie. Ce scrupule n’étouffe manifestement pas Marine Le Pen. Elle saisit au contraire à pleines mains cette formidable aubaine pour broder sur l’un de ses thèmes de prédilection : les frontières, c’est la sécurité. Le « sansfrontièrisme » de l’Union européenne, voilà le problème. Ainsi, concernant le coronavirus, l’UE n’a, dit-elle, « pas dit un mot dans cette affaire », si ce n’est pour condamner ceux qui veulent « maîtriser des frontières, y compris de manière temporaire » (France Inter, 26/2/2020). Laisser passer ce genre d’allusion perfide sans en révéler la part de mensonge serait irresponsable.
Oui, il faut, hélas, critiquer l’action des institutions européennes dans cette crise sanitaire. Mais, les critiques légitimes sont d’une tout autre nature que celles que distillent ces propos empoisonnés ! Se saisir du caractère transfrontalier de cette infection pour tenter d’attiser la méfiance vis-à-vis de « l’étranger » et de flatter le repli nationaliste est un procédé indigne, véritable marqueur de la démagogie d’extrême-droite.
Le reproche à faire à l’Union européenne n’est pas son silence supposé face à la propagation du coronavirus. La Commission a, par exemple, débloqué des fonds destinés, via l’Organisation mondiale de la santé, « aux pays où les systèmes de santé sont faibles » -ce qui est positif. Elle a également contribué au financement de la recherche d’un vaccin contre ce virus. En outre, si des Etats estiment que, du fait de circonstances exceptionnelles, leur sécurité nécessite le rétablissement provisoire des contrôles aux frontières, c’est parfaitement possible de le faire dans le plein respect des règles de l’espace Schengen. Cela étant, aucun pays de l’UE n’a, à ce jour, jugé utile d’y recourir ! Marine Le Pen a tout faux.
En fait, ce qu’on est en droit d’attendre des dirigeants européens est aux antipodes des obsessions de la cheffe du RN. C’est leur incompréhensible difficulté à coordonner l’action des 27 Etats membres (et même au-delà de l’UE), notamment en matière de prévention, de confinement, de contrôles médicaux ou d’organisation des soins à venir, en cas d’extension -probable- de l’épidémie. Il a fallu attendre le 13 février pour que les 27 ministres de la santé se concertent sur les mesures à prendre pour prévenir des possibles « menaces globales de santé publiques » ! Et qu’en est-il sorti ? De vagues promesses d’échange d’informations…Pourtant, l’UE est dotée depuis 2001 d’un « Mécanisme de protection civile » dont, précisément, selon les textes officiels, « le principal objectif est d’améliorer l’efficacité des systèmes de prévention, de préparation et de réaction face aux catastrophes naturelles et d’origine humaine de tout genre dans l’Union et en dehors de l’Union » ! (1). Il y a des domaines où nous serions nombreux à souhaiter… »plus d’Europe ».
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(1) Voir Décision No 1313/2013/UE (Synthèse du document)
BUDGET BLOQUÉ : OÙ VA « L’EUROPE » ?

Le week-end dernier, le « Sommet extraordinaire » des Chefs d’Etat et de gouvernement destiné à sortir du blocage budgétaire de l’UE s’est achevé sans aucun accord. Or, il ne s’agissait pas de n’importe quel budget, mais bien du cadre financier couvrant toutes les dépenses de l’UE pour les sept prochaines années ! Cela représente plus de 1000 milliards d’euros répartis entre les aides aux agriculteurs, les subventions aux régions, le Fonds social européen, les bourses Erasmus pour les étudiants, la grande bataille pour le climat, les crédits de recherche, la politique spatiale, l’action extérieure et même, pour la première fois (hélas !), un « Fonds européen de défense »…Comme ce type de décisions est pris à l’unanimité des 27 Etats membres -avant ratification du Parlement européen-, il s’agit, tous les sept ans, d’un exercice complexe. Pour autant, l’ambiance qui règne en ce moment, à ce propos, au plus haut niveau de l’Union n’est pas banale : « C’est l’heure des règlements de compte » (Libération); « Ça barde entre les 27 » (La Tribune); « Guerre d’usure »(Le Figaro)…
En vérité, cela fait 19 mois que se déroule en coulisse cette méga-négociation pour préparer l’action de l’UE sur la période 2021-2027. Sans résultat, tant le « chacun pour soi » domine désormais la scène européenne. C’est vrai du côté des quatre ou cinq gouvernements qui ne veulent pas entendre parler d’augmentation des dépenses (Pays-Bas, Suède, Danemark, Autriche, Allemagne). Mais cela vaut également pour les autres (dont la France) qui se donnent un peu vite le beau rôle. Certains observateurs ne vont-ils pas jusqu’à présenter ces derniers comme… »ceux qui veulent que l’UE ait les moyens de se développer pour peser sur le monde »: rien de moins ! (1) Rappelons que les premiers veulent limiter ce budget de long terme à 1% des richesses nationales des pays membres, quand les seconds poussent l’audace jusqu’à viser…1,07% (proposition du Président du Conseil européen) ! Et ce alors même que le départ de la Grande-Bretagne prive le budget européen d’un paquet de milliards et que les « nouvelles priorités » affichées (climat, numérique…), à plus forte raison quand elles sont hautement contestables (défense, « protection des frontières »contre les migrants…) ne peuvent en aucun cas être financées au détriment des aides aux agriculteurs ou aux régions défavorisées. Or, l’idée, un moment avancée, d’une taxe sur les transactions financières, s’est enlisée. Et, bien sûr, tous les Etats continuent d’exclure le recours à la création monétaire de la Banque centrale européenne pour financer des investissements d’avenir sans avoir à se soumettre aux exigences déstabilisatrices des « investisseurs » sur les marchés financiers.
Reste le budget. Il est plus que modeste. N’oublions pas que chaque pays riche reçoit sous forme d’aides et de crédits divers plus de 75% de sa contribution. Et cela ne tient pas compte des retours considérables en matière commerciale, culturelle, de rayonnement…Et encore moins des profits colossaux que retirent les grands groupes occidentaux installés dans les pays européens à bas salaires ! Ils en veulent toujours plus. Après quoi, certains s’étonnent de ce que les citoyens ne croient plus à « l’Europe »…
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(1) Jean Quatremer, « Libération » (20/2/2020)



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