FACE A LA CHINE, L’ UE VEUT « SES » ROUTES DE LA SOIE

La Commission européenne vient de lancer le Global Gateway (Portail mondial), un ambitieux projet d’aide au développement en direction des pays du Sud. Pas moins de 300 milliards d’euros sont censés y être consacrés tout au long des 6 prochaines années. Ils financeront des investissements destinés à la construction d’ infrastructures dans les domaines les plus variés : les transports, l’énergie, le numérique, le climat, l’éducation, la recherche…À première vue, on ne peut qu’applaudir à un tel assaut de générosité des 27 Etats membres ! Et pourtant…
D’abord, il y a le contexte géopolitique: le bras de fer avec la Chine, dont les « Nouvelles routes de la soie » -et l’influence qu’en tire Pékin dans les pays en développement- intriguent les pays occidentaux depuis leur lancement en 2013. La principale sinon la seule finalité de ce grand projet de l’UE est de contrer son « rival systémique ». N’aurait-il pas mieux valu discuter des conditions d’une coopération responsable et à grande échelle entre ces deux acteurs majeurs des relations internationales ? Impossible, argumente Bruxelles : « Nous voulons des projets qui soient mis en œuvre avec un haut niveau de transparence, de bonne gouvernance et de qualité », l’Europe étant « guidée par ses valeurs ». Sous-entendu : tout l’inverse du projet chinois. De fait, à côté de nombreuses louanges, les  « Nouvelles routes de la soie » ont également suscité des critiques légitimes (Sri Lanka, RDC, Monténégro…) : notamment, celle du « piège de la dette » pour plusieurs pays pauvres, ainsi que celle de cas de corruption ou de négligences environnementales -des tares au demeurant reconnues par les autorités chinoises, qui se sont engagées à y remédier . 
Ces limites réelles du plan chinois font-ils du contre-projet européen l’ « alternative » vertueuse annoncée ? L’expérience des relations Europe-Sud permet d’en douter. Les pays d’Afrique subsaharienne n’ont certainement pas oublié le forcing exercé par l’UE pour leur imposer les « Accords de partenariat économique », autrement dit des accords de libre-échange entre le pot de terre et le pot de fer, censés faire reculer la pauvreté ! Ils devaient permettre aux pays pauvres de profiter des « bienfaits » de la mondialisation libérale ! On peut craindre que le Global Gateway suive la même logique Qu’on en juge :  « Le plan européen mêle des financements privés et publics » annonce le site d’information « Toute l’Europe » ; « Pour les entreprises européennes, ce plan pourrait signifier des opportunités importantes d’investissements dans des projets d’infrastructures massifs et d’accès aux matières premières et énergétiques » note le journal belge « L’Echo »; « Avec cette aide, Global Gateway espère également diffuser la technologie et l’expertise européennes dans les pays en développement » rapporte la radio allemande Deutsche Welle…On peut imaginer meilleure émulation qualitative entre les deux projets…
Il n’y a pas de bonne stratégie de domination : la volonté hégémonique est à proscrire d’où qu’elle vienne . A l’inverse, une coopération responsable entre Chine et Europe seraient à même de répondre positivement à l’immense besoin d’infrastructures du développement dans les pays du Sud. Et de donner un horizon à une humanité qui a perdu l’espoir.

10 décembre 2021 at 7:39 1 commentaire

APRÈS LE DRAME DE CALAIS: « LE BAL DES HYPOCRITES ! »

« C’est assez insupportable d’assister à ces tirs de barrages verbaux qui tentent de faire porter tout le poids de cette tragédie aux passeurs. C’est le bal des hypocrites ». Ainsi réagissait, après le terrible naufrage dans la Manche, le 24 novembre dernier, le père Philippe Demeestère, aumônier du Secours catholique -qui avait observé une grève de la faim de 25 jours à Calais en soutien aux migrants (1).
Comment ne pas partager cette révolte en entendant les plus hauts responsables politiques concernés surjouer leur indignation tout en s’exonérant -une fois de plus-  de leurs propres responsabilités dans l’interminable succession de tragédies de l’immigration ! Londres se déshonore en violant avec un cynisme consommé les conventions internationales sur le droit d’asile et Paris ne se glorifie pas à demander de l’argent à la Grande-Bretagne pour retenir des migrants !
Des voix autorisées ne cessent de sonner l’alarme à propos de la volonté des autorités, de part et d’autre, de rendre la situation intenable aux personnes en errance : des Afghans, des Soudanais, des Irakiens, des Érythréens fuyant les violences et la guerre ! (2)
Plus généralement, nous avons besoin d’une véritable pédagogie sur les réponses à apporter aux personnes migrantes et aux demandeurs d’asile , en matière de lieux d’accueil dignes et d’insertion sociale, afin d’armer nos concitoyens contre les raccourcis trompeurs, les pièges des fausses « évidences » et l’hypocrisie ambiante sur les « valeurs » qui, supposément, animeraient -comme par essence- l’Europe et l’Occident en général.
Que veut dire « immigrés illégaux » si tous les canaux légaux permettant d’accéder à nos pays sont fermés ? Vers où dérive notre démocratie si apporter son aide à l’entrée d’un migrant dans votre pays fait de vous un délinquant ? À quoi riment les tirades de commisération sur les souffrances des populations en butte à la faim, aux ravages du dérèglement climatique, aux conflits sanglants si l’on s’obstine à leur refuser la qualification de réfugiés ? Rien ne sert de se lancer la balle entre États sur les responsabilités respectives face aux drames si les dirigeants concernés se retrouvent dans une égale sacralisation des frontières érigeant l’ « étranger », fût-il démuni et sinistré, en danger pour la souveraineté de leur pays ou pour le bien-être de ses habitants.
Et finalement, quand prendra-t-on conscience de l’obligation incontournable de faire du combat contre les inégalités incommensurables qui déstabilisent le monde une priorité absolue pour espérer commencer à tarir , non pas la circulation des humains, qui, elle, est un besoin de plus en plus irrépressible, mais les sources de l’émigration de survie et de toutes les dérives qu’elle alimente -parmi lesquelles les pratiques meurtrières des fameux passeurs, entre autres profiteurs des tares du système. 
A force de laisser se banaliser cette régression morale, on aboutit au spectacle ahurissant d’une surenchère nauséabonde entre prétendants à la Présidence de la République (!) pour déterminer celle où celui qui osera pousser le plus loin les limites de l’indicible en matière de xénophobie anti-migrants. Voilà qui illustre la place qu’occupe aujourd’hui l’engagement pour la cause des migrants dans la défense de la démocratie.


———-(1) Voir par « La voix du Nord » le 25/11/21(2) Par exemple , l’anthropologue Michel Agier

2 décembre 2021 at 7:11 Laisser un commentaire

MACRON ET LA NOUVELLE STRATÉGIE MILITAIRE DE L’UE


À la mi-décembre prochain, les 27 Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE auront à examiner un projet de nouvelle stratégie militaire dont les principales orientations viennent d’être révélées par le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell . Il s’agit, selon ce dernier, de « définir une vision stratégique commune de la sécurité et de la défense de l’UE pour les cinq à dix ans à venir » et de rendre l’UE « plus audacieuse dans ses réactions face aux crises et aux menaces dans son proche voisinage » (selon le site « Euractiv »), la Russie et la Chine occupant une place prépondérante dans ce document de 28 pages…Quant à la fameuse zone Indo-Pacifique, il est prévu d’y intensifier les escales, les patrouilles et les exercices maritimes avec les « partenaires régionaux » que sont le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam…
Il est notamment question, dans cet esprit, de créer, d’ici 2025, une force d’intervention conjointe permettant de « déployer rapidement 5000 hommes et comprenant des composantes terrestres, aériennes et maritimes ». Le document précise logiquement que ces nouvelles ambitions supposent une augmentation du budget de défense des Etats participants. L’adoption finale de ce document, en discussion depuis des mois entre les Etats membres, est prévue en mars 2022, durant la présidence française du Conseil européen. Paris veut en faire un acte majeur de sa présidence de l’UE (qui ne se renouvelle que tous les 14 ans). 
Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, parle avec lyrisme de cette « boussole stratégique » censée définir « une approche proprement européenne des menaces qui pèsent sur nous aujourd’hui »et renforcer « nos capacités opérationnelles » (nos interventions militaires) ou « industrielles » (nos usines d’armements et nos ventes d’armes), en « défendant nos intérêts »…(1) Une remarque s’impose : bien que M. Le Drian ait prononcé 11 fois le mot « souveraineté » dans ce discours consacré aux « convictions » européennes d’Emmanuel Macron, le concept est pour le moins inadapté à l’  » Europe de la défense « , puisque, loin de conduire les pays de l’UE à prendre leurs distances avec l’OTAN, ce projet est, selon M. Borrell, « un moyen de rendre l’OTAN plus forte » – un constat apparemment partagé par Joe Biden lui-même ! 
Autant dire qu’il y a lieu de suivre avec vigilance et de s’expliquer avec clarté sur cette nouvelle étape d’une tentative de militarisation de l’Union européenne, pourvoyeuse de tensions supplémentaires alors que l’heure est plus que jamais depuis 30 ans a une stratégie de désescalade, de détente et de coopération. 

———(1) Discours au Sénat (16/11/21)

25 novembre 2021 at 7:50 Laisser un commentaire

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