La « force tranquille et le candidat anti-Giscard »

25 mai 2011 at 3:48 3 commentaires

La campagne de George Marchais

Formellement,la campagne du Parti communiste pour l’élection présidentielle de 1981 n’a commencé qu’au mois d’octobre précédent. En réalité,Georges Marchais, à l’époque seul candidat envisageable, n’a pas attendu sa désignation pour engager un marathon politique qui a peu d’équivalents dans l’histoire de la Vème République. D’une certaine manière, il s’agissait de l’épilogue d’une longue période de mobilisation croissante du parti, de radicalisation croissante de son discours, et de politisation croissante de son électorat, consécutive à la rupture du programme commun de la gauche intervenue en septembre 1977.

A peine trois mois avant ce clash historique,Georges Marchais avait effectué

en Alsace un séjour exceptionnel dont les enseignements dépassaient de loin le

cadre spécifique de cette région.Durant huit jours,il avait sillonné cette

« terre de mission » en allant à la rencontre des publics réputés les plus

rétifs aux idées communistes : chrétiens; »malgré nous »;syndicats

« réformistes »;militants antinucléaires;travailleurs attachés à leur identité

régionale…S’il s’agissait d’un test de notre stratégie d’alors,il s’avéra

concluant!En tout cas, Georges Marchais excella dans cet exercice,fort qu’il

était à ce moment-là tout à la fois de notre politique d’ouverture fixée un an

auparavant lors de l’emblématique « 22ème Congrès »;de notre stratégie d’union

de la gauche censée annoncer des changements prometteurs;et aussi d’un

optimisme conquérant nourri par toute une série d’événements encourageants qui

s’étaient succédés ,tant sur le plan intérieur (comme les succès

spectaculaires enregistrés aux elections municipales de mars 1977) que dans

l’actualité internationale (tels la chute du fascisme en Espagne et au

Portugal,la libération de l’Angola et du Mozambique et surtout la victoire du

peuple viet-namien).

L’échec de la stratégie d’union en France ,en cassant ce climat de confiance,a

ouvert la voie à la radicalisation du discours communiste.Puisque la

perspective unitaire s’éloignait,il importait de bander les muscles et de

faire front.Les quatre années qui nous séparaient de l’election présidentielle

n’allaient cesser de voir s’exacerber cette nouvelle athmosphère.Toute la

campagne de 1981 en fut imprégnée,avec le double effet d’une mobilisation sans

pareil du « peuple communiste »…et d’un isolement de ce dernier au sein du

« peuple de gauche » en général.

Ce n’est qu’en ayant en vue cette contradiction qu’on peut comprendre que la

campagne à bien des égards la plus réussie de l’histoire récente du PCF ait

débouché sur un échec retentissant de son candidat.Campagne la plus réussie?

En effet!Soir après soir,d’immenses salles combles sinon des stades entiers

ovationnaient Georges Marchais!Un enthousiasme époustouflant!Un courant de

sympathie et même d’affection enflammé! Il fallait mesurer le souffle que

libérait le fameux « au-dessus de 4 millions,je prends tout! » ou bien voir

l’accueil réservé par les publics féminins au traditionnel passage sur « les

femmes passives;les femmes soumises; les femmes craintives,c’est bien fini et

c’est tant mieux! » (Pour la petite histoire,lors du premier de ses deux

discours en Corse,Georges Marchais céda aux amicales pressions de quelques

dirigeants locaux en supprimant cette phrase de son discours.Il se le reprocha

vivement et tint bon le lendemain.Avec un égal succès…)

Le jour fatidique approchant et les sondages annonçant avec constance un score

de 15% pour un parti alors habitué à dépasser la barre symbolique des 20% ,une

évidente et compréhensible nervosité habitat le candidat,son entourage et la

direction du parti.Georges Marchais,conscient de la cruelle déception qui

allait étreindre ces hommes et ces femmes scandant tous les soirs « Marchais

Président » (non parce qu’ils voyaient leur candidat à l’Elysée, mais parce

qu’ils puisaient leur dignité dans son succès),fut très affecté de ce

douloureux hiatus. Le soir du 26 avril,ce ne fut donc pas une surprise,mais la

confirmation dramatique d’un échec qu’on pressentait sans se l’avouer

annonciateur d’un déclin durable.Georges Marchais avait cependant réuni sur

son nom pas moins de 4,5 millions de voix – notamment parmi les couches

populaires et les jeunes- alors même que le premier espoir sérieux de victoire

d’un Président socialiste sous la Vème République avait dopé le « vote utile ».

Cette campagne laisse donc forcément un souvenir mitigé.Elle a permis

d’exprimer avec une force impressionnante des exigences légitimes,mais s’est

inscrite dans une stratégie qui n’a pas permis de les faire aboutir.A u total,

c’est une page d’histoire qui mérite un hommage lucide.

Cette article est publié dans

Hors-série  L’Humanité,

1981  l’Histoire d’une espérance

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3 commentaires Add your own

  • 1. Albert  |  26 mai 2011 à 6:31

    À première vue, on peut croire que le communisme avait disparu à la chute du mur. En fait, non. La perestroïka ayant commencé dès 1985, il faut remonter à l’époque de Leonid Brejnev et de Georges Marchais pour se faire une idée de ce qu’était le communisme avant qu’il ne s’éteigne pour ne devenir qu’une caricature de la posture de « goch, vraiment à goch pour bat’ la droit’.»

    Ce petit échange m’a alors donné envie de me replonger dans mes souvenirs d’enfance, à l’époque où le monde était coupé en deux, entre les pays dit capitalistes et les pays socialistes, synonymes pour beaucoup à l’époque, de paradis égalitaire et fraternel. J’ai donc parcouru le net à la recherche de vidéos du grand Georges Marchais, cette bête médiatique au talent encore aujourd’hui inégalité, dont je ne manquais aucune de ses héroïques prestations face à Jean Pierre Elkabbach et Alain Duhamel (oui, déjà…) lors de l’émission politique phare du moment : « Cartes sur table. »

    Séquence nostalgie.

    Je n’ai pas tardé à retrouver les coups de gueule de mon premier mentor politique et ses passes d’armes légendaires avec ses intervieweurs préférés, pourtant infiniment plus respectueux à l’égard du personnel politique et de la politique elle-même qu’ils ne le sont aujourd’hui. Quelques éclats de rire plus tard et déjà plein de nostalgie, j’ai voulu retrouver la flamme de mes idéaux de prime jeunesse, ce communisme d’antan. J’ai passé donc la fin de soirée et jusqu’à une heure avancée, à visionner toutes les vidéos que j’ai pu trouver sur le site de l’INA, à la recherche d’une improbable pépite. Je n’en ai pas trouvé une, mais deux.

    Et là, quel choc ! Je me souvenais bien de quelques affiches du PCF au début des années 80 avec écrit en bleu-blanc-rouge « produisons français » mais j’étais loin de me douter que le discours du PC des années 80 était si proche de celui que je tiens aujourd’hui. Parfaitement souverainiste, radicalement protectionniste, farouchement Keynésien, passionnément patriote.

    Ce discours n’a (presque) pas pris une ride. On parlait déjà de crise. On dénonçait déjà le grand marché qu’on appelait à l’époque marché commun. On se soulevait contre les diktats de la commission de Bruxelles. On se braquait contre toute forme de dérive atlantiste. On se battait contre l’impérialisme, forcément américain. On accusait les hyper profits du capitalisme qu’on ne qualifiait pas encore de financier. On mettait en garde contre la concurrence des pays à bas coût, à l’époque l’Espagne et le Portugal. On comptabilisait les dégâts de la désindustrialisation en cours. On annonçait la montée d’un chômage structurel à trois millions de chômeurs. On proposait le salaire maximum contre l’explosion des inégalités. On accusait déjà les socialistes de trahison et de tentation d’abandonner les classes populaires pour s’allier avec les milieux d’affaires. On analysait avec précision les débuts de l’offensive néolibérale et de la mondialisation.

    Marchais était un précurseur, presque un visionnaire !

    Le PC de l’époque ne se contentait pas de dérouler un programme intenable de revendications sociales et salariales, même s’il n’oubliait pas d’en faire. Il proposait un programme économique construit et cohérent. Philippe Herzog, l’économiste du PC qui depuis a mal tourné, affirmait clairement que « ceux qui sont pour une relance de la demande sans protection du marché intérieur mentent » : le protectionnisme de relance avant l’heure.

    Il faut dire qu’à l’époque les partis avaient manifestement du temps pour exposer leur analyse et leurs projets. Les séquences que je vous propose de visionner sont issues de la campagne officielle de 1981. On ne parlait pas encore de clip de campagne. Pas d’images montées à toute allure, pas de musique entrainante, pas de slogans accrocheurs. De vraies petites émissions de près de vingt minutes construits comme des exposés pour parler à l’intelligence du peuple et le convaincre d’adhérer à ses thèses. Et ces émissions passaient sur toutes les chaines, puisque toutes étaient publiques, plusieurs fois par jour ! Ah je vous jure, les campagnes électorales c’était quelque chose, à l’époque !

    Pour être honnête, on note déjà dans le propos de Marchais les prémices des dérives futures. Dans la deuxième vidéo, lorsque le débat porte sur les pays du tiers monde, on sent déjà que l’internationalisme et le souci du développement des pays les plus pauvres, contient déjà les germes de la pensée bêtasse des échanges commerciaux gagnant-gagnant et du développement réciproque dans la division internationale du travail, que les adeptes de la mondialisation nous servent encore aujourd’hui. On relève aussi un début d’obsession féministe – dont on sent bien qu’elle est encore un peu forcée chez Marchais – qui préfigure la montée en puissance des revendications sociétales qui ne tarderont pas à prendre le pas sur l’analyse économique systémique.

    La pensée qui vient immédiatement lorsqu’on se replonge dans cette époque, c’est que le parti communiste d’antan manque cruellement dans le paysage politique actuel : un parti dirigé par un chef médiatique et gouailleux, au phrasé populaire et à la gueule de prolo instruit aux cours du soir, un discours politique qui saurait articuler une exigence de partage de la richesse dans une logique de conflit de classe, dans un esprit radicalement patriote et souverainiste.

    On pense naturellement à Mélenchon. C’est vrai qu’il ressemble beaucoup au Georges Marchais de la grande époque. Il devrait être le nouveau Marchais. Il aurait dû. Mais à trop vouloir être fidèle à l’héritage communiste, il a tenu à s’allier à ce parti qui n’a plus de communiste que le nom, jusqu’à se rendre prisonnier de toute la bienpensance de la gauche posturale.

    Georges, reviens, tu nous manques !

    Réponse
  • 2. MJM  |  6 juin 2011 à 6:19

    Je salue le courage de Marchais concernant les femmes lors de son discours en Corse, J’ignorais cette anecdote. Et je rebondis sur le commentaire d’Albert tout en déplorant qu’à l’époque, toute la « com » du parti n’ait reposé que sur les épaules de notre leader…En face il y avait un homme roué et rodé, nanti de l’expertise d’un publicitaire qui déclare aujourd’hui avoir réussi sa vie par la force de sa Rolex. J’avais dit alors (j’étais à l’UEC) qu’il fallait ‘merchandiser » davantage la campagne…et l’on m’avait rit au nez, en prétendant que cela revenait à changer la cravate de Marchais…Dommage. Mitterrand a fait les dégât que l’on sait.

    Réponse
  • 3. gilles  |  20 décembre 2011 à 10:55

    Georges Marchais, Pierre Juquin, André Lajoignie et Emmanuel Maffre-Baugé : « Non au Marché Commun et aux plans Davignon sur l’automobile, les chantiers navals, non aux diktats de Bruxelles, c’est à l’Assemblée Nationale à Paris qui doit décider de la politique de la France. Développement du marché intérieur et coopération avec les pays étrangers, lutte contre l’impérialisme. La France peut jouer un rôle positif sur la scène internationale grâce à son droit de veto au Conseil de sécurité des Nations Unies. La force de dissuasion française basée sur l’idée de l’indépendance nationale doit servir la paix. La politique extérieure de la France doit être non-alignée. Le Parti communiste Français favorise l’union des paysans et des ouvriers dans la lutte contre cette Europe que nous ne voulons plus. »

    Vidéo de la campagne électorale officielle : élection présidentielle 1er tour – 17/04/1981 – 18min50s

    Réponse

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