DE « L’UNIFICATION ALLEMANDE » A LA PERCÉE DE L’AfD
19 septembre 2026 at 5:52 Laisser un commentaire
Le dangereux précédent que représente la percée historique de l’extrême-droite en Saxe-Anhalt et plus généralement l’essor régulier de l’AfD en Allemagne, en particulier dans les « nouveaux Länder » de l’Est, résultent à l’évidence de multiples causes. L’une d’entre elles mérite cependant une mention particulière : celle que l’historien Nicolas Offenstadt, spécialiste de l’ex-RDA, appelle « le sentiment de déclassement, de dépossession et de rabaissement » vécu par de nombreux anciens citoyens de RDA à la suite de « l’unification allemande »(1). L’événement remonte certes à 36 ans, mais les traces profondes qu’il a laissées dans les consciences -et la persistance, à maints égards, d’une Allemagne à deux vitesses- servent de terrain de jeu aux redoutables démagogues de l’AfD (2). Retour sur cette période trop souvent simplifiée à l’excès.
Lors de la chute du mur de Berlin, la majorité des citoyens et citoyennes de RDA ne souhaitait pas s’intégrer à la RFA. Toutes les études le soulignent : la plupart rêvait d’une nouvelle RDA, démocratique, et préservant les acquis sociaux, tout comme d’autres aspects spécifiques de leur mode de vie. Ce rêve fut balayé par les illusions semées par le Chancelier chrétien-démocrate, Helmut Kohl, promettant à une population désemparée des « paysages florissants » et la prospérité symbolisée par l’échange, de un pour un, des marks de l’Est contre des marks de l’Ouest. Quelques mois plus tard, le même, fort de la victoire de ses alliés de la CDU lors des élections législatives en RDA de mars 1990, se lança dans ce qu’il faut bien appeler une annexion, d’une violence inouïe, d’un pays, la RDA, aussi ancien que la RFA . Le seul fait d’avoir confié à Wolfgang Schäuble, à l’arrogance légendaire, la direction des « négociations » avec les autorités est-allemandes, et donné à une agence dirigée par le grand patronat ouest-allemand, la « Treuhand », les pleins-pouvoirs en matière de bradage aux « investisseurs », notamment ouest-allemands, de la totalité du patrimoine économique de l’ex-RDA, en dit long sur le respect témoigné aux ex-citoyens de ce pays , traité en « vaincu », et à leur identité propre !
Il s’ensuivit, pour les « Allemands de l’Est », dès 1991, une chute de 73% de la production industrielle et un chômage de masse -une plaie qui leur était inconnue jusqu’alors- poussant des dizaines de milliers d’entre eux à occuper leur usine (comme les 25000 salariés de la chimie…en Saxe-Anhalt) et quelque deux millions de personnes à émigrer à l’Ouest, en désespoir de cause, à la recherche d’un hypothétique nouvel emploi. « Ils remplacent jusqu’à nos plaques de rue. Pour eux, on est des incapables. Tout doit changer ! » m’avait dit, dépité, un chauffeur de taxi de Berlin-Est, à cette époque. De fait, les qualifications acquises à l’Est et non reconnues à l’Ouest, les entreprises publiques de haut niveau fermées parce qu’issues de RDA, la condescendance sempiternellement affichée par les autorités de l’Ouest à l’égard de leurs nouveaux « compatriotes » etc…ont nourri des sentiments de frustrations sinon d’humiliation qui finissent toujours par se payer au prix fort. Nous y voilà. La classe dirigeante allemande sera-t-elle capable d’en tirer enfin les leçons ?
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(1) Humanité, 7/9/2026
(2) Les salariés de l’Est du pays gagnent toujours 17% de moins que ceux de l’Ouest. Par ailleurs, seuls 12,1% des postes de direction sont occupés par des personnes originaires de l’Est du pays, qui représentent 20% de la population (source gouvernementale).
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