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L’ALLEMAGNE EST-ELLE « KAPUTT » ? (BIS)

wurtz-l-humanite-dimancheIl y a un an, jour pour jour, je publiais dans l’Humanité-Dimanche une chronique intitulée « L’Allemagne est-elle « kaputt »?  « Il ne s’agissait pas, sous ma plume, d’un subit accès de « german-bashing » (défoulement antiallemand) puisque ce qualificatif provocateur était directement emprunté à l’un des plus respectés des quotidiens allemands, la « Suddeutsche Zeitung », dont il avait, quelques jours auparavant, barré la « Une » en gros caractères. Un reporter y déclinait alors sur deux pages centrales une impressionnante liste d’infrastructures publiques défaillantes, délabrées, voire franchement hors d’usage, à travers le pays . L’inventaire allait de centaines de ponts, de routes, de voies navigables ou de réseaux ferrés jusqu’à nombre d’écoles ou d’universités . Pour donner une idée des besoins financiers que cela représentait, l’enquêteur citait deux chiffres éloquents :la seule rénovation des bâtiments universitaires nécessiterait la mobilisation de 30 milliards d’euros ! Quant à la remise en état des routes principales, elle demanderait 4,7 milliards de dépenses publiques supplémentaires par an pendant quinze ans … A quoi s’ajoutaient les immenses retards accumulés dans des secteurs d’avenir comme l’énergie et le très haut débit. Le journaliste concluait ce constat sidérant avec une courageuse lucidité : faute d’investissements publics essentiels, « l’Allemagne est en train de s’user « .

Un an plus tard, c’est au tour de l’une des figures les plus en vue des prévisionnistes d’outre-Rhin, Marcel Fratzcher -un ancien ténor de la Banque centrale européenne, qui préside aujourd’hui à Berlin l’un des cinq principaux instituts de conjoncture (DIW) et conseille … le ministre de l’économie, par ailleurs leader social-démocrate, Sigmar Gabriel- de jeter un pavé dans la mare avec un livre-choc au titre évocateur : « L’illusion allemande ». Ce gourou, pourtant libéral pur sucre, casse tout d’abord quelques idées reçues en rappelant que son pays, qui se veut le phare de l’Europe, connaît depuis 2000 (années Schroeder) une croissance inférieure à la moyenne de la zone euro, tandis que les deux tiers de ses salariés ont vu leur revenu baisser. Et surtout, il met en cause, dans le contexte actuel, l’obsession de l’équilibre des finances publiques si chère à Angela Merkel et promet aux chantres de cette politique des lendemains qui déchantent -ce que confirment les chiffres alarmants de ces derniers jours: baisse sévère de la production industrielle, chute des commandes , risque de récession…(1)

Quelles conclusions tirer de ce nouveau coup de tonnerre dans le ciel du « modèle allemand »? L’Allemagne est ébranlée , comme l’illustre la récente manchette du grand quotidien populiste de masse « Bild » : « Qu’est-ce qui nous arrive ? » Il ne faut pas pour autant s’ attendre à l’on ne sait quel coup de barre à gauche dans la politique allemande ! Déjà monte dans les sphères économiques de notre voisin le thème du « laxisme social »: la source des difficultés seraient à rechercher dans l’introduction du salaire minimum (qui n’est même pas encore en application) ou le coup de pouce aux mères retraitées ! En revanche, c’est au niveau européen que la donne peut et doit changer .C’est le moment de passer à l’offensive dans la promotion de politiques alternatives à celles qui ,après avoir démontré leur malfaisance absolue dans les pays du Sud de l’Europe, confirment leur perversité jusqu’au cœur économique de l’Union européenne . La « leçon allemande » n’est autre que l’impasse de la stratégie de la « compétitivité » à courte vue fondée sur la  » baisse du coût du travail » et le rationnement des dépenses publiques , en particulier celles à visée sociale. Cet enseignement de l’expérience est de plus en plus largement reconnu : « C’est une immense erreur de vouloir copier ce qui ne marche guère en Allemagne .(Celle-ci) exporte sa déflation au reste de l’Europe (…) Il faut donc , d’urgence, changer de politique  » souligne aujourd’hui un ancien conseiller du président de la Commission européenne. (1) Cela vaut particulièrement pour la France.

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(1) Chute de 4% de la production industrielle , de 8,8% de la production de biens d’équipement, de 25,4% de la production automobile, au mois d’août !
(2) Philippe Legrain (La Tribune 8/10/2014)

16 octobre 2014 at 3:59 Laisser un commentaire

LA DEVISE DE M. JUNCKER : LIBÉRALISME ET CENTRALISME

wurtz-l-humanite-dimanche« C’est la dernière chance pour l’Union européenne de se mettre à la hauteur »; « Je voudrais mettre un terme à tout ce qui va mal en Europe ». Quel sage s’exprime-t-il ainsi? Jean-Claude Juncker, le nouveau Président de la Commission de Bruxelles, qui entrera en fonction le 1er Novembre prochain. Dommage que tant l’organigramme de « sa » Commission que ses lettres de mission aux futurs commissaires démentent brutalement ces nobles intentions…

L’organigramme tout d’abord. Il est le plus pyramidal que l’on ait vu depuis que l’UE existe, et le mode de fonctionnement qui en découle est plus présidentiel que jamais. M. Juncker entend être le patron dont tout procède. C’est ainsi qu’il a créé une véritable courroie de transmission au sein de la Commission, sous la forme de sept vice-présidents (dont quatre sont d’anciens Premiers Ministres) chargés de veiller à l’exécution de « ses » priorités. Le premier d’entre eux -actuel chef de la diplomatie des Pays-Bas- sera, a précisé M.Juncker, « ma main droite, mon suppléant, mon adjoint », un peu comme François Fillon, présenté naguère par Nicolas Sarkozy comme son « collaborateur » . Problème : le présidentialisme, on voit suffisamment à quoi cela aboutit en France pour ne pas souhaiter l’étendre à l’Europe !

Le nouvel homme fort de Bruxelles entend manifestement tirer profit d’un triple atout: celui d’être , pour la première fois, « l’émanation du Parlement européen » et non le candidat initial des États membres -contrairement à « ses » commissaires, désignés, eux, par leur gouvernement respectif-  ; celui de succéder à un M. Barroso dévalué , que personne ne regrette, et dont toute comparaison avec le nouveau titulaire de la fonction ne peut que tourner à l’avantage de ce dernier ; celui enfin de se savoir protégé par les plus puissants des Chefs d’Etat ou de gouvernement (à la notable exception du conservateur britannique David Cameron) , ainsi que des ministres des finances de l’UE. N’a-t-il pas côtoyé les premiers pendant 18 ans au Conseil européen (dont il fut le doyen) et les seconds à l’Eurogroupe ( qu’il présida depuis sa création jusqu’en 2012) ? Désormais , cet homme du sérail s’appliquera à ne pas décevoir ceux qui l’ont soutenu, sans braquer celui qui l’a contesté. C’est ainsi qu’il faut comprendre le « casting » de « sa » Commission.

À l’Allemand Günther Öttinger le secteur d’avenir incontesté -la numérisation de l’Europe- « avec un minimum de règlementation » précise déjà le Commissaire désigné, qui aura également pour tâche de « briser les barrières nationales en matière de règlementation du droit d’auteur »! Au Français Pierre Moscovici les Affaires Économiques , mais dûment encadré par deux « Vice-Présidents », tous deux ex-Premier Ministres de droite, connus pour leur libéralisme sauvage : le Finlandais Katainen (l’élève-modèle en matière de discipline budgétaire…qui a plongé son pays dans la récession depuis deux ans) et le Letton Dombrovskis ( qui a réduit le déficit de son pays à 1,3% du PIB…en abaissant les retraites de 10%, le SMIC de 20% -à 140€- , le salaire des enseignants de 50%, et en plongeant un tiers de la population dans l’extrême pauvreté -record d’Europe avec la Bulgarie). Au demeurant, même sans ces « parrains », le Commissaire français ne présentait aucun risque pour la priorité « austéritaire » de M. Juncker. Auditionné par les parlementaires européens, il a eu à cœur d’asseoir d’emblée sa « crédibilité » en apportant tous les gages attendus par les plus orthodoxes .C’est ainsi qu’il a souligné que « La Commission ne peut accepter qu’un État membre,déjà sous le coup d’une procédure de déficit excessif, manque à son devoir vis à vis de tous les autres », précisant même , viril et inflexible , que « si un pays ne prend pas les actions effectives requises, alors je le poursuivrai sans faillir ». Quant au Commissaire britannique, il s’est vu confier « the » poste de nature à permettre à Cameron de rassurer la City : les services financiers…Vous êtes en train de tuer dans l’œuf  la « dernière chance », M. Juncker !

9 octobre 2014 at 7:02 Laisser un commentaire

DUMPING SALARIAL: L’EUROPE AU-DESSUS DES LOIS ?

wurtz-l-humanite-dimancheUn nouveau scandale vient d’éclater en Allemagne au sujet du salaire minimum. En vérité, l’affaire dépasse le cadre de ce pays, puisque c’est une décision européenne qui est en cause et que celle-ci est appelée à s’appliquer dans tout État membre où se présenterait une situation comparable. Rappel des faits.

Le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (Capitale Dortmund) a décidé de se prémunir un tant soit peu contre les pratiques les plus excessives de « dumping » salarial. Il a donc , entre autres mesures, fait voter une loi concernant les marchés publics de services -autrement dit les commandes passées par des pouvoirs publics à des entreprises, pour des travaux particulièrement faciles à délocaliser . Concrètement , cette loi stipule que pour bénéficier de ce type de commande, une entreprise doit respecter un salaire horaire minimum de 8,62 euros brut (ce qui n’est pas le Pérou !). Mais surtout, la loi en question précise que si l’entreprise qui bénéficie de ce marché décide de sous-traiter la commande à un partenaire dans un autre pays, celui-ci serait astreint aux mêmes obligations en matière de salaire.

Ne l’entendant pas de cette oreille, un patron allemand -qui venait de remporter un appel d’offre de la municipalité de Dortmund pour des travaux de numérisation de documents, et qui avait la ferme intention de faire exécuter ce contrat, à bas-coût, en Pologne- a contesté la législation de son Land. Or, -et c’est là qu’éclate le scandale- : la Cour de Justice de l’Union européenne , c’est à dire la plus haute juridiction pour des litiges touchant au droit européen, a justifié cette pratique de « dumping » salarial caractérisé et jugé illégale la loi imposant le respect du salaire minimum par un sous-traitant dans un autre pays membre. A quelle base juridique la Cour s’est-elle référée pour adopter cette position ? A l’article 56 du « Traité sur le Fonctionnement de l’Union européenne » ( L’une des deux parties du Traité de Lisbonne) qui interdit formellement d’ « entraver la libre prestation des services » sur le marché unique européen. Or, la Cour estime que la loi du Land allemand constitue précisément une « entrave » à cette « liberté ». En quoi ? En ce qu’elle prétend exiger d’un sous-traitant d’un autre pays membre le respect du plancher de 8,62 euros brut de l’heure ! Pourquoi? Parce que contraindre un sous-traitant d’un pays à bas salaires de payer une rémunération de ce niveau est une manière de « gêner » de façon « disproportionnée » l’activité de l’entreprise en question, ou, à tout le moins de rendre cette activité… »moins attrayante »! Un tel arrêt produit un double effet pervers: dans les pays au niveau de vie plus élevé, il incite les patrons à jouer à fond le modèle « low cost » en délocalisant les services pour gagner en « compétitivité  » ; et dans les pays « à bas coûts », il freine tout progrès salarial au nom de l’ « avantage concurrentiel ».

La « morale » de cette histoire, c’est que les promesses d’avancées sociales qui ne s’inscrivent pas dans une perspective de rupture claire avec les règles diaboliques en vigueur dans l’ « Europe » actuelle sont de la poudre de perlinpinpin.

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Pour autant, ne boudons pas les bonnes nouvelles ! Celle qui nous est arrivée d’Allemagne il y a quelques jours mérite d’être appréciée à sa juste valeur : en Thuringe (la région natale de Goethe et de Schiller, à l’Est du pays) , en recueillant plus de 28% des voix (contre 12,4% qui sont allés au SPD et 5,7% aux Verts) , le représentant de « Die Linke » est appelé à détrôner la CDU et à devenir le premier « Ministre-Président » d’un Land issu de ce parti, 25 ans après la chute du Mur. Angela Merkel a pris la mesure de l’événement : elle a appelé SPD et Verts à s’allier à la droite pour empêcher à tout prix « l’entrée de Karl Marx à la Chancellerie d’Etat » du Land. A suivre !

25 septembre 2014 at 6:15 Laisser un commentaire

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