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Ainsi donc, Jean-Claude Juncker, le Président de la Commission européenne, appelle-t-il à la création -sans remettre en cause le rôle de l’OTAN- d’une « armée européenne » capable de faire face aux « nouvelles menaces » aux frontières de l’Union européenne et de défendre les « valeurs » de l’UE ! (1) Un vif soutien a aussitôt été apporté à ce ballon-sonde par la ministre allemande de la défense, ce qui laisse à penser que cette sortie délibérément provocatrice était concertée entre Bruxelles et Berlin pour relancer le débat sur la militarisation de l’Union européenne.
Il s’agit là d’une vieille obsession de certains cercles dirigeants européens, qui a connu plusieurs étapes au cours des dernières années. Annoncée dans le traité de Maastricht (1992), la « Politique de sécurité et de défense commune » a pris forme au début du Millénaire : des structures dédiées à la gestion militaire des crises sont alors créées; un accord de partenariat stratégique est signé avec l’OTAN; des opérations militaires mobilisant des troupes de divers pays européens sont menées, notamment en Afrique ; une « Agence européenne de défense » , destinée à stimuler le développement des capacités militaires des États membres est mise sur pied; d’ ambitieux engagements chiffrés sont pris par les États sur leur contribution à cette force européenne; une « Stratégie européenne de sécurité » est adoptée.
Pourtant, pour les plus zélés des militaristes européens, le compte n’y est pas . Ainsi, dès 2003, Javier Solana, ancien Secrétaire général de l’OTAN devenu responsable de la diplomatie et de la défense de l’UE, pointe-t-il les lacunes de cette défense : « Ces faiblesses ne sont plus acceptables face aux défis du monde moderne » tonne-t-il en appelant les Européens à dépasser « la crise de l’Irak qui a perturbé les relations à l’intérieur de l’Europe ( allusion au refus de la France et de l’Allemagne de suivre George W Bush dans la guerre – FW) et entre les États-Unis et l’Europe » (2)
Les jusqu’au boutistes de la politique de la canonnière tireront, à partir de 2004, un avantage substantiel de l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale : la Pologne , en particulier, s’avère ,en effet, par russophobie exacerbée, la championne de la militarisation de l’Europe. Problème : une contradiction de taille a fait irruption dans le débat sur les choix budgétaires: la crise de la zone euro et la chasse aux « déficits excessifs » ont calmé les ardeurs de maints gouvernements en matière de dépenses militaires . Mis à part la Pologne , l’Estonie, et (à peu de choses près) la France, aucun pays de l’UE ne consacre aujourd’hui à ce budget les 2% du PIB ( richesses produites ) réputés nécessaires ( selon l’OTAN ).
C’est dans ce contexte -et en vue d’un sommet européen consacré à la défense en juin prochain- que le Président de la Commission de Bruxelles tente, avec d’autres, de mobiliser les partisans d’un renforcement de cette politique. Le dramatique conflit ukrainien lui fournit évidemment un argument de poids pour tenter d’enflammer les esprits sur une prétendue nécessité pour l’Union européenne de se doter d’une « crédibilité » militaire -comme s’il y avait une quelconque solution militaire à cette crise profonde des relations Est-Ouest !- Mais JC Juncker n’est pas seul à relancer cette dangereuse croisade . Pour « rassurer les pays baltes », Washington va envoyer 3000 soldats près de la frontière russe; l’OTAN va créer six « centres de commandement » en Europe de l’Est ainsi qu’une force d’intervention rapide de 5000 hommes ; des manœuvres militaires occidentales ont débuté en Mer Noire… C’est que « l’Europe est menacée dans son cœur, par Moscou et par l’EI (État islamique) » nous prévient un chroniqueur , il est vrai peu réputé pour son sens de la nuance. (3) « Européens, réveillez-vous ! » lance de son côté un spécialiste en relations internationales qu’on a connu plus perspicace. L’Europe , insiste-t-il, doit redevenir une « puissance dure » pour « défendre nos valeurs et nos modèles » (4) Un autre expert des enjeux internationaux a, quant à lui, une solution toute trouvée : « Il est grand temps d’inverser la vapeur : diminuer nos dépenses sociales et augmenter nos dépenses militaires. » (5) Jaurès , reviens, ils sont (re)devenus fous !
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(1) Entretien dans « Welt am Sonntag » (8/3/2015)
(2) « Vision for Europe Award » (25/11/2003)
(3) Arnaud Parmentier (« Le Monde » 12/3/2015)
(4) Dominique Moïsi, professeur au King´s Collège de Londres (« Les Échos » 23/2/2015)
(5) Renaud Girard (« Le Figaro » 24/2/2015 )
19 mars 2015 at 7:11
Dans une belle édition spéciale de « L’Humanité », dédiée à la solidarité avec la Grèce, le réalisateur Costa-Gavras explique son soutien au nouveau gouvernement d’Athènes en insistant sur « la volonté de Tsipras de sortir le pays des griffes de la troïka ». Ce sont, dit-il, « des bureaucrates d’une rigidité extraordinaire, (dans leur petit monde), il y a pléthore de chiffres, jamais de peuple ». À l’opposé, le cinéaste évoque -citant Alexis Tsipras – la démocratie et la culture, ces « deux racines de la Grèce », et dit espérer des « changements éthiques » dans son pays. (1) Ce que nous rappelle Costa-Gavras, c’est qu’en même temps que le rejet de l’austérité, la mobilisation et le vote des Grecs expriment une exigence de dignité et de souveraineté. Et c’est sur l’ensemble de ces terrains que les dirigeants de la zone euro veulent éviter à tout prix que Syrisa puisse se prévaloir de succès susceptibles de donner des idées aux autres peuples autant excédés par d’interminables sacrifices que blessés par une forme d’encasernement , sinon d’humiliation, devenu insupportable.
Poussée jusqu’à l’extrême en Grèce par la « troïka », cette mise sous surveillance nous touche désormais tous, à un degré ou à un autre. Le pire, c’est de voir des responsables politiques ou d’autres personnages influents s’inscrire sans aucun recul dans cette logique de soumission : « Michel Sapin a pris par écrit l’engagement de tenir l’objectif » vient ainsi d’ assurer le Commissaire européen Moscovici à propos de l’injonction qu’il a lui-même adressée à son successeur de présenter à Bruxelles d’ici le mois d’avril un plan de « réformes ambitieux et plus détaillé » ! D’autres en viendraient presque à exprimer leur reconnaissance du fait que Bruxelles ait « accepté de donner un nouveau délai de deux ans à la France » (« Le Figaro ») « pour rentrer dans les clous » (« Libération »), ce qui fait tout naturellement que « Paris va devoir, comme tout mauvais élève, revoir sa copie (et) avancer d’autres preuves de sa volonté réformatrice. D’ici avril. » (« Le Monde »)
Cette espèce de mise sous tutelle « soft » a , on s’en souvient, débuté avec l’obligation pour chaque État de soumettre à la Commission européenne puis à ses pairs son projet de budget annuel avant de l’adresser à son propre parlement. Depuis quelques temps , cette pratique a été étendue à la surveillance des « grands équilibres macroéconomiques »de chaque État , autrement dit à la politique économique et sociale dans son ensemble , pour chaque gouvernement. Actuellement, pas moins de 16 pays de la zone euro (sur 19) sont ainsi sous surveillance économique car leur niveau de dette, ou leur « compétitivité » ou quelqu’autre indicateur pertinent « n’est pas en ligne avec les valeurs de référence » européennes. Et comme pour l’échelle de Richter concernant les tremblements de terre, il y a des degrés dans la gravité des « dérapages » constatés. Ils vont de 1 à 6, et aboutissent, le cas échéant, à la « procédure de déséquilibres excessifs ». En finir avec cette bureaucratie kafkaïenne et humiliante, voilà bien l’autre exigence irrépressible qui a conduit en Grèce à l’insurrection démocratique du 25 janvier et qui cherche sa voie dans nombre d’autres pays -dont le nôtre.
Réjouissons-nous que de plus en plus de voix s’élèvent avec dignité pour appeler un chat un chat et exprimer l’ exigence d’un sursaut : »Le monde de la finance porte un regard stéréotypé sur les sociétés et sur les États avec lesquels il a à traiter. Il en allait de même du colonisateur vis-à-vis des indigènes (…) Ne devenons pas nous-même de nouveaux colonisés ou autocolonisés puisque nos instances participent à ces mutations (…) Une fois de plus, c’est la Grèce qui a levé le drapeau ». (2) C’est pourquoi notre solidarité avec le peuple grec est un combat d’intérêt mutuel qu’ensemble nous devons gagner.
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(1) L’Humanité (25/2/2015)
(2) Marc Ferro, historien (Le Monde 26/2/2015)
5 mars 2015 at 10:57
« Nous avons gagné une bataille mais pas la guerre (…) Les difficultés réelles sont devant nous » : Alexis Tsipras, le Premier Ministre grec n’a rien caché à son peuple des obstacles que les institutions européennes et leurs maîtres actuels dressent sur le chemin de la réalisation du programme de Syrisa. De fait, les négociateurs grecs ont dû faire des concessions majeures à l’ « Eurogroupe » pour arracher un accord dont Athènes avait un besoin littéralement vital avant la date fatidique du 28 février -jour où prenait fin « l’assistance financière » accordée au pays depuis 2012 (avec, jusqu’ici, les « contreparties » dévastatrices que l’on sait). Et surtout, de lourdes incertitudes planent sur l’issue des négociations entre les autorités grecques et Bruxelles, qui vont marquer les quatre prochains mois. Et pourtant, oui : le peuple grec a gagné une bataille ! Contrairement à une idée répandue, cet accord n’était nullement garanti ! Le fait de l’avoir imposé -si on connaît le contexte réel de ce bras de fer- est bel et bien un succès.
En effet, aux yeux de certains membres de cette instance, et notamment du plus influent d’entre eux, Wolfgang Schäuble, grand argentier allemand et donc principal créancier de la Grèce, l’ expulsion de ce pays de la zone euro n’entraînerait plus aujourd’hui de gros dégâts pour les autres membres de l’ Union monétaire. « Nous avons beaucoup appris des deux dernières années et instauré des mécanismes de protection. Le risque de contagion à d’autres pays de la zone euro a diminué et la zone euro dans son ensemble est devenu plus robuste » déclarait-il déjà bien avant la victoire de Syrisa. (1) Pire, l’abandon de la Grèce était vu plus récemment dans ces milieux comme une chance : « Si le maillon faible de la chaîne cède, le reste se renforce » rapportait le mois dernier le magazine allemand « Der Spiegel ». Certains acteurs proches des négociations de l’ « Eurogroupe » soupçonnaient donc que le puissant ministre allemand, révulsé par la crise grecque depuis le début et , à plus forte raison, foncièrement hostile à Syrisa, « mise sur la sortie de la Grèce de la zone euro , voire qu’il cherche à la provoquer » , tant son intransigeance extrême paraissait suspecte ! (2)
Ajoutons à cela la panique des gouvernements espagnols, portugais, irlandais, baltes, etc devant la perspective que Syrisa obtienne d’éviter à l’avenir au peuple grec les fardeaux et les humiliations qu’ eux-mêmes ont imposés à leur population comme « la seule politique possible »! Ils ont été les premiers à soutenir l’attitude bornée de leur collègue allemand.
C’est à l’aune de ce rapport de force apparemment inextricable qu’il faut mesurer l’accord arraché « in extremis » par la Grèce à ses créanciers. Avant tout, le trou noir auquel aurait abouti l’arrêt de tout financement européen , qui aurait livré la Grèce aux marchés financiers, à été évité ! Ensuite, deux demandes essentielles du gouvernement grec ont été satisfaites. La première, c’est que la « troïka » est morte ! On n’imagine pas le pas symbolique que cela représente dans la reconquête de la dignité du peuple grec! Évidemment que les trois institutions dont ce monstre bureaucratique et de type colonial émanait -la Commission de Bruxelles, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international- continuent d’exercer leurs pressions , mais désormais, c’est Athènes qui choisira les « réformes » à entreprendre et en discutera avec ces institutions. La seconde demande satisfaite est l’ouverture de négociations sur le contenu d’un « nouveau contrat » qui liera la Grèce à la zone euro à partir de juillet prochain. Enfin, l’exigence qui pesait jusqu’ici sur la Grèce d’arriver cette année, non à l’équilibre budgétaire (hors service de la dette) proposé par le gouvernement, mais à un excédent de 3% du PIB grec est annulée. Cela veut dire que des milliards d’euros supplémentaires pourront aller aux dépenses jugées prioritaires par le gouvernement grec.
Gageons que ce sont le soutien de 81% de citoyens grecs à l’action de Syrisa (4) et l’énorme courant de sympathie qui entoure le nouveau gouvernement grec parmi les peuples européens qui ont finalement permis de « gagner une bataille » ! Dans les mois qui viennent, c’est à l’évidence cet atout qui devra encore s’affermir pour, ensemble, « gagner la guerre ».
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(1) Interview au quotidien allemand « Rheinische Post » (11/5/2012)
(2) Voir « Le Soir » (Bruxelles) 22/2/2015
26 février 2015 at 10:32
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