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22 avril : et l’Europe dans tout cela ?

Les résultats du premier tour des élections présidentielles nous livrent nombres d’enseignements politiques utiles à la poursuite de l’expérience salutaire du Front de Gauche.Certains d’entre eux mériteront de faire l’objet de débats approfondis, au-delà de l’échéance du 6 mai qui doit permettre d’assurer la défaite de Nicolas Sarkozy. La question européenne est dans ce cas.
Tout d’abord, un constat d’apparence banale appelle en fait des confrontations d’opinions très poussées: depuis 2010, toutes les élections dans l’Union européenne, de Londres à Dublin ou de Lisbonne à Madrid (sans oublier le cas d’espèce de Rome…) se sont traduites par une sanction populaire,souvent sévère,des dirigeants en place, qu’ils aient été libéraux ou sociaux-démocrates.Quoi de plus logique? Ils appliquent tous,dans leurs grandes lignes,les mêmes politiques de régression sociale issues de la « coordination économique européenne » placée sous la tutelle des Etats les plus puissants,la vigilance impitoyable de la BCE et la domination des marchés financiers.On se souvient du bon mot (de mauvais goût) de Jean-Claude Juncker, Président de l’eurogroupe: » On sait quelles mesures prendre. Ce qu’on ne sait pas,c’est comment se faire réelire une fois qu’on les a prises. » Pour tenter d’échapper au sort de ses pairs,malgré le rôle d’aiguillon qu’il a joué au côté de sa suzeraine, Angela Merckel, pour imposer ces orientations honnies,Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à miser sur le nationalisme,en agitant à l’égard de Bruxelles la menace de quitter l’espace Schengen et de refermer les frontières françaises aux ressortissants européens, ou en annonçant le « gel de la contribution française à l’Union européenne. »On connait désormais le résultat de cette stratégie de Gribouille…Elle doit faire réfléchir tous ceux qui seraient tentés d’emprunter cette voie minée:l’orthodoxie libérale matinée de démagogie populiste conduit à la défaite,singulièrement aggravée par le triomphe de l’extrême droite!
Par ailleurs,François Hollande, mesurant la défiance grandissante de son propre électorat vis à vis de cette machine « austéritaire » et coercitive qu’est devenue l’Union européenne,a pris l’engagement de « renégocier » le projet de traité sur la discipline budgétaire qui est censé entrer en vigueur début 2013.Les lecteurs les plus attentifs savent que ses ambitions transformatrices sont, en la matière, modestes: l’ajoût d’une déclaration en faveur de la croissance…Mais les Français dans leur plus grand nombre en attendront beaucoup plus, qu’ils aient voté pour le candidat socialiste ou non. Une nouvelle désillusion à ce propos serait, on l’imagine aisément, en plus d’un échec electoral problable, du pain bénit assuré pour le FN. Jusqu’où?
Tout cela conduit à se dire que si le Front de Gauche n’existait pas, il faudrait, vite, l’inventer! Sur les enjeux européens, en effet, il fait vivre les idées et les pratiques de l’ expérience de démocratie citoyenne exemplaire que fut la campagne contre le TCE de 2004-2005: pas de fuite en avant antieuropéenne, mais au contraire un projet européen solidaire, en rupture profonde avec le modèle caricatural imposé aujourd’hui.Que cette perspective alternative ait conquis une place de choix dans le débat national -et même européen- est un succès à apprécier à l’aune des dangers mortels que nous venons de rappeler.
EN EUROPE AUSSI IL SE PASSE QUELQUE CHOSE
« Le 15 janvier dernier,nous décidions,au Parti de la Gauche Européenne (PGE),de tenir ce « Sommet européen alternatif ». Pour atteindre cet objectif ambitieux,dix semaines,c’est peu de temps. Or,c’est une réussite.Elle en dit long sur l’espace qui s’ouvre aujourd’hui pour travailler à des convergences et à des actions communes. »En concluant par ces mots,samedi dernier à Bruxelles,onze heures d’intenses débats entre quelque 200 représentants de forces de gauche -politiques,syndicales ou associatives- de 23 pays européens,Pierre Laurent,actuel président du PGE, traduisait un sentiment général.La diversité des participants,et donc des approches,n’a fait que mettre en lumière l’avancée que représente une telle rencontre (tout à fait inédite) et les potentialités qu’elle révèle pour faire face à l’offensive de la coalition des puissants et poser ensemble les jalons d’une alternative.
Réunir partis et syndicats relevait encore il y a peu de la prouesse.Là,on a vu et entendu,fût-ce comme observateurs, des amis de la CGT, de la FSU, de Solidaires,de la DGB allemande,des Commissions ouvrières espagnoles, de la FGTB belge,des syndicats grecs,de la CGIL italienne…au côté du Front de Gauche,de Synaspismos de Grèce,de la Linke d’Allemagne,de la Gauche Unie d’Espagne,de la Fédération de la Gauche d’Italie,du Bloc de Gauche du Portugal…On se souvient également de la méfiance qu’inspirait naguère à certains mouvements sociaux, notamment altermondialistes,tout interlocuteur politique.Ce hiatus dommageable appartient également pour une large part au passé.En témoignent les interventions,lors de ce « sommet alternatif »,de personnalités aussi représentatives du mouvement associatif engagé que Gus Massiah,du Conseil international du Forum social,de Raffaela Bollini,figure emblématique de la grande ONG italienne ARCI ou du représentant de la » Joint Social Conference « ,collectif de 40 organisations syndicales,écologistes,féministes,visiblement à l’aise au milieu de cette assemblée pluraliste,respectueuse de l’identité de chaque participant,réunie à l’initiative du PGE avec la précieuse coopération de la Fondation « Transform ».
Quant au choc des cultures et des sensibilités politiques qui a longtemps suscité tant de blocages entre différentes forces de transformation sociale en Europe,il semble lui aussi en passe d’être surmonté. Une éminente représentante du « Transnational Institute », la Néerlandaise Brid Brennan, a bien résumé cette évolution prometteuse: »Nos passés ne sont pas les mêmes » -a-t-elle déclaré à la tribune de la rencontre de Bruxelles- « Nous avons tous notre histoire. Face aux défis énormes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui,des choses ont été mises au placard »,avant de qualifier de « bon signal » une initiative comme celle de ce sommet alternatif,et de conclure sous les applaudissements: »On y va,on avance! »
Les combats qui s’annoncent ne seront,certes,pas un long fleuve tranquille. Nul ne peut pour autant être indifférent au chemin parcouru qui nous permet de faire le constat de convergences sur des priorités telles que « le refus absolu du nouveau traité Merkel-Sarkozy » (Horst Schmitthenner, IG-Metall); la volonté de « chasser la troika,cette nouvelle trinité, de son piédestal » ( Brid Brennan, Transnational Institute),ou l’appel à s’unir dans l’action pour prévenir « l’implosion démocratique de l’Europe »(Rinaldi Gianni, de la FIOM,syndicat italien de la métallurgie ). Laissons le mot de la fin à Raffaela Bollini: »Aujourd’hui,le vent est en train de tourner. »
LE REVELATEUR ESPAGNOL
Les négociations des autorités grecques avec les créanciers privés sur l’effacement d’une partie de la dette du pays a,logiquement,focalisé notre attention,la semaine dernière.Or,dans le même temps,d’autres événements de grande portée se déroulaient non loin de là,en Espagne.
On le sait,en décembre dernier,le très emblématique chef de l’ex-gouvernement socialiste, José-Luis Zapatero, avait subi une défaite retentissante,largement due à sa politique économique d’une orthodoxie libérale à toute épreuve,qui a
contribué à plonger l’Espagne dans une crise d’une brutalité inouïe.Les deux dernières années resteront dans la mémoire collective espagnole comme celles d’un véritable calvaire,que résument trois chiffres monstrueux:près d’un Espagnol sur quatre,dont quasiment un jeune de moins de 25 ans sur deux, sont au chômage;dans un million et demie de foyers espagnols,pas une seule personne n’a un emploi! Cette situation sinistrée n’a pas empêché la Commission européenne de fixer -et le nouveau Premier ministre de droite d’accepter- des objectifs drastiques de « réductions des déficits publics ».Conservateur discipliné,Mariano Rajoy s’engagea à réaliser un « ajustement » budgétaire de près de …40 milliards d’euros en 2012 et à mettre en oeuvre les « réformes » attendues par Bruxelles et les « investisseurs »:retraite à 67 ans; non-remplacement des fonctionnaires partant en retraite;gel ou réduction des salaires des agents publics;réforme « très ambitieuse » (dixit Sarkozy) du marché du travail;purge sévère dans les régions (notamment chargées des dépenses d’éducation et de santé)…
Il arriva ce qu’il devait arriver: d’un côté l’exaspération des Espagnols;de l’autre,un enfoncement du pays dans la crise (chute vertigineuse de la consommation;perte de recettes publiques;récession assurée;destruction prévue ,en 2012,de …620 000 emplois supplémentaires !) Tant et si bien que le très docile leader de la droite espagnole dut lui-même,à son corps défendant,se muer en trublion de l’Europe libérale: le 2 mars dernier,il signa comme il se devait à Bruxelles le nouveau traité de discipline budgétaire…avant d’annoncer à Madrid sa « décision souveraine » de ne pas respecter, cette année,ses engagements sur la réduction des déficits (Ils devraient atteindre 5,8% du PIB en fin d’année,au lieu des 4,4 promis.)
Depuis,à Bruxelles,on ne sait plus sur quel pied danser face à ce qui y est considéré comme un « coup de force » particulièrement inattendu.Accepter de négocier un « assouplissement » des contraintes avec Madrid ôterait toute « crédibilité » à la nouvelle « gouvernance économique » chère à Merkozy: si l’Espagne peut,unilatéralement et impunément, s’affranchir des règles européennes sur les déficits,le nouveau traité risque d’être mort-né.A l’inverse,croiser le fer avec la troisième économie de la zone euro n’irait pas sans risque pour l’Union européenne tout entière.Que faire?Dans l’immédiat,la Commission Barroso a ouvert une « procédure de sanctions pour déficit excessif » et l’Eurogroupe (les ministres des finances de la zone euro) a commencé à examiner les grandes lignes du budget espagnol. Tous espèrent que le Premier ministre conservateur reviendra au plus vite dans le rang.Mariano Rajoy ne demanderait sans doute pas mieux.Mais il est douteux que son peuple (et les réalités économiques elles-mêmes) le lui permettent. Ce révélateur espagnol en dit long sur l’espace politique qui s’ouvre aux luttes multiformes pour mettre en cause la dérive « austéritaire » de l’Union européenne.




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