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La France et l’UE doivent porter les aspirations populaires au changement
L’Interview paru le le 26 Février 2011 dans l’Humanité
Ancien député européen et président du groupe de la Gauche unitaire européenne au Parlement européen, Francis Wurtz formule des propositions pour une autre diplomatie.
Après Alain Juppé et Hubert Védrine, des diplomates remettent en cause la politique étrangère de la France telle qu’elle s’exprime sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Comment appréciez-vous ces critiques ?
Francis Wurtz. Je pense qu’elles expriment un malaise latent, exacerbé par les derniers développements : le tête-à-queue à l’égard de la Tunisie, l’effet désastreux de l’offre par Michèle Alliot-Marie des compétences particulières de la France en matière de répression et, plus récemment, le comportement surréaliste de l’ambassadeur de France à Tunis, ancien de l’Élysée. Ce fiasco a sans doute été analysé comme la résultante à la fois du style, de la méthode Sarkozy en matière de diplomatie et de l’effacement organisé de la voix de la France sur un certain nombre de problèmes de fond comme ceux qui ont conduit aux soulèvements populaires dans les pays arabes.
Un effacement organisé ?
Francis Wurtz. Nicolas Sarkozy a une ligne politique qui vise à se faire agréer par les puissants afin de jouer dans la cour des grands. Il l’a fait avec les États-Unis dès la présidence Bush, par exemple en renforçant l’engagement de la France en Afghanistan et, en ce moment même, au sein des instances européennes en collant aux exigences d’Angela Merkel sur le pacte de compétitivité, entre autres. Il colle à leurs thèses, il s’en fait le porte-parole comme si c’était les autres qui le suivaient. C’est une astuce qui ne trompe pas ses partenaires, qui ne s’en formalisent pas dans la mesure où Nicolas Sarkozy roule pour eux. En normalisant la France, depuis le retour dans le commandement militaire intégré de l’Otan jusqu’au vol de la victoire du peuple français sur le traité constitutionnel pour ouvrir la voie au traité de Lisbonne. Il a ainsi payé son ticket d’entrée dans le club des grands. Cette politique d’allégeance étant inavouable, il use de dérivatifs : une politique compassionnelle, le retour des otages français, tenter de libérer Florence Cassez au prix d’une crise diplomatique majeure, la moralisation du capitalisme. Grâce à sa présidence du G20, il réformera le système monétaire international, organisera la taxe Tobin, terrassera les spéculateurs sur les matières premières… Il n’en sera rien, évidemment.
La grille de lecture française qui a prévalu jusqu’alors vis-à-vis des révolutions arabes jouera-t-elle sur les relations à venir avec ces pays ?
Francis Wurtz. Considérablement. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy – tout comme l’UE – tente de courir en direction des nouveaux responsables en débloquant des crédits. Mais c’est tout une stratégie qu’il est nécessaire de remettre en cause. C’est seulement à ce prix qu’une véritable confiance sera rétablie. Sarkozy comme ses pairs européens attendaient de ces régimes une stabilité confortant les intérêts qu’ils servaient : le libre-échange du pot de fer contre le pot de terre, la rétention des candidats à l’immigration et, enfin, le fait de barrer la route à l’islamisme et au terrorisme. Peu importent finalement les conséquences sur les peuples et leurs aspirations, l’essentiel était qu’ils soient les garants de cet ordre stable. Il faut désormais porter une appréciation critique des politiques menées et en changer en profondeur.
Quelle vision diplomatique la France et l’UE devraient-elles porter ?
Francis Wurtz. Il faut en premier lieu miser sur les peuples et leurs aspirations. Nous parlons de « dépasser le capitalisme » mais tout le monde ne le dit pas sous cette forme. Changer de civilisation revient à poser la question de la justice, de la dignité, de la liberté… C’est certainement ce qui fait converger le plus massivement les aspirations des peuples ; c’est plus flagrant pour les peuples dits du Sud, mais c’est évidemment valable pour les peuples d’Europe ou d’Amérique latine. De manière concomitante, la France dans l’Union européenne doit porter cette aspiration au changement dans les institutions. Enfin, sur cette base, il est nécessaire de rechercher tous les alliés possibles dans le monde : les pays, les sociétés, les organisations. Saisir toute opportunité en tant que pays comme en tant que membre de l’Union européenne ou de la communauté internationale.
Entretien réalisé par Lina Sankari
LE TOLLE!
Les dirigeants européens feraient bien de méditer sur les révolutions tunisienne et égyptienne. Car, au-delà des dissemblances évidentes entre ces ex-régimes autocratiques et les systèmes politiquement beaucoup plus sophistiqués qui régissent nos Etats et l’Union européenne elle-même, il y a des aspects plus universels que certains voudraient bien le penser dans les événements historiques que nous vivons en direct, depuis quelques semaines. Gare, par exemple, aux crises de légitimité qui minent peu à peu des pouvoirs coupés des citoyens. Incapables de sentir le sol se dérober sous leurs pas, ils ne prennent pas la mesure du danger et continuent de foncer tête baissée…dans le mur.
Le comportement des principaux leaders européens – en premier lieu, Angela Merkel, et son zélé chevalier servant, Nicolas Sarkozy – s’apparente de plus en plus à ce type de schéma. Obnubilés par la puissance grandissante des marchés financiers, ils semblent ne plus avoir qu’un seul objectif: leur donner des gages – toujours plus de gages – pour conserver leurs bonnes grâces (symbolisées par la fameuse note AAA des agences de notations), apparemment sans se soucier de l’acceptabilité de leurs mesures par les premiers concernés: les peuples! Ainsi viennent-ils, coup sur coup, d’instaurer dans toute l’Union européenne un régime d’hyper-austérité sans précédent; d’imposer aux pays qui sont dans le collimateur des « marchés » une régression sociale féroce et une mise sous tutelle humiliante; d’annoncer une renégociation du pacte de stabilité dans un sens encore plus contraignant; de mettre en place le mécanisme dit du « semestre européen » qui force chaque pays membre à soumettre son projet de budget à Bruxelles avant son examen par son propre parlement… Et voilà qu’ils nous préparent le bouquet: le « pacte de compétitivité » dont la mise en œuvre ferait voler en éclats ce qu’il reste du contrat social et toute une série d’acquis démocratiques sur lesquels nombre de nos sociétés se sont construites depuis la Libération! (voir chronique HD 3/2/2011)
Pas étonnant que ce projet provoque un tollé! Y compris au niveau de certains gouvernements qui, plus lucides, craignent une déstabilisation intérieure. Mais surtout parmi les acteurs sociaux et dans une partie de gauche européenne. Ainsi, pour John Monks, le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats – dont le ton employé est un bon baromètre du climat social en Europe -, il s’agit d’un « pacte pervers » qui vise à aller vers « un niveau de vie plus bas, davantage d’inégalités et un travail plus précaire. » Dans une lettre publique, il a même comparé au Traité de Versailles ces nouvelles dispositions qui, à ses yeux, « réduisent les Etats membres à un statut quasi colonial ». Bien vu!
Il n’étonnera personne que le patronat, lui, applaudisse à cette fuite en avant d’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy: « C’est peut-être un moment décisif pour l’avenir économique de l’Europe » s’est extasiée Laurence Parisot. Dans un certain sens, elle a raison: le moment est, en effet, décisif! Nous voilà plus clairement informés que jamais sur ce vers quoi nous conduit l’actuelle « Europe » à moins d’un changement de cap fondamental tant au niveau des orientations politiques que sur le plan des structures institutionnelles européennes. C’est le moment de favoriser l’implication des citoyennes et des citoyens dans ce débat; de mettre en lumière les transformations à imposer et de proposer dans cet esprit des actions concrètes et rassembleuses. Tel est le sens de l’initiative lancée dans toute l’Europe par le Parti de la Gauche européenne (PGE) pour la création d’un « Fonds européen de développement social et de solidarité. »
SOMMET « ENERGIE » L’URGENCE D’UN DEBAT
Ce 4 février, pour la première fois de son histoire, l’Union européenne réunit un sommet de ses Chefs d’Etat et de gouvernement sur la question de l’énergie. Cela mérite qu’on s’y arrête. D’abord parce qu’il s’agit d’enjeux absolument colossaux à tous égards. Ensuite parce que le sujet illustre bien la nécessaire articulation entre ce qui relève de la souveraineté de chaque nation et ce qui appelle une étroite coopération européenne et internationale. Enfin parce que la simple évocation des choix à effectuer en la matière donne à voir l’ampleur et la gravité des carences démocratiques de cette construction européenne – les premiers responsables de ces carences étant, en l’occurrence, les Etats membres qui ne font strictement rien pour impliquer les citoyennes et les citoyens dans les débats de portée stratégique qui sont à l’ordre du jour. Exemples.
Les enjeux. Trois chiffres suffisent à en prendre la mesure: les chercheurs de l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) évaluent à…25 000 milliards de dollars (soit environ 10 fois les richesses produites en France chaque année!) la somme d’argent à investir d’ici 2030 dans les infrastructures d’offre d’énergie dans le monde. La Fondation Gabriel Péri rappelait récemment, quant à elle, que deux milliards (!) d’êtres humains n’ont aujourd’hui accès à l’énergie que par…le bois de chauffe. Rappelons enfin l’engagement pris par l’Union européenne – d’ici 2020 – de diminuer de 20 à 30% les émissions de gaz à effet de serre; de porter à 20% la part des énergies renouvelables et de gagner 20% en matière d’efficacité énergétique (dans les transports et le bâtiment: on est très loin du compte!)
Souveraineté et coopérations. En France, la mise en place d’un pôle public de l’énergie nous paraît indispensable au vu de l’importance des enjeux, encore renforcée par le poids du nucléaire. Un bilan des déréglementations dans ce secteur devrait être établi et tous les enseignements devraient en être tirés dans une optique de service public. Les représentants français n’en seraient que plus forts pour intervenir dans le même esprit dans le cadre européen. En mars, ils auront à déterminer la stratégie européenne pour les dix ans à venir; puis en mai à fixer une « Feuille de route » d’ici 2050 pour assurer la transition vers une économie à très faible teneur en carbone. Dès ce 4 février, ils traitent des coopérations à mettre en place avec les pays producteurs et les pays de transit. Hyperdépendants des approvisionnements étrangers, les principaux Etats de l’UE se livrent à de grandes manœuvres plus concurrentes que coopératives: L’Allemagne construit avec la Russie le pipe-line dit « corridor Nord » sous la Baltique (en contournant la Pologne), tandis qu’un autre projet dit « corridor Sud » doit acheminer le gaz de Russie vers l’Italie (en contournant l’Ukraine), lui même concurrent du gazoduc Nabucco, soutenu par l’Union européenne et les Etats-Unis (mais excluant de fait…la France). D’une façon générale, d’immenses chantiers vont être ouverts, à propos desquels des décisions communes ou du moins convergentes et cohérentes devront être prises dans les mois et les années à venir.
Démocratie: la simple lecture de ce qui précède montre l’urgence d’un débat citoyen sur le sujet, dans toutes ces dimensions! Les occasions ne vont pas manquer pour en créer les conditions.




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