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Redonner aux États les moyens de financer un développement social
Entretien paru le 29 novembre 2010 dans l’Humanité
Francis Wurtz, ancien président du groupe parlementaire de la Gauche unitaire européenne, souhaite que la Banque Centrale Européenne aide au financement des dépenses sociales.
Pourquoi la régulation financière promue par l’Union européenne n’a pas d’effet?
Francis Wurtz. Le problème fondamental aujourd’hui est la dépendance absolue aux marchés financiers. Depuis le début de la crise, on a parlé de régulation. Mais les réponses ne vont pas au fond des choses. On n’a pas touché aux racines du système. Prenons les stress tests, c’est-à-dire le fait de soumettre les banques à une situation de crise pour voir si elles résistent. Parmi celles qui ont réussi le test, on trouve les deux banques irlandaises qui se sont finalement effondrées quand le choc réel est arrivé. Jean-Pierre Jouyet, le gendarme de la Bourse, le dit lui-même : « Les marchés financiers sont moins bien organisés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient avant la crise de Lehman Brothers (…) La moitié des transactions financières échappe à toute transparence. » La course à la rentabilité financière, à l’utilisation de l’argent pour faire plus d’argent, c’est reparti de plus belle. Tant que l’on en reste aux exigences des marchés, il n’y a plus de développement social possible. Les exigences imposées aux citoyens de la République d’Irlande, alors que son déficit public est dû au renflouement des banques privées en faillite, c’est de la folie pure. Mais il est une donnée qui ne fait pas partie de leur calcul : les hommes et les femmes. Les Irlandais le leur ont rappelé spectaculairement en se soulevant contre cette opération honteuse.
Pour sortir durablement de la crise, quelle nouvelle architecture financière faudrait-il?
Francis Wurtz. Il existe des propositions que les économistes communistes avancent depuis longtemps, et qui sont aujourd’hui rejointes par des idées voisines. Je pense en particulier à cette proposition d’un fonds européen de développement social avancé par l’économiste communiste Paul Boccara. L’idée est, pour dépendre de moins en moins des marchés financiers, qu’une part importante de dette des États soit achetée par la Banque centrale européenne (BCE). Cette dernière userait de son pouvoir de créer de l’argent pour acheter les titres publics à des taux très bas. Jusque-là, ce n’est pas révolutionnaire puisque la Réserve fédérale américaine (Fed) le fait, et que la BCE l’a fait en violant ses propres règles au cours de la crise actuelle. La différence – essentielle ! – avec notre proposition, c’est que l’argent ainsi libéré irait, via ce fonds, au financement du développement social : l’emploi, la formation, la recherche, les services publics, la défense de l’environnement.
Quel est l’enjeu ?
Francis Wurtz. La question est de redonner aux États les moyens de financer un véritable développement social. On ne serait pas libérés d’emblée des marchés financiers ni de tous les effets toxiques du système, mais ce serait le début d’un processus à prédominance publique et sociale. Ce n’est pas le grand soir, mais un processus et des luttes. Ces propositions deviennent crédibles. La preuve, en France, des mouvements émergent sur des bases convergentes avec celles que nous défendons. En Allemagne, la Confédération allemande des syndicats (DGB) avance une proposition assez voisine de celle du fonds européen de développement social. Dans le même temps, il faut sortir de l’actuel déni de souveraineté populaire, des velléités de mettre les gouvernements à l’abri de l’intervention populaire. Ainsi, le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, a préconisé, cette semaine, la création « d’une autorité budgétaire centralisée » en Europe, avec « une indépendance politique comparable à celle de la BCE » !
Comment les luttes peuvent-elles contribuer à réduire la dépendance aux marchés financiers?
Francis Wurtz. Les mobilisations dans les pays européens sont impressionnantes. La grande question, c’est d’arriver à créer les conditions dans le débat avec les acteurs sociaux, avec les citoyens, de la construction collective d’un projet politique à la hauteur des exigences de changement, dans chaque pays et à l’échelle de l’UE. C’est la responsabilité de la gauche européenne. De vendredi à dimanche, se tient à Paris le congrès du Parti de la gauche européenne (PGE), auquel participe le PCF. La question centrale des débats devrait être celle de la contribution à ce saut qualitatif, dont nous avons un besoin absolu.
Entretien réalisé par Gaël De Santis
GRECE, IRLANDE… URGENCE – SOLIDARITE !
L’Union européenne a « pour but de promouvoir le bien être de ses peuples (et) d’établir entre eux une union sans cesse plus étroite »: cette phrase des traités européens illustre bien le fossé qui ne cesse de se creuser entre les images d’Epinal dérisoires censées décrire l’actuel modèle européen et les sombres réalités des politiques effectivement mises en œuvre au nom de l’ « Europe». Le calvaire imposé au peuple irlandais, après celui déjà infligé au peuple grec, est, à cet égard, un scandale qui ne doit pas rester sans réaction! Pour mesurer ce que représente le fardeau du plan dit de « sauvetage » pour cette population d’à peine plus de 4 millions d’habitants, il faut rappeler ce que cela signifierait, en proportion de la population respective de chacun des deux pays, pour la France.15 milliards d’ « économies » en l’espace de quatre ans, c’est l’équivalent de 200 milliards d’euros pour notre pays ! C’est à dire pas loin du budget annuel de l’Etat.25 000 emplois supprimés dans la fonction publique reviendrait à rayer de la carte quelque 330 000 postes publics en France. Etc…Et ce plan d’austérité est le troisième en trois ans. »War on the poor » (guerre aux pauvres) titrait fort justement un quotidien de Dublin.
Mais le plus incroyable, c’est qu’il se soit trouvé des dirigeants européens qui, à l’instar de M. Trichet, le patron de la Banque centrale européenne, avaient prédi que le peuple irlandais accepterait sans coup férir cette provocation sociale doublée d’une humiliation nationale. Les fortes mobilisations des Grecs avaient été mises sur le compte de l’atavisme protestataire des Méditerranéens. Mais les traditions du Tigre celtique se révèleraient tout autres, empreintes de pragmatisme et de capacités à s’adapter et à rebondir…La seule chose dont il y avait lieu de se préoccuper était de « rassurer les marchés». La règle à calcul aidant, cela voulait dire faire passer les déficits publics de 32% (!!) des richesses nationales (du fait du renflouement de banques privées en faillite)aux mythiques 3% en quatre ans. De la folie furieuse qui ne peut émerger que d’esprits pour lesquels les personnes, la vie humaine sont des variables d’ajustement. Seules sont incontournables les « inquiétudes » des « marchés ».
Mais les Irlandais ne l’ont pas entendu ainsi. Il sont descendus dans la rue aussi massivement, en proportion, que les Français. Ils ont sévèrement bousculé leur gouvernement qui avait accepté de se plier aux honteuses injonctions des dirigeants européens et du FMI. Ils ont engagé un courageux bras de fer avec les puissants, dont l’issue n’est pas écrite. Sur place, ils peuvent compter sur les syndicats et sur des forces politiques de gauche au premier rang desquelles figurent avec beaucoup de dignité nos amis du Sinn Fein. Mais cela ne suffira pas. Leur combat est celui de tous les peuples européens. N’a-t-on pas entendu la Directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, préconiser, pour gérer la crise européenne, la création d’ « une autorité budgétaire centralisée, avec une indépendance comparable à celle de la Banque centrale européenne »?!N’attendons pas que la liste des pays-martyrs s’allonge et se rapproche pour réagir. La solidarité avec les peuples grec et irlandais est un devoir vis à vis d’eux et un besoin pour nous – mêmes.
« COMMENT SOMMES-NOUS DEVENUS PAUVRES? »
« Comment sommes-nous devenus pauvres? » C’est le thème choisi par un très dynamique cercle progressiste hongrois pour un colloque qui vient de se tenir à Budapest avec la coopération du réseau de fondations de la gauche européenne « Transform! ». Le cercle en question, le « Kossuth Klub », mériterait en lui-même qu’on lui consacre toute notre attention – ce sera chose faite à une prochaine occasion. Concentrons-nous aujourd’hui sur le sujet traité lors de cette riche confrontation d’idées et d’expériences.
« Année de la lutte contre la pauvreté » oblige: le Commissaire européen aux affaires sociales avait fait le déplacement. A l’entendre, le constat est, certes, navrant: 84 millions de personnes étaient considérées comme pauvres dans l’Union européenne …avant la crise de 2008! Mais, grâce à la nouvelle stratégie adoptée cette année, « UE2020 », on peut, selon Bruxelles, se fixer l’objectif « non pas de l’élimination de la pauvreté, ce ne serait pas réaliste, mais de la réduction de 20 millions du nombre de personnes » touchées par ce fléau. Des raisons de l’augmentation constante de l’étendue de ce drame il ne fut pas question. Pas plus que des changements politiques à opérer pour en enrayer la prolifération, « UE2020 » n’étant que la poursuite de la funeste « stratégie de Lisbonne 2000-2010 » qui a conduit où l’on sait.
Apportons donc quelques éclaircissements au sujet de ce qu’est devenu, dans toute l’Union européenne, un problème de société des plus brûlants. D’abord, contrairement aux dires du Commissaire, l’Union européenne affiche depuis un demi-siècle l’ambition d’éradiquer la pauvreté. Mais c’est en 2000 qu’elle s’était engagée le plus clairement à « donner un élan décisif à l’élimination de la pauvreté » (d’ici…2010) et d’ « assurer l’inclusion sociale active de tous ». L’existence, alors, de 55 millions de pauvres dans l’Europe des « 15 » (avant l’élargissement à l’Est) avait été déclarée « inacceptable ». Des moyens financiers furent mobilisés, des instruments juridiques créés et même une « clause sociale » intégrée au traité de Lisbonne prévoyant que soit évalué l’impact social de toutes les politiques européennes.
C’est donc à l’aune de cette expérience de 10 ans d’une stratégie économique de plus en plus libérale, matinée d’un « volet social » qu’il faut apprécier les résultats obtenus: la pauvreté n’a pas disparu, elle n’a pas même reculé, elle a augmenté jusqu’à frapper – avant le krach de 2008-2009 et l’hyper austérité qui a suivi! – un Européen ou une Européenne sur six… La vérité si difficile à reconnaitre par les promoteurs des orientations européennes actuelles est celle-ci: à force de laisser de plus en plus de pouvoirs aux marchés financiers; d’encourager la mise en concurrence des peuples et le « dumping social »; d’affaiblir encore et encore les capacités d’intervention des citoyens et des acteurs sociaux, les politiques coordonnées par les gouvernements européens, la Commission, la Banque centrale…sont devenues une véritable machine à fabriquer de la richesse insolente et de la pauvreté scandaleuse. C’est donc à ces niveaux-là que doivent être imposées des ruptures si l’on veut que la « Charte des droits fondamentaux » ait un sens lorsqu’elle affirme: « la dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée. »




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