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LA GAUCHE EUROPEENNE FACE A SES RESPONSABILITES
Alors que s’amplifie en France un mouvement de grande portée contre la politique de Nicolas Sarkozy, trois caractéristiques marquantes de cette rentrée sociale et politique en Europe devraient vivement interpeler les forces de gauche sur leurs responsabilités historiques. La première est naturellement l’essor des mobilisations sociales un peu partout. L’impressionnante manifestation unitaire de Bruxelles, le 29 septembre dernier, restera, à cet égard, dans les annales: plus de 100 000 personnes issues d’une trentaine de pays de tout le continent, rassemblées autour des mêmes exigences – en fait, le cœur de la stratégie européenne actuelle -, ce n’est pas banal! Le même jour, l’Espagne connaissait sa première grève générale depuis huit ans. En Italie, au Portugal mais aussi en Roumanie, en République tchèque, en Pologne, dans les Pays baltes, des défilés souvent puissants et déterminés, complétèrent le bilan remarquable de cette belle journée. Tout au long des dernières semaines, les démonstrations de force syndicales s’étaient déjà multipliées: en France, bien sûr, ainsi qu’en Grèce, mais également outre-Rhin ou outre-Manche.
La gauche n’aurait-elle plus qu’à attendre le retour des faveurs de ces millions de personnes légitimement révoltées par des « réformes » conçues pour sacrifier leurs droits conquis de haute lutte sur l’autel des frasques du capital mondialisé? Poser la question, c’est y répondre. Or, le cas de l’Espagne de Zapatero nous rappelle que même les « ténors » du Parti socialiste européen ne se sont toujours pas résolus à rompre avec les dogmes libéraux, même après la terrible épreuve de vérité de la crise systémique de 2008 et de ses multiples répliques. Le Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, John Monks, pourtant lui-même travailliste, a reconnu que le gouvernement de Madrid « utilise la crise pour augmenter l’âge de départ à la retraite et changer les règles de la négociation collective ». Sa réforme du code du travail vise à flexibiliser les horaires de travail, à faciliter les licenciements, à réduire les indemnités…
Cependant -et c’est une autre caractéristique de cette rentrée, qui mérite réflexion – pour la première fois depuis la victoire de la gauche en Espagne en 2002, la proximité politique entre le gouvernement et les syndicats espagnols n’a pas permis d’éviter une grève historique – 10 millions de salariés mobilisés ! – ni des manifestations de masse: 500 000 personnes à Madrid et 400 000 à Barcelone! Cela suffira-t-il à ébranler les convictions libérales de M. Zapatero et, plus généralement, le suivisme politique des dirigeants socialistes qui, à un titre ou à un autre, contribuent à l’élaboration comme à la mise en œuvre des orientations européennes, aujourd’hui massivement rejetées? Rien n’est moins sûr. Il est pourtant plus que temps que soit mis le holà aux dérives insensées engagées en Europe au nom de la lutte contre les « déficits excessifs »!
Comment ne pas entendre le tocsin quand tous les repères sautent, que la désespérance s’installe, et qu’on voie de la Suède à la Hongrie, du Danemark aux Pays Bas, de l’Italie à la Belgique, le populisme xénophobe et l’extrême droite raciste prendre racine? Car telle est, malheureusement, une troisième caractéristique européenne actuelle. Voilà donc toutes les forces de gauche au pied du mur. Sauront-elles entendre des interpellations populaires et se rassembler pour changer vraiment la donne? Ce défi nous concerne tous et toutes. C’est LA question de cette rentrée.
EUROPE-AFRIQUE: MESSAGE D’ESPOIR A BAMAKO
« En 2040, sur le milliard et demi d’habitants que comptera l’Afrique subsaharienne, il y aura 240 millions d’urbains au revenu moyen équivalent à 20 dollars par jour, soit un marché annuel de plus de 1.700 milliards de dollars » expliquait il y a quelques jours le directeur général d’une filiale de… l’Agence française de développement. « Le consommateur africain, nouvel eldorado » titrait à ce propos un grand quotidien de droite. Certes, reconnaissait la journaliste, une « pauvreté endémique touche encore une grande partie de la population. Mais il émerge aussi une classe moyenne d’employés, cadres, banquiers, chefs d’entreprises… ». Cerise sur le gâteau: on a même appris que « l’Afrique fait partie des priorités du groupe l’Oréal »[1]. C’est dire… Seul petit problème: L’histoire ne nous précise pas ce qu’il adviendra, dans cette optique, du milliard 260 millions d’hommes, de femmes et d’enfants restants!
Cette thèse de la « classe moyenne émergente » sur laquelle il faudrait, toutes affaires cessantes, se focaliser, est aujourd’hui très en vogue dans les cercles de « décideurs » européens. Elle ouvre, en quelque sorte, la troisième étape historique de la relation Europe-Afrique depuis les indépendances dont on célèbre en ce moment le cinquantenaire. Jusqu’à la chute du Mur de Berlin, cette relation fut assez paternaliste: de vrais efforts européens ^pour être « attractif » vis-à-vis de ces jeunes nations, mais pérennisant des rapports de dépendance qui ne permettaient pas un véritable développement. Après 1990, on passa à une phase beaucoup plus brutale: ralliement européen aux désastreuses « politiques d’ajustement structurel » du Fonds Monétaire international et de la Banque Mondiale; participation active de l’Europe à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce – ce temple du libre – échange et de la loi du plus fort -; pressions sans précédent sur les pays africains pour obtenir la suppression généralisée des droits de douane pour les biens et les services au bénéfice des multinationales européennes. On ne parla plus de développement, comme but de la relation Europe – Afrique, mais de « transition vers l’économie mondiale libéralisée ». Cette fuite en avant franchit aujourd’hui un nouveau seuil. Sous l’effet de la crise du système et de la guerre économique impitoyable qu’elle génère, grandit cette vision malthusienne d’une relation avec l’Afrique axée sur le « business » avec une minorité solvable et, éventuellement, la charité pour le plus grand nombre. Révoltant.
C’est dans ce contexte que vient de se tenir, le 25 et 26 septembre dernier, à Bamako, au Mali, une passionnante et émouvante rencontre, co-organisée par l' »Union malienne – Rassemblement Démocratique Africain » (UM-RDA, née du mouvement de libération nationale africain qui a conduit aux indépendances en 1960) et le parti communiste français – en présence de leurs premiers dirigeants respectifs – sur le thème: « Afrique – France – Europe, 50 années après les indépendances, bilan et perspectives. » On ne résume pas en quelques lignes des échanges d’une telle densité historique, politique et humaine entre quelques deux cents acteurs progressistes venant d’une dizaine de pays du continent. Tout un livre y sera consacré. Disons simplement qu’ils ont témoigné avec éclat du réveil de la conscience africaine et de la pensée critique que l’on observe en diverses occasions depuis quelques temps. Une bouffée d’espoir et un appel à l’action solidaire. Il est temps d’en finir avec le pacte colonial.
[1] Le Figaro (10/09/2010)
SARKOZY DISQUALIFIE EN EUROPE!
Tout lecteur régulier de cette chronique en conviendra: je n’ai pas l’habitude de ménager mes critiques à l’encontre des actuelles institutions européennes. Je n’en suis que plus à l’aise pour dire le mépris que m’inspire la démagogie antieuropéenne de Nicolas Sarkozy et de sa garde rapprochée à propos des réactions suscitées par la campagne de stigmatisation des Roms.
Oui, c’est la vocation et le devoir du Parlement européen de fustiger la rhétorique ouvertement discriminatoire d’un Etat membre, quel qu’il soit, et d’exiger, en l’occurrence de la France, de « suspendre immédiatement » les pratiques qui la concrétisent. Parler à ce propos de « diktat, comme l’a fait M. Besson, est indigne d’un ministre d’une démocratie. Les dernières protestations de ce type ont émané du gouvernement de droite-extrême droite d’Autriche, menacé de sanction en 2000, ou encore de la coalition xénophobe de Berlusconi, toutes ces dernières années -sans oublier le courroux manifesté par la droite française après la légitime admonestation que l’Assemblée de Strasbourg adressa à Jacques Chirac lors de la reprise des essais nucléaires par Paris, en 1995. Des références peu glorieuses!
De la même manière, si l’on peut reprocher quelque chose à la commissaire européenne « à la Justice et aux droits des citoyens » -poste occupé jusqu’à très récemment par… un Français proche de M. Sarkozy, Jacques Barrot- ce n’est pas d’avoir mis en cause la politique « honteuse » du gouvernement français à l’endroit des Roms, mais de s’y être résolue très tardivement, bien après le Comité de l’ONU contre la discrimination raciale, par exemple, sans parler de la gauche européenne, de la Confédération européenne des syndicats ou des associations de défense des droits de l’homme. E, effet, si la fameuse circulaire du 5 août demandant l’évacuation « en priorité » des camps Roms n’était connue que depuis peu, la réunion convoquée par le Président de la République au sujet des « problèmes posés par les gens du voyage et le Roms » remonte, elle, au … 28 juillet et la chasse aux Roms qu’elle a lancée a été délibérément médiatisée tout l’été. La Commission savait tout cela. Cela n’a pas empêché sa représentante (membre du PPE, comme l’UMP) d’afficher jusqu’à la mi-septembre une grande complaisance à l’égard de la France – tout comme vis-à-vis des autres pays membres qui traitent eux aussi, mais sans s’en vanter (à la notable exception de l’Italie), les Roms comme des parias.
Dans ce contexte, la sortie de Pierre Lelouche, le « Monsieur Europe » du gouvernement, à l’adresse de Madame Reding – « Ce n’est pas comme cela que l’on s’adresse à un grand Etat! » – fut un parfait condensé de l’arrogance que tant de « petits » pays reprochent à juste titre à la classe dirigeante française. M. Sarkozy lui-même avait enfoncé le clou en renvoyant la Commissaire à son pays d’origine, le Luxembourg. Curieusement, Paris supporte mieux les pratiques de Bruxelles quand il s’agit des règles de concurrence que lorsqu’il est question de droits des citoyens. En tout cas, l’espoir – sans doute vain – de grappiller quelques voix en désignant comme bouc émissaire une communauté humaine sans moyen de défense et réputée mal aimée et en relançant à cette occasion le populisme antieuropéen, aura un coût: l’image de la France est sévèrement ternie. Et son Président disqualifié.




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