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UE-UKRAINE : LA GRANDE MANIPULATION
Le refus du Président ukrainien de signer l’accord d’association avec l’Union européenne a déclenché dans ce pays des mobilisations populaires massives: que fait l’UE pour « mériter » cette confiance?
On peut facilement comprendre l’exaspération et la colère de millions d’Ukrainiens à l’égard de leur Chef d’Etat. Dans un pays où règnent une misère de masse et une corruption endémique, M. Ianoukowitch a, comme ses prédécesseurs, entretenu l’espoir de changements prometteurs grâce à une « association » voire , à terme, une intégration de l’Ukraine à « l’Europe ». L’Europe des « 28 » a beau s’enfoncer dans la crise et connaitre de graves atteintes à la démocratie : vue depuis l’Ukraine d’aujourd’hui, en particulier dans sa partie occidentale, culturellement plus proche que le reste du pays, l’UE continue de fasciner. Au royaume des aveugles…C’est ce rêve que le dirigeant ukrainien a brisé brutalement par sa volte-face de dernière heure, à la veille du Sommet censé le concrétiser.
La question de fond à se poser est: l' »offre » européenne était-elle de nature à répondre effectivement à l’attente des Ukrainiens? La réponse est non. Sur le plan strictement financier, l’ « aide » promise était (et demeure) de 610 millions d’euros, alors que le coût de la seule mise aux normes européennes de toute l’économie que cette manne était censée accompagner est évalué à plusieurs dizaines de milliards ! Plus profondément, l’accord de libre-échange envisagé mettait en concurrence le pot de fer européen et le pot de terre ukrainien, sans égard pour les immenses besoins de développement de cette économie aux abois. Pire: le « programme de réformes » du Fonds Monétaire International auquel l’Union européenne a exigé que l’Ukraine se soumette aurait des conséquences sociales ravageuses sur une société déjà à bout.On frémit en imaginant les effets dévastateurs que pourrait engendrer une nouvelle et cruelle désillusion de masse parmi ces populations s’estimant une nouvelle fois flouées! Mesure-t-on, en effet, la confusion politique qui règne aujourd’hui à Kiev, où non seulement aucun des leaders émergeant des manifestants n’a de programme, mais où est accepté parmi les porte-parole du mouvement le chef du parti Svoboda (« Liberté »…), une faction qui s’appelait jusqu’en 2004… »parti national-socialiste ukrainien » et qui continue de se réclamer de l’ « Organisation des nationalistes ukrainiens » qui s’illustra durant la guerre au côté des criminels nazis ? Que resterait-il, une fois libérés ces vieux démons, de l’ambition affichée par l’UE de contribuer à la démocratisation des institutions ukrainiennes et à la consolidation de l’Etat de droit ?
Reposons dès lors la question essentielle: quel objectif stratégique motive-t-il les dirigeants européens dans leur empressement à attirer l’Ukraine dans l’orbite de l’UE, alors même qu’ils n’envisagent nullement de consentir aux investissements lourds qui seraient nécessaires pour répondre aux attentes, et encore moins d’intégrer dans l’Union un Etat de 45 millions d’habitants au bord du défaut de paiement ? Réponse: créer une « zone tampon » face à Moscou et réduire sensiblement l’influence de la Russie dans l’ancien espace soviétique et, par là même, en Europe et sur la scène internationale. Quitte à diviser l’Ukraine, voire à la déstabiliser; et au risque de provoquer sur le continent des tensions d’une autre époque. Cela ressemble fort à une grande manipulation .
C’est tout le sens du « Partenariat oriental » – lancé en 2009 sur l’insistance des dirigeants polonais- dont l’accord avec l’Ukraine devait être la pièce maîtresse, mais qui structure la stratégie de l’UE vis-à-vis d’une région englobant le Bélarus, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan! Une tout autre « politique de voisinage » est possible , sans arrière-pensée déstabilisatrice ! La crise ukrainienne doit être l’occasion d’ouvrir franchement ce débat.
L’EUROPE AU TEMPS DE L’APARTHEID
« Monsieur le Président, je proteste contre le fait que vous ayez autorisé une exposition de propagande communiste dans les murs de notre parlement ! » Nous sommes en 1980 au Parlement européen fraîchement élu pour la toute première fois. A la droite de l’hémicycle, un député s’époumone à fustiger l’exposition d’affiches contre le racisme et l’apartheid , dont le jeune groupe communiste a pris l’initiative à l’Assemblée de Strasbourg . A cette époque, pas si lointaine, le racisme institutionnalisé n’était pas un crime insupportable pour tout le monde…
Il en allait de même à l’ « Assemblée paritaire Communauté Économique Européenne – Afrique, Caraïbes, Pacifique » (CEE-ACP) . Ce passionnant forum réunissait les représentants de 65 pays du Sud et autant de parlementaires européens pour assurer le suivi des relations entre la Communauté européenne et ses « partenaires privilégiés » du « tiers-monde ». La question de l’apartheid était à l’ordre du jour de chacune de ses sessions. Devant les délégués de toute l’Afrique subsaharienne , nombre d’Européens , mal à l’aise, consentaient à condamner les « excès » du pouvoir raciste ou à appeler à des « réformes », mais s’opposaient à la principale demande de l’ANC : les sanctions contre ce régime.
Pire: lorsqu’une résolution portant sur un chapitre de la coopération Europe-Afrique penchait dans un sens qu’ils jugeaient trop favorable aux demandes africaines et trop exigeant vis-à-vis de l’Europe, certains députés européens recouraient à un article indigne du règlement de cette assemblée atypique -« le vote séparé ». Dès lors,les Européens votaient entre eux, les « ACP » de même , la résolution n’étant considérée comme adoptée que si les deux « collèges » l’avaient approuvée ! Pour avoir qualifié cet article de « clause d’apartheid « , votre serviteur fut traité par un député RPR des années 80 d’ « ACP d’honneur », ce qui, dans la bouche de cet ultra, était une injure, mais qui me valut beaucoup d’amis par ailleurs…Le député en question, battu aux élections , reviendra traîner ses guêtres dans les couloirs du Parlement européen…comme lobbyste professionnel du régime d’apartheid.
Hélas, la résistance aux sanctions n’était pas l’apanage des réactionnaires. Un ancien ministre socialiste luxembourgeois doit s’en souvenir. Parlant au nom du Conseil des Ministres européens devant cette Assemblée CEE-ACP, il justifia les importations massives de charbon sud-africain (extrait dans des conditions dignes de l’époque de l’esclavage) par les « exigences de la population » qui veut « payer moins cher » son chauffage. La bronca qui accueillit sa démagogie mesquine doit encore tinter dans ses oreilles!
Même après la libération de Nelson Mandela, bien des gouvernements européens n’étaient pas décidés à en finir avec l’apartheid . Une résolution votée par l’Assemblée CEE-ACP le 28 septembre 1990 -soit huit mois après que « Madiba » a eu recouvré la liberté- évoque ainsi la « tournée internationale effectuée par Nelson Mandela (pour) rappeler la nécessité de maintenir la pression de la communauté internationale sur le régime d’apartheid « . Il faudra encore attendre quatre longues années de plus pour qu’aient enfin lieu les premières élections multiraciales, qui porteront à la présidence de son pays l’homme dont tout le monde célèbre aujourd’hui le combat victorieux. L’apartheid est mort. Pas le racisme ni l’oppression . Il y a vingt ans, la civilisation humaine a avancé d’un grand pas. Bien d’autres nous attendent.
QUELLES SUITES À L’ACCORD AVEC L’IRAN ?
Par les temps qui courent, rares sont les événements internationaux qu’on a envie de fêter…L’accord -fût-il, pour le moment, seulement « préliminaire »- intervenu au petit matin du 24 novembre dernier à Genève entre les six « puissances » et l’Iran est de ceux-là! Saluons donc ce beau succès et réfléchissons à ses implications possibles . Et gare aux provocations, aux chausse-trapes et autres manœuvres d’arrière-garde que tenteront , d’ici l’accord définitif , les adversaires d’une normalisation des relations avec Téhéran -au premier rang desquels Nétanyahou et les pétro-monarchies du Golfe !
Une première suite pourrait être la relance sérieuse de la mobilisation internationale contre la prolifération nucléaire dans la perspective d’une dénucléarisation. L’Iran -qui a toujours nié avoir l’intention de se doter de la bombe atomique- vient donc d’accepter d’arrêter toute activité susceptible de lui permettre, le cas échéant, de rompre cet engagement. Téhéran a également consenti à laisser les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique s’assurer, sur le terrain, du respect effectif et durable de la parole donnée. En un mot, l’Iran appliquera désormais à la lettre le Traité de Non Prolifération (TNP -1975). Si cela se confirme dans les six mois à venir, la question logique devrait être: « Et maintenant, à qui le tour? » En effet, si l’Iran était suspectée de vouloir acquérir l’arme nucléaire ,n’oublions que d’autres pays la possèdent bel et bien! Non seulement les « cinq » détenteurs officiels (qui doivent, eux aussi, aux termes du TNP, se défaire progressivement de leur arsenal nucléaire ), mais des pays aussi pacifiques et aussi respectueux du droit international que…Israël, le Pakistan ou la Corée du Nord, ainsi que l’Inde! Qu’ils aient ou non signé le TNP, ils sont directement concernés par l’impératif de la non prolifération . Qu’attend la « communauté internationale » pour s’adresser avec la même détermination à ces Etats qu’elle l’a fait vis-à-vis de l’Iran -à tout le moins pour cesser toute complaisance à leur égard ?
Une autre leçon du succès diplomatique historique de Genève, c’est que, selon l’expression juste et responsable du ministre russe des Affaires étrangères Lavrov: « Tout le monde (y) gagne. Il n’y a pas de perdant. « Les Iraniens conservent la possibilité d’enrichir de l’uranium jusqu’à 5% : cela correspond à un usage exclusivement pacifique , ce qui était le but officiellement recherché par les « six »; mais cela ménage aussi la dignité nationale de l’Iran, qui n’entendait pas renoncer à ce droit reconnu à tout pays. Et surtout, la levée progressive des sanctions signifiera le grand retour d’un Iran -sans bombe- sur la scène internationale . Une négociation ne doit pas être une capitulation. La paix durable suppose la confiance.
Enfin, chacun pourra , une fois encore, juger sur pièces de l’irresponsabilité du Premier Ministre israélien. Alors que la perspective d’une renonciation , par l’Iran, à l’arme nucléaire , internationalement contrôlée, constitue un évident progrès pour la sécurité de son pays, M. Nétanyahou , seul contre tous, fustige cet accord et tente de le faire capoter en dépêchant au Congrès américain son ministre d’extrême droite Bennet, chef du parti des colons, pour qui » Israël n’est pas engagé par cet accord »: une menace à peine voilée d’un recours unilatéral à la force! De quoi faire réfléchir à la prochaine priorité pour la sécurité internationale…




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