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CETTE ALLÉGEANCE QUI PROSCRIT TOUT SENS CRITIQUE…
Trois faits convergents intervenus ces derniers jours sont suffisamment graves pour qu’il soit utile d’y revenir. Ils ont en commun de contribuer à installer dans le pays un climat d’intolérance en montrant du doigt quiconque exerce son sens critique sur des sujets réputés sensibles. Au nom du « Qui ne dit mot consent », ne pas réagir à ce rabougrissement du débat public pourrait être interprété comme une acceptation tacite de cette culture de l’allégeance au « camp » dominant dans chacun des domaines concernés. Parlons donc franchement.
La première de ces « affaires » est celle provoquée par -excusez du peu !- le Garde des sceaux en personne à propos du désormais fameux projet de résolution de 38 députés de la NUPES, qui condamnait « l’institutionnalisation par Israël d’un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien ». Le ministre, rappelons-le, avait, sur cette base, insidieusement accusé les députés de gauche d’antisémitisme, à l’instar de la pratique honteuse d’un Netanyahu comme de ses successeurs à l’égard de quiconque exprime une critique de fond de leur politique discriminatoire à l’égard des Palestiniens. Une chose est de désapprouver l’usage, en l’occurrence, du terme d’apartheid : cela fait partie du débat normal en démocratie , même si, outre Amnesty International ou Human Rights Watch, la très respectée organisation israélienne B’Tselem ou la courageuse journaliste du quotidien israélien Ha’aretz, Amira Hass, entre autres, prennent cette notion à leur compte, et que la loi de 2018 sur « l’Etat-nation du peuple juif » institue officiellement la ségrégation…Ce qui est, en revanche, totalement inadmissible est de proscrire le débat de fond par le chantage à l’antisémitisme ! Tout démocrate devrait s’insurger contre cette dérive ignoble.
La deuxième affaire, également déplorable, est l’entreprise de culpabilisation menée par nombre de commentateurs contre les auteurs du rapport d’Amnesty International (A.I.) accusant l’armée ukrainienne de mettre des civils en danger, notamment en établissant des bases militaires dans des écoles et des hôpitaux. Si le Président Zelensky estime que A.I. tente ainsi « d’amnistier l’Etat terroriste russe », c’est son affaire. Rien ne devrait, pour autant, altérer le débat : oui, l’Ukraine est l’agressée et la Russie l’agresseur, mais les exactions des troupes russes ne rendent pas caduque la question des pratiques éventuellement condamnables de l’armée de Kiev. La seule question qui vaille est donc de savoir si les preuves apportées par A.I. sont contestables ou non. Le débat de fond, pas l’allégeance.
Enfin, l’accusation de « reprendre les éléments de langage de Pékin » (Antoine Bondaz) lancée contre les rares dirigeants politiques qui ont désigné la visite de Nancy Pelosi à Taïwan en pleine crise internationale par le terme approprié (« provocation ») est, là encore, une façon de troquer le nécessaire débat de fond contre l’injonction à s’aligner sur les positions d’un « camp », en l’occurrence le camp occidental. « Ayez le culte de l’esprit critique ! » conseillait, en grand scientifique, Louis Pasteur. C’est plus vrai que jamais.
L’ ARROGANCE DANS LES RELATIONS « OCCIDENT »-SUD
Qui ne se souvient de l’élégante sortie de Nicolas Sarkozy, à Dakar, le 26 juillet 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ! La plupart des commentateurs avaient souligné que ce type de cliché très « françafricain » contribuait à dégrader l’image de la France en Afrique. Cette évidence n’a pas empêché Emmanuel Macron de récidiver, 15 ans plus tard, jour pour jour, le 26 juillet dernier, à Yaoundé (Cameroun) en accusant « en particulier » l’Afrique d’ « hypocrisie » à propos de la guerre russo-ukrainienne, pour ne pas avoir choisi de se ranger dans le camp occidental contre la Russie. « Je ne suis pas dupe », renchérit même le Président français, en mettant le refus africain de s’aligner sur les positions occidentales sur le seul compte des « pressions diplomatiques » auxquelles l’Afrique aurait eu la faiblesse ou la naïveté de céder.
Le Chef de l’Etat ne pouvait pourtant pas ignorer que l’Union africaine avait, dès le 25 février, condamné l’invasion russe en Ukraine et appelé à un cessez-le-feu immédiat en s’alarmant du risque de voir ce conflit dégénérer en un « conflit planétaire » . Qu’importe, le lendemain, au Bénin, Emmanuel Macron poussera la condescendance jusqu’à vouloir éclairer ses interlocuteurs sur la nature coloniale de la Russie en des termes dignes de « Tintin au Congo » : « Quand vous les voyez poindre leur tête chez vous -déclara-t-il en bon maître d’école- n’y voyez pas autre chose, même s’ils vous tiennent le discours inverse » ! Est-il donc si difficile aux « élites »occidentales de comprendre que c’est précisément ces marques d’arrogance qui poussent les Africains -les peuples plus que les dirigeants, d’ailleurs- , quoiqu’ils pensent de la Russie ou de la Chine, à refuser de se ranger derrière leurs anciens colonisateurs et les puissances dominantes en général ?
Sur un autre registre, mais pratiquement au même moment, outre-Atlantique, Nancy Pelosi, la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants des Etats-Unis, annonçait son intention de se rendre à Taïwan, en pleine conscience du fait que cet acte serait vu par Pékin, dans le contexte actuel, comme une provocation suffisamment dangereuse pour inciter la Président Biden à prévenir publiquement son alliée que « les militaires (américains) pensent que ce n’est pas une bonne idée maintenant » ! Est-ce bien là , en effet, pour le Congrès américain, la priorité diplomatique du moment ? D’autant que -rappelons le- Washington, comme la quasi-totalité des gouvernements du monde, s’il s’oppose légitimement à toute tentative de « reconquête » de l’île par la force, reconnaît le principe d’ « une seule Chine », déniant toute idée d’indépendance à l’île rebelle…
Ce type d’initiative était, jusqu’ici, réservé aux plus ultras des Républicains, toujours en quête d’aventures propres à montrer au monde que « l’Amérique » fait ce qu’elle veut, où elle veut, quand elle veut, quitte à creuser le fossé qui sépare toujours davantage des États occidentaux des pays représentant la majorité de l’humanité mais ont le grand tort de vouloir suivre une autre voie que celle balisée par la puissance actuellement dominante et ses dociles alliés.
CÉRÉALES D’UKRAINE : GARE À QUI TORPILLERAIT CET ACCORD MAJEUR !
Depuis plusieurs mois, les Nations unies sonnaient l’alarme : faute d’un déblocage rapide des exportations de céréales d’Ukraine et de Russie (40% des exportations mondiales de blé !) , le monde risque de connaître une crise alimentaire exceptionnellement sévère, voire « un ouragan de famine » dans les pays les plus dépendants de ces livraisons, en particulier en Afrique. Certes, la tragédie de la faim n’a pas commencé avec le conflit russo-ukrainien : rappelons que plus de 800 millions de personnes (près du double de la population de l’Union européenne) souffrent de malnutrition ! Ce fléau augmente même régulièrement depuis six ans, du fait qu’aux guerres, à la spéculation et à d’autres causes structurelles s’ajoute désormais de plus en plus le dérèglement climatique . Mais, en plus des terribles conséquences de cette nouvelle guerre en elle-même , la retenue de quelque 20 à 25 millions de tonnes de céréales (voire 70 à 75 millions de tonnes d’ici l’automne) du fait du blocage du port d’Odessa ouvrait la voie à une catastrophe humanitaire. La conscience du risque d’une telle perspective permet de mesurer la portée de l’accord signé à Istanbul , avec la « médiation » de la Turquie, le 22 juillet dernier, entre l’ONU et l’Ukraine d’une part, et entre l’ONU et la Russie d’autre part, à l’issue de plusieurs mois de négociations.
Les termes de l’accord sont connus : afin de permettre le trafic des navires marchands en mer Noire, des couloirs vont être sécurisés -Moscou s’engageant à en respecter la neutralité. Parallèlement, Moscou voulant s’assurer que des armes ne soient pas livrées par ce biais à Kiev, des inspections seront effectuées dans les ports turcs par toutes les parties à l’accord, au départ et à l’arrivée des navires transportant des céréales. Enfin, la Russie a obtenu la garantie que les sanctions occidentales ne s’appliqueraient pas au transport, ni aux assurances ni au système bancaire pour tout ce qui touche à ses propres exportations de produits agricoles et d’engrais.
La gravité de l’enjeu -éviter la crise alimentaire qui menace des millions de personnes- rendait intenable la stratégie initiale des puissances occidentales : fustiger le « chantage » de Poutine sans rien céder sur ses exigences d’allègement des sanctions alors même que Moscou se disait prêt à « faciliter l’exportation des céréales ukrainiennes » si les « restrictions à l’exportation des céréales russes (étaient) levées ». La forte pression de l’Union africaine sur l’UE pour qu’elle fasse passer l’intérêt vital des Africains avant sa stratégie de sanctions indistinctes contre la Russie fit le reste. La vraie négociation put enfin commencer sous l’égide de l’ONU. Quant au Président turc, il sut profiter (pour une fois à bon escient) de ses relations avec les deux belligérants pour jouer les bons offices. L’Union africaine se félicita aussitôt de ce résultat quasi-inespéré.
On connaît la suite : dès le lendemain de l’accord, deux missiles russes touchèrent des installations (militaires d’après Moscou, civiles et liées aux exportations de céréales selon Kiev) dans le port d’Odessa, suscitant l’émotion dans nombre de pays du Sud !
Gare à qui torpillerait cet accord majeur !




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