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« OCEAN VIKING »: LA FRANCE A-T-ELLE « SAUVÉ L’HONNEUR » ?
Le 11 novembre dernier, la France s’est résolue à laisser accoster à Toulon l’ « Ocean Viking »avec ses 234 réfugiés, condamnés à trois semaines d’errance en Méditerranée après avoir été refoulés par le gouvernement d’extrême-droite italien. On ne peut que se réjouir qu’ait ainsi été mis fin au calvaire de ces personnes en grande difficulté, parmi lesquelles 57 enfants. Peut-on, pour autant, estimer que « la France a, finalement, sauvé l’honneur », comme l’a écrit un éditorialiste, traduisant sans doute un sentiment assez répandu ? (1) Oui, si l’on compare la décision de Paris en 2022 à celle de 2018, lorsqu’Emmanuel Macron avait refusé l’accostage de l’Aquarius , dans des circonstances analogues ! Mais non si l’on considère la présentation qui a été faite, par le ministre de l’intérieur, des conditions de cet accueil. Ainsi, Gérald Darmanin s’est-il empressé de préciser que la mesure prise l’a été « à titre tout à fait exceptionnel », certains passagers étant « à quelques heures de la mort »; que les rescapés « ne pourront pas sortir du centre administratif où on va les mettre et ne seront pas techniquement sur le sol français »; que l’Ofpra allait « réaliser jusqu’à 90 entretiens par jour » afin qu’au plus vite soient appliquées « les procédures d’éloignement » des personnes non éligibles au droit d’asile, qui « seront reconduites directement », tandis que « deux-tiers »
des migrants quitteront de toute façon la France vers 9 pays européens…
À n’en pas douter, cette posture ultra- défensive -traitant de l’accueil de réfugiés en perdition comme d’un boulet à traîner, malheureusement inévitable « à titre exceptionnel » et dont on veut prouver qu’on a tout fait pour en minimiser les effets forcément pervers…- constitue un délice pour l’extrême-droite française en même temps qu’un poison pour notre opinion publique. « La figure de l’indésirable est largement créée par les pratiques publiques à l’égard de ces nouveaux arrivants (…). Ce genre de politique provoque un rejet dans l’opinion, parce qu’on a l’impression d’avoir des gens indésirables à nos portes, et cela créé la peur » (2). Ces paroles de bon sens, prononcées il y a plusieurs mois par une spécialiste très respectée des migrations internationales, semblent s’adresser à Gérald Darmanin !
Il est d’autant plus crucial que ce débat ait lieu que l’orientation désormais quasi-générale des gouvernements européens en la matière revient, de fait, à valider dans les esprits l’image du réfugié indésirable sinon dangereux. Cette posture n’est plus l’apanage de l’extrême-droite (au pouvoir en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Slovaquie, en Lettonie, en Suède…) La droite « modérée »avait fixé sa ligne dès 2015 par la bouche de Donald Tusk, qui fut jusqu’à ces derniers mois le président du Parti populaire européen : « La plus grande marée de réfugiés et de migrants est encore à venir » avait-il lancé, en réclamant « une bonne protection des frontières » avant de conclure « Ce qui est en jeu, c’est le sens de l’ordre en Europe »(3)…Quant aux sociaux-démocrates scandinaves eux-mêmes, ils se sont laissés contaminer. Pour la Première Ministre danoise, par exemple, l’objectif, c’est « Zéro réfugié » (exceptés les Ukrainiens) et l’envoi des demandeurs d’asile au Rwanda . Alerte !
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(1) Le Monde (12/11/2022)
(2) Catherine Wihtol de Wenden, experte auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
(3) Discours du 25/9/2015 : « Le flux de migrants ne fait que commencer ».
UNE BOUFFÉE D’OXYGÈNE DE LA GAUCHE EUROPÉENNE
On a connu des temps plus cléments pour « le peuple de gauche » en Europe. Tandis que la récession menace la zone euro, sur fond d’inflation galopante, les propositions d’action contre les profiteurs de la crise énergétique et autres spéculateurs sur le prix des matières premières, notamment alimentaires, sont, pour l’essentiel, ignorées. La guerre fait rage aux portes de l’Union européenne sans que n’y émerge la moindre tentative de médiation, au contraire. Lauréate, il y a dix ans, du Prix Nobel de la Paix, l’Union européenne, loin de mettre en garde contre la folle course aux armements des Etats membres -Allemagne en tête !- , se militarise elle-même. Les « post-fascistes » au pouvoir à Rome sont banalisés à Bruxelles comme dans toutes les capitales. Depuis les ultra-conservateurs polonais jusqu’aux sociaux-démocrates suédois, la chasse aux migrants devient la norme dans l’UE. Quant à l’alerte de l’Organisation météorologique mondiale, constatant que le continent connaît un réchauffement climatique deux fois plus élevé que la moyenne mondiale, elle ne semble guère émouvoir les décideurs européens…
C’est dans ce contexte insoutenable que vient de se tenir (du 21 au 23 octobre dernier) à Athènes le « Forum progressiste européen », un rendez-vous annuel , initié et coordonné par Pierre Laurent, sénateur communiste de Paris. Un événement qui mérite qu’on s’y arrête. Ces journées viennent ainsi de réunir pas moins de 350 participants et participantes représentant tout le spectre progressiste européen, qu’il s’agisse de sa dimension politique, syndicale ou ONG. Des interlocuteurs proches de beaucoup d’entre nous, comme Alexis Tsipras ou le Secrétaire général du parti AKEL de Chypre ou encore des élus NUPES au Parlement européen y ont côtoyé des élus verts européens dont le Vice-président de leur groupe ; des élus socialistes parmi lesquels l’ex-Chef de file social-démocrate allemand au Parlement européen, mais aussi des responsables syndicaux dont la No 2 de la Confédération syndicale européenne, des chercheurs des fondations respectives des trois grandes familles de la gauche européenne, ou des animateurs et animatrices de la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN, lauréate du Prix Nobel de la Paix en 2017). Pour sa part, la très emblématique Présidente du Sinn Fein irlandais, Mary-Lou Mc Donald, a apporté son témoignage dans un message-vidéo, etc…La teneur des échanges -sur les enjeux sociaux, écologiques, féministes, comme sur ceux de la sécurité humaine et de la paix- fut à l’aune de cette représentation, large et de qualité : ils furent souvent convergents, parfois divergents, toujours constructifs.
Il ne faut naturellement pas faire dire à cette initiative plus que ce qu’elle représente : une hirondelle ne fait pas le printemps. Convenons cependant que ce type de rencontre et de confrontation progressistes nous offre une bouffée d’oxygène bienvenue pour amplifier notre engagement.
L’ESPRIT CRITIQUE APPLIQUÉ À LA GUERRE EN UKRAINE
« Nous vous appelons à redoubler d’efforts pour chercher un cadre réaliste pour un cessez-le-feu » : 35 parlementaires américains, figures de l’aile progressiste du parti Démocrate, avaient appelé, le 24 octobre dernier, Joe Biden à « déployer de vigoureux efforts diplomatiques en soutien à un règlement négocié et à un cessez-le-feu, à engager des pourparlers directs avec la Russie (et) à explorer les perspectives pour un nouvel accord de sécurité européen acceptable par toutes les parties ». C’était la première fois qu’un appel de cette teneur émanait du parti du Président. Les intéressés avaient clairement souligné dans leur déclaration leur opposition à l’invasion « illégale et scandaleuse » de l’Ukraine par la Russie. Il n’empêche : leur prise de position fut assimilée à celle des Républicains pro-Poutine, et ce à la veille des élections stratégiques du 8 novembre. Mis sous pression, les auteurs de la lettre à Biden se sont finalement résolus à retirer leur appel. La guerre, elle, se poursuit de plus belle au risque de basculer brusquement dans l’irréparable…
La France n’est pas l’Amérique. Pourtant, force est de constater qu’ici aussi, sur ce même sujet, la parole libre et l’esprit critique ont du mal à se frayer un chemin, notamment dans les grands media . Même émanant de personnalités respectées et dont le rejet de l’agression russe ne souffre aucune ambiguïté, une prise de position s’écartant du discours « politiquement correct » fait courir à son auteur le risque de l’amalgame infamant. Il faut donc rendre hommage aux quelques voix courageuses -experts en relations internationales ou anciens généraux, notamment- qui osent braver ce danger en esquissant qui un doute (sur le prolongement indéfini de la guerre au nom de l’objectif de la « gagner ») , qui une proposition ( d’ouvrir « une porte de sortie » à l’envahisseur en espérant rendre possible une issue au conflit par la voie politique et non militaire). Et voici qu’un autre spécialiste souvent consulté sur la tragédie ukrainienne, l’ex-ambassadeur Michel Duclos, non suspect de faiblesse à l’égard du Kremlin, vient d’exprimer à son tour des propos qui auront sans doute dérangé plus d’un commentateur attitré : dans la phase critique où est désormais entré le conflit, « On ne peut laisser aux seuls Ukrainiens la responsabilité de définir les buts de guerre et le calendrier d’une éventuelle négociation » (1) Puisse cette analyse responsable faire son chemin parmi les dirigeants européens ! Puissent-ils se poser, comme le diplomate, la terrible question de savoir « si nous ne sommes pas entrés dans une spirale qui rend presqu’inévitable un choc frontal entre la Russie et l’OTAN » et en tirer les conclusions qui s’imposent ! Le pire est que nombre d’observateurs, sinon de responsables politiques, partagent cette conviction, mais n’osent l’exprimer de peur de s’exposer aux préjugés et aux anathèmes. Faut-il leur rappeler que le défaut d’esprit critique finit toujours par se payer cher ? Cela vaut pour la guerre en Ukraine.
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(1) Le Monde (24/10/2022)




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