QUE RÉVÈLE L’INEDITE BROUILLE FRANCO-ALLEMANDE ?

« Dans la coopération avec toi, j’ai toujours ressenti le charme de l’Europe » roucoulait tendrement , naguère, Angela Merkel à l’adresse du Président français, dont elle disait apprécier « l’enthousiasme contagieux » ! C’était en mai 2018. « La France vous aime ! » osa de son côté Emmanuel Macron , six mois plus tard, devant le Bundesrat , la seconde Chambre allemande, où sont représentés les « Länder », dans un discours qualifié d’ « impressionnant » et de « magnifique » par la Chancelière. C’était dans une vie antérieure, qu’on ne regrettera pas…
Ce n’est pas pour autant qu’on peut voir un progrès de la démocratie européenne dans les actuels échanges « brut de décoffrage » entre les leaders des deux rives du Rhin. Un jour, la nouvelle Présidente de la CDU agite la proposition -totalement gratuite mais qu’elle sait provocatrice aux yeux de Paris- de supprimer le statut de la France au Conseil de sécurité des Nations-Unies au profit d’un siège unique de l’UE.  Pour quel profit, si ce n’est celui de flatter des sentiments anti-français ? Deux mois plus tard, c’est autour du Chef de l’Etat français d’évoquer publiquement « le déclin de l’Allemagne » et « la fin (de son) modèle de croissance (qui est) le contraire du projet social (que lui-même) porte au niveau de l’Europe » (!) Dans la bouche d’Emmanuel Macron, il n’y a là également que démagogie à usage politicien dans l’espoir de se blanchir à peu de frais sur le dos du voisin. Un nouveau seuil a été franchi de part et d’autre dans cette surenchère d’amabilités au sujet du choix du futur Président de la Commission européenne. Récusant -avec raison- le candidat du Parti populaire européen, arrivé en tête le 26 mai dernier, (l’Allemand Manfred Weber), le locataire de l’Elysée s’est livré -à tort- à une description méprisante de l’intéressé, qui n’est guère plus que « tête d’une liste en Allemagne : la belle affaire ! » Il s’est aussitôt fait taxer de « germanophobie » par le chef de la délégation CDU au Parlement européen. Plus les jours passent, plus le climat ambiant devient délétère, le choix des postures indigne et le risque de dérapages politiques préoccupant.
Que nous révèle ce pitoyable défoulement de potaches ? Qu’il y aurait subitement des dissensions ou des conflits d’intérêts entre la France et l’Allemagne ? Non. Cela a toujours été le cas : sur les dettes publiques, les déséquilibres commerciaux, l’énergie, les institutions, la diplomatie, la défense , les migrations…Les deux États justifiaient précisément  « l’axe franco-allemand » par le fait que les compromis trouvés entre deux pays aussi différents faciliteraient d’autant l’accord avec les autres partenaires. Serait-ce alors le signe d’un réveil du pouvoir français, décidé qu’il serait à rompre avec le mortel alignement de ses prédécesseurs sur les « réformes » allemandes ? Pas vraiment ! Comme le notait un observateur allemand très compréhensif pour le Président français (Tagesspiegel, 3/5/2019) : « C’est précisément cette voie de réformes, qui a rendu l’Allemagne économiquement forte, qu’Emmanuel Macron s’efforce de convaincre ses compatriotes de suivre. Au lieu de l’appuyer, les Allemands n’ont pas répondu à sa demande de soutien ». En vérité, nous sommes plutôt en face d’une médiocre bataille de leadership , qui intervient, qui plus est,  au plus mauvais moment car elle ne peut qu’exacerber la décomposition en cours de l’espace politique européen. Halte au feu !

5 juillet 2019 at 6:00 Laisser un commentaire

FORCE DE LA POLITIQUE CONTRE POLITIQUE DE LA FORCE

« Il serait miraculeux qu’une guerre entre l’Iran et les Etats-Unis n’éclate pas dans les deux ans » pronostiquait, mi-juin, un spécialiste de la question à l’ « International Crisis Group », un important centre d’études stratégiques (1) ! À peine une semaine plus tard, cette sombre prévision a bien failli se réaliser, quand, en réponse à la destruction d’un drone militaire américain, Donald Trump a approuvé un ensemble d’attaques sur un certain nombre de cibles iraniennes, avant de se raviser, tandis que les vols commerciaux étaient interdits dans la zone pour raisons de sécurité. L’irresponsabilité du locataire de la Maison-Blanche et de plusieurs de ses proches conseillers -encore aggravée par l’enjeu de la campagne engagée pour sa réélection- nous oblige à prendre très au sérieux l’hypothèse du pire.

Outre le risque évident de déstabilisation générale de la région qu’entraînerait un tel conflit, les répercussions mondiales de ce possible cataclysme se mesurent à l’aune de ce que représente le pétrole dans l’économie et la géopolitique internationales. Les récents incidents dans le détroit d’Ormuz nous ont, en effet, rappelé la dimension hautement stratégique de ce passage maritime par où transitent 30% de « l’or noir » transporté par voie maritime. Or, Téhéran , en cas d’attaque américaine, aurait les moyens de bloquer ce détroit et détiendrait donc les clés d’une éventuelle flambée des prix du baril. En retour, on verrait mal l’Amérique de Trump, « great again « , ne pas relever un défi de cette importance. Une large coalition se formerait vraisemblablement derrière les Etats-Unis pour « garantir la libre circulation » dans le détroit et défendre les « intérêts vitaux de l’Occident », grâce à une armada calibrée en conséquence. Ce à quoi les « Gardiens de la Révolution » se sentiraient obligés de riposter grâce à leur maîtrise de la « guerre asymétrique »…C’est par ce type d’engrenage que se déclenchent puis s’enlisent les guerres « que personne ne souhaitait ».

Comment réagissent à ce bras-de-fer explosif les principaux Etats européens, co-signataires des Accords de Vienne de 2015, censés garantir à l’Iran la levée des sanctions contre l’engagement de geler son programme nucléaire militaire -engagement pleinement respecté jusqu’à ce jour par Téhéran, mais menacé si l’UE n’aide pas l’Iran à sortir les secteurs pétrolier et bancaire de l’isolement complet où les ont placés les sanctions américaines ? L’UE se disait, dans un premier temps (août 2018), « déterminée à protéger les opérateurs européens engagés dans des affaires légitimes avec l’Iran », et avait même exhumé une vieille loi (dite de « blocage ») qui interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets « extraterritoriaux » des sanctions américaines ! Ce temps est passé. Désormais, tous les grands groupes européens se sont retirés d’Iran. Londres s’est aligné sur Washington dans l’affaire des deux pétroliers mystérieusement incendiés. Berlin a demandé à l’Iran de continuer à respecter à la lettre les Accords, tout en précisant que l’Europe ne pouvait faire de « miracles » pour compenser les sanctions américaines. Paris, tout en estimant qu’il était « dommage » que les Etats-Unis aient rompu leurs engagements, a appelé Téhéran a faire preuve de « maturité politique » en respectant les siens. Hier fière d’avoir contribué à un succès historique de la diplomatie internationale, illustrant la force de la politique, l’UE étale aujourd’hui son impuissance face à la politique de la force…de son principal allié. Un problème à méditer par ceux qui comptent sur une défense européenne pour devenir un « acteur majeur des relations internationales ».

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(1) Ali Vaez dans Le Figaro (14/6/2019)

27 juin 2019 at 8:52 Laisser un commentaire

« LES FAISEURS DE PAIX »

En marge des commémorations du 75ème anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944 , s’est tenue, les 4 et 5 juin dernier, à Caen, la deuxième édition du Forum mondial « Normandie pour la Paix ». Son thème – « Les faiseurs de paix » – ne pouvait être plus actuel, alors que, du Sahel au Proche et Moyen-Orient, la guerre fait rage, et que, au-delà des conflits proprement dits, la pauvreté endémique, les ravages écologiques et toutes les crises sociales compromettant la dignité humaine si ce n’est la survie -qu’illustrent cruellement les tragédies des migrants- nous rappellent que nous sommes toujours très loin d’un monde de paix. Parmi les nombreuses personnalités prestigieuses invitées à s’exprimer sur le sujet, arrêtons-nous sur deux noms qui nous sont familiers : notre ami Bertrand Badie, éminent spécialiste des relations internationales, et Hubert Védrine, ancien Ministre des Affaires étrangères, lui aussi expert reconnu en la matière. Leurs témoignages respectifs nous incitent d’autant plus à la réflexion qu’ils sont, à bien des égards, contradictoires.

Pour le premier, clairement hostile à la militarisation des relations internationales et très attaché au concept de « sécurité humaine » promu par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), ce n’est plus seulement la puissance qui est en cause comme facteur de guerre, c’est aussi la décomposition des sociétés , des institutions, des Etats…Or, on ne répond pas à la décomposition d’une société par le canon ! « La paix, c’est la reconstitution de ce tissu humain dont la rupture est probablement l’une des sources majeures de conflictualité ». Aux yeux du second, au contraire, si l’on s’en tient à « un océan de bons sentiments, on est perdu d’avance »…Et de citer un ancien dirigeant du SPD allemand, Sigmar Gabriel, qui mettait en garde ses compatriotes contre ce qu’il estime être un dangereux travers : »Attention : nous sommes des herbivores géopolitiques dans un monde de carnivores géopolitiques. Bientôt, nous serons des vegans , puis des proies! »

Il ne s’agit pas là d’un débat académique, mais d’une vraie confrontation stratégique. Il nous faut choisir entre la pérennisation de l’OTAN; la mobilisation de 2% des ressources nationales pour les dépenses militaires dans chaque pays membre; la promotion, en parallèle, d’une « défense européenne » comme nouvelle réponse à l’insécurité dans notre voisinage; l’obsession du « leadership » européen de la France pour les interventions militaires, notamment en Afrique; et, partant, la course aux records en matière de ventes d’armements, y compris dans les zones de conflit…et, à l’inverse, l’ambition de « construire un monde qui soit protégé de toutes les peurs : en matière alimentaire, sanitaire, environnementale, sociale, culturelle » (Badie). Certes, cela ne signifie pas que la puissance ne puisse plus constituer une menace (Hubert Védrine cite à ce propos un risque d’affrontement USA-Chine, car « la Chine veut devenir No 1 d’ici 2049 et les Etats-Unis ne l’accepteront pas » !). Gardons-nous d’autant plus de nous inscrire dans la logique mortifère des « camps » -la « famille occidentale »- , qui risque de nous faire perdre de vue l’essentiel : « la conflictualité liée à l’insuffisance sociale » et la lutte contre « l’humiliation qui empoisonne les relations internationales et qui est la cause du ressentiment ». Vue ainsi, la puissance s’avère l’ennemie de la paix, et la reconstruction multilatérale de la sécurité humaine son plus sûr allié.

21 juin 2019 at 9:25 Laisser un commentaire

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