RETOUR SUR LE « MODELE » FERROVIAIRE ALLEMAND

De tous les articles parus en France, dans la dernière période, sur les différentes expériences européennes en matière de libéralisation des chemins de fer, le plus documenté, le plus percutant et surtout le plus juste est, à mes yeux, celui de Bruno Odent dans « L’Humanité » sur la réforme ferroviaire de la « Deutsche Bahn » (1). Pour vivre à proximité de la frontière franco-allemande, je peux témoigner de la véracité des faits qui y sont relatés. Notamment la pagaille géante et de longue durée provoquée l’été dernier par l’effondrement d’un tunnel ferroviaire à Rastatt , non loin de Strasbourg, et qui fit couler beaucoup d’encre , outre-Rhin, sur la vétusté du réseau ferré secondaire allemand .

Il s’agit d’ailleurs là d’un débat récurrent en Allemagne. Selon le magazine en ligne Slate, citant « Der Spiegel », un rapport remis en octobre 2016 par une commission d’experts mandatée par le ministère allemand de l’économie, « les infrastructures du pays se détériorent plus vite qu’elles ne sont réparées ». Et cela vaut pour le rail : « L’entreprise ferroviaire allemande, la DB n’investit quasiment pas dans le maintien des voies ferrées » (2). Une blague moqueuse circule à ce propos en Allemagne : « La DB a quatre problèmes, l’hiver, le printemps, l’été, l’automne ». Il est d’ailleurs curieux de constater que si la presse française est actuellement prompte à célébrer le « modèle » ferroviaire allemand, il n’en allait pas de même il y a peu, quand le thème n’avait pas encore la charge politique qu’il a pris avec le bras de fer entre le pouvoir et les cheminots : « Les trains suscitent régulièrement l’ironie des voyageurs pour leurs pannes monumentales et leur désastreuse ponctualité » notait, par exemple, fort justement « Le Monde » en janvier 2017…Le journal relatait alors un événement intervenu au sein de la compagnie nationale des chemins de fer allemands, que j’estime très révélateur du fond du problème en débat aujourd’hui : le départ de l’emblématique Directeur de la DB suite à un différend avec le Conseil de Surveillance de la société.

Sur quoi portait ce différend ? Estimant incontournable et urgent de relancer un certain nombre d’investissements, qui ont naturellement un coût, le dirigeant avait pris des mesures ayant engendré des « résultats » financiers de la compagnie jugés intolérables en haut lieu  : des pertes de 1,3 milliard d’euros en 2015 et un niveau d’endettement en 2016 suffisamment élevé pour que les tristement fameuses « agences de notation » s’en alarmèrent  publiquement ! L’Etat avait -ô scandale !- dû recapitaliser l’entreprise en y injectant 2,4 milliards d’euros et en renonçant à une partie de son dividende (3). Autrement dit, les améliorations intervenues sur le réseau ferré allemands sont dues à des mesures non voulues par les « parrains » de la Deutsche Bahn parce qu’elles allaient à l’encontre de leur stratégie financière qui vise à « rendre le chemin de fer en capacité d’affronter les marchés financiers » ! Entre le marché et le service public, il faut choisir. Nous sommes là au coeur du débat actuel. C’est ce qui doit fonder la solidarité entre cheminots et usagers.

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(1) Le vrai visage d’une réforme ferroviaire « exemplaire » (29/3/2018)
(2) Slate.fr (13/10/2016)
(3) « Le Monde » (31/1/2017)

12 avril 2018 at 11:35 Laisser un commentaire

OÙ VA S’ARRÊTER L’OBSESSION ANTI-MIGRANTS DE L’UE ?

D’ici un mois, la Commission européenne doit présenter son projet de « cadre financier pluriannuel 2021-2027 ». Il s’agit d’un exercice hautement politique qui a lieu tous les sept ans. Il consiste à proposer de grandes priorités de l’Union européenne pour la période considérée, avec les enveloppes budgétaires qui y correspondent. À la fin, ce n’est pas la Commission qui décide, mais les gouvernements -à l’unanimité- après approbation du Parlement européen -à la majorité absolue, soit 376 voix sur les 751 élus. Cette planification des dépenses porte sur plus de 1000 milliards d’euros : c’est dire l’importance des débats qui précèdent ces votes !

Aussi n’est-il pas superflu de s’intéresser aux « communications » de la Commission à ce sujet, même si, à ce stade, il ne s’agit que d’hypothèses. Plongeons-nous, dans cet esprit, dans un récent texte de l’exécutif européen pompeusement intitulé : « Un cadre financier pluriannuel nouveau et moderne pour une Union européenne qui met en œuvre ses priorités avec efficience au-delà de 2020 » (1). La première de ces « priorités » a de quoi surprendre quiconque ne mesure pas l’obsession anti-migrants des dirigeants européens. Elle ne consiste, en effet, on s’en doute, ni en un renforcement de la dimension sociale des politiques européennes ni en une meilleure contribution à la transition écologique dans l’UE. Non, l’urgence européenne No 1 est de « Favoriser une meilleure gestion des frontières extérieures de l’UE » ! Ses auteurs échafaudent plusieurs scénarios correspondant aux différents degrés d’intégration européenne entre lesquels les Chefs d’Etat et de gouvernement auront à choisir dans ce domaine : soit le « corps européen de garde-frontières et de garde-côtes » (constitué en 2016) reste ce qu’il est -un complément aux mesures nationales des États concernés- ; soit cette responsabilité européenne est renforcée tout en laissant aux États membres l’essentiel des tâches en la matière; soit enfin, l’UE se verra confier la totalité de cette prérogative. Dans cette dernière hypothèse, « Un système de gestion des frontières totalement intégré nécessiterait 100 000 agents et la mise en place, au niveau de l’UE, d’un parc d’équipements substantiel (…) Le budget requis s’élèverait à près de 150 milliards d’euros sur une période de sept ans » !

D’ores et déjà, se félicitait la Commission dès l’an dernier, l’Agence européenne de garde-frontières « représente la plus grande mise en commun de ressources des États membres jamais réalisée » et constitue « l’illustration pratique de la volonté des États membres de (…) faire preuve de solidarité au nom de l’intérêt commun » (2). De quel « intérêt commun » s’agit-il pour bénéficier de cet exceptionnel élan de « solidarité » dont les Etats de l’UE sont, hélas, habituellement, si peu friands ? Le Commissaire pour les migrations nous l’explique non sans fierté, tant il est sûr d’aller dans le sens voulu par les États membres : les nouvelles « réserves d’intervention rapide de garde-frontières et d’équipements (visent à) améliorer le mécanisme de retour des migrants en situation irrégulière -un élément central de notre agenda européen en matière de migrations »(3). Illusion affligeante de « l’Europe-forteresse »!

——–
(1) COM(2018) 98 final (14/2/2018)
(2) Communiqué de presse de la Commission (25/1/2017)
(3) Idem

5 avril 2018 at 3:29 Laisser un commentaire

QUELLE POLITIQUE INTERNATIONALE POUR L’UE ?

Est-il besoin de dire l’horreur que nous inspirent les pratiques de barbouzes du type de l’empoisonnement de l’agent double russe à Salisbury ? Eradiquer ces comportements de bandits dans les relations internationales est une exigence basique dans toute démocratie. Pourtant, le branle-bas médiatique orchestré par les principales chancelleries de l’Union européenne autour de la « probable » responsabilité de la Russie dans cette sombre affaire a quelque chose de suspect.

Faut-il rappeler que lorsque trois militantes kurdes ont été assassinées en plein Paris en janvier 2013, il n’y a eu ni sanctions européennes contre Ankara ni renvoi de diplomates turcs, alors-même que la responsabilité , non pas « probable » mais directe des services secrets d’Erdogan avait été établie ! En ce moment-même, la justice européenne est d’ailleurs saisie de plusieurs cas de menaces de mort émanant d’ « agents de sécurité » turcs contre des responsables kurdes sur le sol ouest-européen, notamment en France, en Belgique et en Allemagne. L’exemple, sinon la consigne, vient de haut : l’an dernier, mécontent du fait que certains de ses ministres n’aient pu faire sa campagne électorale dans tel ou tel pays européen, Erdogan était allé jusqu’a proférer des menaces inouïes : « Si vous continuez de vous comporter de cette manière, demain, aucun Européen ou occidental ne pourra plus faire un pas en sécurité, avec sérénité nulle part dans le monde » ! Imaginons que ce soit Poutine qui se soit adressé de la sorte aux dirigeants européens… Tout cela pour prendre la mesure réelle de l’indignation des « 27 » exprimant leur « solidarité sans faille » avec la Première Ministre britannique.

Si la responsabilité de Moscou dans ce scandale venait à être clairement confirmée, une sérieuse mise au point avec le Kremlin s’imposerait. Mais, même dans ce cas, cela n’exonérerait pas les dirigeants européens d’une analyse sans complaisance de leur inconséquence coupable en matière de politique internationale. Où sont les grandes initiatives diplomatiques de l’Union européenne en faveur d’une sécurité durable sur le continent européen et dans le monde ? Qu’ont-ils fait pour créer les conditions d’une nouvelle Conférence sur la sécurité et la coopération entre tous les Etats du continent, comme leurs lointains prédécesseurs avaient su le faire en pleine guerre froide, avec la Conférence d’Helsinki ? Qu’attendent-ils pour s’émanciper de la tutelle militaire et morale (?) de Washington, à une époque où les principaux dangers qui planent sur la sécurité mondiale ont pour épicentre les Etats-Unis ? Qu’envisagent-ils d’entreprendre pour contrer l’offensive irresponsable et délibérément provocatrice de Trump et de son nouveau cabinet de guerre au Moyen-Orient ? Quand se décideront-ils à travailler avec l’Afrique à un accord de co-développement global et de long terme à la place des accords superficiels et mesquins de « réadmission » des ressortissants émigrés ? Etc…

On me rétorquera qu’un accord à 27 ou à 28 sur ces objectifs est illusoire. C’est juste, du moins dans le contexte présent. Mais rien n’empêche -pas même les traités européens- quelques Etats à prendre les devants pour donner à voir aux Européens ce que pourrait être et rapporter, ne serait-ce qu’en terme de respect et de soutien de la part des peuples du monde, une vraie politique internationale de l’Union européenne.

29 mars 2018 at 1:26 Laisser un commentaire

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