EVOLUTIONS PROMETTEUSES A LA C.E.S.
La Confédération européenne des syndicats (CES) célèbre cette semaine le 40ème anniversaire de sa création. Il ne m’appartient pas de dresser le bilan de son action. Cette analyse incombe d’abord aux membres des 85 organisations syndicales affiliées à cette véritable institution sociale européenne.
Notons simplement qu’on ne peut apprécier correctement son apport en l’évaluant à l’aune de ce qu’on attend d’une organisation syndicale nationale. D’abord, elle n’a pas davantage pour vocation d’amoindrir le rôle irremplaçable des syndicats nationaux que le Parti de la Gauche européenne (PGE) n’a pour raison d’être de marginaliser ses partis membres. Ensuite, une confédération européenne a, d’une certaine manière, la faiblesse de sa force: elle réunit des syndicats d’origine, de culture, de sensibilité aussi diverses que les peuples dont ils émanent. C’est là un atoût vital face à des adversaires aujourd’hui étroitement coordonnés et coalisés à l’échelle européenne. Mais il ne faut, dès lors, pas en attendre d’être une réplique européenne de la CGT…Si un groupe comme celui de la Gauche Unitaire Européenne (GUE-NGL) du Parlement européen a, plus d’une fois, regretté la timidité de la CES vis-à-vis de décisions négatives de l’Union européenne, il a également su mesurer combien pouvait être précieux son rôle d’amplificateur des luttes. L’ancien député européen communiste se souvient d’ « eurogrèves » retentissantes et de spectaculaires « euromanifestations », de Bruxelles à Strasbourg et de Prague à Madrid.
Mais le constat le plus important est celui des évolutions qualitatives observées, notamment depuis 2008,dans le positionnement de la CES sur des enjeux européens décisifs. Trois moments m’ont paru particulièrement significatifs de ce que je considère comme des ruptures avec le modèle européen dominant.
Avril 2008: la Cour de Justice de l’UE, se fondant sur les traités européens, décide qu’une entreprise (en l’occurence polonaise) qui versait à ses travailleurs détachés sur un chantier de construction en Basse-Saxe (Allemagne) des salaires inférieurs de moitié au salaire minimum (!) applicable à ce secteur sur la base d’une convention collective…était dans son droit! Justification invoquée: « La liberté de prestation de services » et l’interdiction de toutes « mesures qui gênent ou rendent moins attrayant l’exercice d’une activité » par une entreprise d’un autre pays de l’UE! On imagine aisément le tollé suscité par ce scandale dans les syndicats allemands puis au-delà. Trois autres arrêts de la Cour confirmèrent cette jurisprudence ahurissante. De ce jour, le Secrétaire Général de la CES, John Monks, réevalua son approche des orientations de l’UE, en déclarant: « L’Europe est entrée dans une période dangereuse. »
Avril 2011: le même John Monks s’oppose fermement au nom de la CES au « Pacte pour l’Euro plus » adopté par les Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE en qualifiant de « menace de première importance » la matrice de la chape de plomb d’austérité qui s’abattra sur toute la zone euro et au-delà. Dans la foulée, de puissants rassemblements européens se succèderont à Paris, à Bruxelles, à Budapest, à Londres, à Berlin…Le mois suivant, le dirigeant de la CES rencontrera pour la première fois le Président du PGE, Pierre Laurent, devant qui il réitèrera son exigence de voir l’UE « arrêter de danser sur la musique des marchés financiers. »
Janvier 2012: alors que le débat fait rage, y compris dans la gauche européenne, au sujet du traité budgétaire (TSCG), le Comité de direction de la CES, à l’unanimité, « s’oppose à ce nouveau traité. » C’est une première dans l’histoire de la CES. Et un espoir pour l’avenir. Bon 40ème anniversaire!
PARIS-BERLIN CÔTÉ COUR ET CÔTÉ JARDIN
Petit retour sur les récentes festivités du Cinquantenaire du traité de l’Elysée censées consacrer la permanence de l’amitié franco-allemande au plus haut niveau des deux États.
Côté jardin, il faut bien dire que les cérémonies de Berlin avaient de l’allure: 1000 parlementaires et de nombreux invités, dont 200 jeunes, des deux pays, réunis au Bundestag; le Président de la République et la Chancelière célébrant de conserve leur attachement à la paix, à l’entente et à la coopération durables en Europe; le Chef de l’Etat fédéral déclamant les beaux vers du « Göttingen » de Barbara avant le bouquet final sous la forme d’un grand concert symphonique conclu par l’ « Ode à la joie » de Beethoven, pour célébrer en musique « les valeurs qui unissent les nations européennes ».
Malheureusement, le lustre de cette prestigieuse manifestation cachait mal le côté cour, décidément moins reluisant, de cette célébration. Ainsi, dès avant la cérémonie du Parlement allemand, les deux gouvernements avaient-ils rendu public le texte d’une Déclaration commune qui ne forçait pas sur le lyrisme! Les deux alliés y « invitent les représentants des employeurs et ceux des salariés à créer un groupe de travail franco-allemand qui proposera des initiatives conjointes…dans le domaine de la compétitivité ainsi que du modèle social dans nos deux pays. « La veille, dans un long entretien accordé au « Figaro », l’ancien Chancelier Gerhard Schroeder avait, en quelque sorte, décrypté par avance cette recommandation en déclarant tout de go: « L’Allemagne attend que la France fasse les devoirs que nous avions accomplis en 2003 », et même qu’elle « procède à un rattapage ». Rappelons que le détricotage de pans entiers d’acquis sociaux auquel s’était livré, il y a dix ans, le dirigeant social-libéral vaut à l’Allemagne d’afficher aujourd’hui un taux-record de précarité et de pauvreté, y compris parmi les travailleurs ayant un » emploi « : 7,5 millions d’entre-eux gagnent en moyenne quelque 290 € par mois pour un « mini-job » à temps partiel et se préparent à une retraite de misère!
Gageons que le « peuple de gauche », des deux côtés du Rhin, a une autre vision de l’amitié franco-allemande que celle du père des « lois Hartz », qui avaient d’ailleurs valu à son parti d’être chassé du pouvoir. On peut imaginer que nombre de sympathisants socialistes français accueillent avec circonspection sinon inquiétude le satisfecit accordé par Schroeder au gouvernement Hollande-Ayrault au sujet du « processus de réformes qui semble enfin engagé » de ce côté-ci du Rhin.
Intéressant, à cet égard, est le récit publié, le jour des festivités berlinoises, par le quotidien allemand « Die Welt ». Son correspondant à Paris, Sascha Lenhartz,y relate une conversation avec son voisin français. Il lui vante sa conception des rapports entre syndicats et patronat, fondés selon lui sur « la confiance » et « l’intérêt commun ». « Ça,c’est de l’utopie! » rétorqua son interlocuteur parisien. Ce réalisme et ce bon sens font, du reste, leur chemin en Allemagne également. C’est précisément cette convergence qu’il s’agit de nourrir de nos expériences respectives.
Voilà pourquoi l’heure est à l’élaboration d’un nouveau « partenariat franco-allemand » dans une optique de gauche. C’est ce qu’ont décidé, en marge des cérémonies officielles du Bundestag, les dirigeants du Front de Gauche et ceux de « Die Linke ». Avec ,comme première initiative commune,…l’analyse des Lois Hartz,afin de contribuer à prévenir tout risque de contagion! Dans cet esprit, vive l’amitié franco-allemande!
OÙ EN EST « L’EUROPE DE LA DEFENSE » ?
Bien avant l’intervention militaire de la France au Mali, les admonestations s’étaient déjà multipliées sur le thème de l’ « inconsistance de la défense européenne ». Par exemple, dans « Le Monde », le mois dernier -« L’Europe doit rester une puissance militaire crédible » y plaidait le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique- puis, derechef, au début de cette année, avec, cette fois à la « une », un éditorial , sans lien avec le Mali, au titre retentissant: « Danger: l’Europe renonce à se défendre. » Diable! Pourquoi tant d’émotion? Y compris de la part de part de partisans du maintien de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN, ce qui rend pourtant caduque l’idée même d’une « défense européenne »? Pour comprendre les raisons d’un certain type de déception vis-à-vis de l’évolution apparente de l’Union européenne sur le plan militaire, il n’est pas inutile de se reporter quelque dix ans en arrière…
Nous sommes en 2003. Les dirigeants européens affichent fièrement une (seule) ambition: faire de « l’Europe » un acteur mondial qui compte (ce qui serait bien), mais seulement grâce à un effort sans précédent dans le sens de sa militarisation (ce qui s’avèrera être une impasse). Ils y travaillent depuis 1998. Cette année-là, la Grande-Bretagne (Donc les Etats-Unis et l’OTAN) a accordé son feu vert à cette orientation. Deux ans durant, l’UE s’est alors attachée à se doter de « capacités opérationnelles crédibles », c’est à dire qu’elle est censée être désormais « en mesure de déployer en 60 jours et pour une année, 60 000 soldats » pour des missions allant du « maintien de la paix » aux « forces de combat ». Puis on passa à la création de toute une panoplie d’organes dignes d’une super-puissance militaire: le Comité politique et de sécurité; le Comité militaire; l’Etat-Major européen; le Centre de situation (renseignement, veille, analyse, réaction), le réseau de transmission cryptée,etc. Enfin, un accord fut conclu avec l’OTAN autorisant l’UE à utiliser les moyens de l’Organisation atlantique. En 2003, tout est prêt. S’y ajouteront par la suite la constitution de 13 groupements « de réaction rapide » de 1500 h. chacun, ainsi que la création d’une « Agence européenne de défense » chargée de favoriser le développement des armements dans l’UE.
Néanmoins, dès 2003, on passa aux travaux pratiques: première opération militaire européenne (En République démocratique du Congo), première opération avec les moyens de l’OTAN (En Macédoine), première opération « civilo-militaire » (En Bosnie). En 2003 fut aussi adoptée la « Stratégie européenne de Sécurité » dont une phrase résume l’esprit: « En agissant ensemble, l’Union européenne et les Etats-Unis peuvent constituer une force au service du bien dans le monde. » Cette doctrine fut solennellement présentée au Président Bush au lendemain de sa « Victoire » en Irak, en juillet 2003…
Seulement, voilà: dix ans plus tard, Bush est tombé depuis longtemps de son piedestal; l’aventure irakienne et l’enlisement afghan ont abouti à un fiasco; et les rêves de super-Etat militarisé se sont évanouis sous le poids des réalités. Faudrait-il le regretter? Plutôt que de se fourvoyer dans les guerres, l’Europe se grandirait à consolider la paix.




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