Schuman, réveille-toi : ils sont devenus fous !
Les dirigeants européens entretiennent un véritable culte autour du souvenir de Robert Schuman, auteur du fameux appel du 9 mai 1950 présenté comme l’acte fondateur de la construction européenne. Parmi les valeurs alors mises en avant, citons « la reconnaissance de l’autre », « la coopération », « la solidarité plutôt que l’égoïsme », « l’union plutôt que la division ».
Je ne ressens, pour ma part, nulle nostalgie pour ce temps-là. Cela étant, quel fossé s’est-il creusé, tout particulièrement ces vingt dernières années – depuis « l’achèvement du marché unique » et le traité de Maastricht – entre l’idée que des millions de gens s’étaient faite de l’Europe et la réalité de son évolution ! À cet égard, l’étape en cours risque de porter le coup de grâce à l’idée européenne dans l’esprit de bon nombre de citoyens de l’« Union ». Schuman, réveille-toi : ils sont devenus fous !![robert-schuman[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2010/05/robert-schuman1.jpg?w=455)
« Jamais le marché unique n’a été aussi peu populaire (…). Il existe une vraie contestation », notait récemment M. Mario Monti, ancien commissaire européen. Moyennant quoi, il prône… « un marché unique plus fort, avec plus de concurrence » ! Mais suggère de « consulter » et « d’expliquer ».
Expliquer ? Le dernier Conseil européen nous a expliqué pourquoi toute l’Union européenne allait entrer dans une nouvelle ère : celle de l’hyper-austérité durable, dont la Grèce semble servir de laboratoire. Angela Merkel, elle, avait expliqué pourquoi il fallait exclure les pays les plus fragiles de la zone euro ! M. Barroso a expliqué pourquoi il voulait pouvoir évaluer le budget de chaque État avant le Parlement national concerné. Le président du groupe libéral du Parlement européen, Guy Verhofstadt, vient d’expliquer que la Commission européenne et la Banque centrale européenne auraient dû pouvoir « imposer un plan draconien d’assainissement » à temps. Et de préciser, en champion de la démocratie européenne : « Certains articles du traité de Lisbonne permettent d’éviter les discussions sur le sexe des anges. »
Devant tant de cynisme et d’arrogance, la tentation est forte d’enterrer l’idée européenne avec les gérants actuels de cette « Union » disqualifiée. Cela reviendrait à leur laisser tout le terrain. Ne leur faisons pas ce cadeau ! Bien au contraire, c’est au nom d’une tout autre ambition européenne que nous nous faisons les porte-parole de la résistance des peuples et que nous prenons appui sur les multiples faits qui délégitiment les structures européennes actuelles et ceux qui les dirigent. La gauche européenne a un défi historique à relever : dans cette crise qui s’approfondit sous nos yeux, elle doit faire preuve de créativité politique et se montrer capable de porter des idées neuves à la hauteur des enjeux.
Dans quelles directions convient-il de réfléchir et d’agir ensemble pour réorienter fondamentalement la construction européenne ? Parmi les pistes en discussion, – et pour simplifier –, j’en vois trois essentielles. D’abord, il faut chercher à libérer l’Europe de sa dépendance absolue des marchés financiers. L’expérience montre que c’est vital. Cela pose la question clé de la transformation profonde de la Banque centrale européenne. Elle doit financer directement les États à des conditions favorables dès lors qu’il s’agit de sécuriser l’emploi ; d’élever le niveau de formation, de développer les nouvelles technologies – bref, de créer les conditions d’une croissance saine. Il faudrait parallèlement chercher des alliés pour agir dans le même esprit en faveur d’une monnaie commune mondiale.
Ensuite, il faut tendre à instituer de vrais rapports de coopération entre États membres, à l’opposé des pratiques actuelles de dumping social, de la concurrence à tout va et de la guerre économique. La stratégie de la classe dirigeante allemande est, de ce point de vue, un antimodèle.
Enfin, il y a la question des pouvoirs. Il faut arracher des droits et des pouvoirs nouveaux pour les salariés et les citoyens, impliquer les peuples européens, garantir la souveraineté populaire, faire respecter la dignité de chacune et de chacun. Il n’y a pas de solution clé en main. L’Europe est un combat.
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BON ANNIVERSAIRE ROBERT CHAMBEIRON !
À 21 ans, il entrait au cabinet de Pierre Cot, alors ministre de l’Air du gouvernement du Front populaire. C’est là qu’il fit la connaissance de Jean Moulin qui, aux heures sombres de la guerre, de l’occupation nazie et de la collaboration, fera appel à lui pour le seconder dans son œuvre majeure : la création puis la direction du Conseil national de la Résistance (CNR). Secrétaire général adjoint du CNR, aux côtés de Pierre Meunier, jusqu’à la Libération, Robert Chambeiron est, aujourd’hui, l’un des trop rares acteurs de la Résistance à pouvoir faire vivre cette expérience exceptionnelle. Ce 22 mai, il fête ses… 95 ans, en pleine forme. Bon anniversaire, cher Robert ! Ce bref hommage public sera mon petit cadeau.![image_preview[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2010/05/image_preview1.jpg?w=455)
J’ai eu le bonheur et la fierté de faire sa connaissance lors des premières élections européennes, puis de le côtoyer au Parlement de Strasbourg pendant 10 ans. Bien que très impliqué dans ses nouvelles tâches, avec l’ardeur du néophyte, mon auguste collègue m’offrit de temps en temps le privilège d’une observation ou d’une anecdote puisée dans son inépuisable réserve de souvenirs. J’en ai fait mon miel et je lui en suis, aujourd’hui encore, reconnaissant.
Qu’en ai-je retenu qui mérite toujours d’être connu et médité ? D’abord les évocations du patient et complexe travail d’unification des forces de la Résistance. Pour que le CNR soit légitime et puisse s’exprimer et agir au nom de l’ensemble du peuple résistant, l’union était vitale. Pour garder le moindre espoir de finir par l’emporter sur des ennemis aussi puissants et impitoyables, il fallait savoir bannir toute étroitesse. On imagine que ce n’était pas toujours chose aisée dans une situation marquée par la trahison de nombre de notables en 1940. Il fallait y voir de près tout en se souvenant que « sous la grêle, fou qui fait le délicat ».
Une autre caractéristique du combat de cette période ne laisse pas de nous impressionner : c’est l’indicible courage dont ont su faire preuve tant d’anonymes dans l’accomplissement de gestes apparemment anodins, dès lors qu’ils avaient une vue claire de la cause pour laquelle ils ou elles s’engageaient. Ainsi, le « simple » fait de mettre à disposition son logement pour permettre au CNR, à son bureau ou à ses trois principaux dirigeants de se réunir était un acte héroïque qui n’a cessé de se renouveler au fil des semaines, puisque les réunions n’avaient jamais lieu deux fois dans le même local. Pourtant, chacun mesurait la réalité du danger, puisque Jean Moulin fut lui-même arrêté moins d’un mois après sa désignation comme président du CNR !
Enfin, quoi de plus saisissant que le contenu social et progressiste du programme d’unité nationale du CNR, issu de quatre mois d’échanges multiples et finalement adopté à l’unanimité ! Mis en œuvre à la Libération, il permit, en l’espace de deux ans – en fait, jusqu’à l’éviction des ministres communistes et les débuts de la guerre froide –, d’engager une véritable rénovation du pays : réforme de la fonction publique, Sécurité sociale, nationalisation des grands établissements du crédit, des compagnies d’assurance, du gaz et de l’électricité, lois sociales sur les prestations familiales, l’assurance vieillesse, le salaire minimum vital, les conventions collectives…
Il est vrai que les forces du capital de l’époque – ces grands patrons auxquels le général de Gaulle lança à la Libération : « Je n’en ai pas vu beaucoup d’entre vous à Londres ! » – étaient délégitimées, tandis que « seule en tant que classe la classe ouvrière est restée fidèle à la France profanée » (François Mauriac). Dans un contexte naturellement tout autre, il y a, aujourd’hui encore, plutôt matière à réflexion… Merci à Robert Chambeiron et à tous ses semblables.
Arrogance et décadence du New Labour
La récente défaite du Parti travailliste a une portée politique qui dépasse de loin celle d’un échec électoral. Quelques rappels ne sont pas superflus. Nous sommes en juin 2005, tout l’establishment européen est en émoi après le rejet du traité constitutionnel. L’Europe libérale est sur la sellette. Hasard du calendrier : nous sommes également à la veille du semestre de présidence britannique de l’Union européenne. Tony Blair, fringant et sûr de lui, prend la parole devant l’hémicycle bondé du Parlement européen. D’emblée, il fait la leçon à tout le monde : « Quelle est la signification du “non” ? Cela veut-il dire que les citoyens ont lu le traité et qu’ils ne sont pas d’accord avec tel ou tel article ? » Puis, plaçant les mains sur ses hanches : « Qui peut le croire ? » Non, il nous l’assure, les orientations politiques européennes ne sont pas en cause. Tout n’est qu’une question de « leader-ship ». À l’appui de sa thèse, il nous invite, sans se départir de son perpétuel optimisme, à mesurer les changements remarquables intervenus en Grande-Bretagne sous sa direction.
Notre groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE-NGL) décide aussitôt de se rendre à Londres, à la rencontre des principaux syndicats et d’observateurs progressistes de la « troisième voie ». Nous leur demandons leur propre vision du modèle social « modernisé », vanté par leur premier ministre. Les réactions reflètent une très sérieuse érosion de l’aura initiale du New Labour… Huit ans d’ « ère nouvelle » ont manifestement suffi pour décevoir les plus confiants et conforter les plus sceptiques. Certes, ils ne nient pas les mesures de rattrapage des pires séquelles de 18 ans de règne conservateur, dont 11 ans de thatchérisme pur et dur, comme les augmentations des dépenses de santé et d’éducation, ou les aides aux enfants les plus pauvres. Mais la rupture attendue avec la logique profonde de la politique de la Dame de fer n’est pas venue : inégalités cruelles, retraites de misère, médiocrité (et cherté) des services publics, hyperprécarité, appel aux solutions individuelles, mépris des syndicats… se poursuivent, nous ont-ils laissé entendre. De même que le culte de la privatisation : les fameux « partenariats public-privé » (importés depuis en France) prolifèrent. Cinq ans plus tard, malgré le départ forcé de Tony Blair et son remplacement par Gordon Brown, qui passait alors pour le héraut de l’aile sociale du New Labour, le même modèle a prévalu. Avec les résultats que l’on sait.
On comprend mieux, dès lors, qu’on puisse lire sous la plume d’un Jose Maria Aznar, figure de la droite espagnole, que « Tony Blair est un des rares dirigeants de gauche qui a su comprendre la mondialisation et y apporter une réponse intelligente. « La complicité des deux hommes ne s’est d’ailleurs pas limitée au champ économique et social. On les vit, côte à côte, dans toutes les aventures militaires menées par George W. Bush, de Bagdad à Kaboul. En guise de récompense, l’ex- Premier ministre se vit proposer, en quittant le « 10, Downing Street », de représenter le « Quartet » – ensemble composé des USA, de l’UE, de la Russie et de l’ONU – pour le suivi et la prise d’initiatives communes en Palestine. L’absence notoire, à ce jour, de tout investissement politique digne de ce nom dans cette tâche potentiellement si importante achève à mes yeux de déconsidérer cet ancien prétendant à la rénovation de la gauche et de l’Europe. La défaite du New Labour est d’abord la sienne.
Par association d’idées, la « reconversion » d’autres dirigeants européens de la même période me revient à l’esprit. Madame Ferrero-Waldner dirigeait le secteur des relations extérieures de la Commission européenne. Elle exerce à présent ses talents auprès du réassureur allemand Munich Re. L’ancien puissant vice-président de la Commission, en charge du portefeuille de l’Industrie, M. Günter Verheugen, est passé à la banque britannique BBS. Quant à l’ancien commissaire ultralibéral au Marché intérieur, M. McCreevy, il vient d’être autorisé à rejoindre le conseil d’administration de la compagnie Ryanair, où il a été invité à éviter les conflits d’intérêts…




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