POUR ENRAYER L’ENGRENAGE FATAL, CESSEZ-LE-FEU !
Quoi de plus urgent, de plus vital, que d’obtenir un cessez-le-feu à Gaza ! Maintenant ! Vite ! Avec l’intensification dévastatrice des bombardements et le lancement irresponsable de l’offensive terrestre israélienne dans Gaza ; les tensions explosives entre Israël et le Hezbollah à la frontière libanaise ; le risque d’escalade avec l’Iran; la colère qui gronde dans tout le monde arabe, et, dans ce contexte hautement inflammable, le déploiement renforcé du dispositif militaire américain en plus des deux porte-avions déjà sur zone et de l’annonce par le Pentagone de la mobilisation de 2000 soldats : tous les ingrédients d’un embrasement du Proche-Orient et de ses retombées potentielles dans nos propres sociétés sont réunis. Tout dirigeant politique responsable devrait avoir pour priorité absolue de tenter tout ce qui est en son pouvoir pour enrayer cet engrenage fatal !
Telle n’est manifestement pas la position de la plupart des dirigeants européens, qui ont refusé de répondre à l’appel du Haut-Commissaire des Nations-unies aux droits de l’homme à un « cessez-le-feu humanitaire immédiat à Gaza ». Au Conseil européen du 26 octobre dernier, on a compté une petite poignée d’honorables exceptions à cette insensibilité : ce fut le cas de l’Espagne ou de l’Irlande, mais pas de la France, conformément au silence assourdissant d’Emmanuel Macron sur cette exigence primordiale lors de sa rencontre avec le Premier Ministre israélien ! Faute majeure sur le plan humanitaire, cette lâche concession à Netanyahu prive le Chef de l’Etat de toute influence sur la situation et illustre l’abandon progressif, à l’œuvre depuis une quinzaine d’années, des positions dites « gaullo-mitterandiennes » de Paris sur la cause palestinienne et les enjeux cruciaux du Proche-Orient en général. Sans même remonter à De Gaulle -soulignant lucidement après la guerre de 1967 : « Maintenant Israël organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation, qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions… »- ou à François Mitterrand -qui, tout ami d’Israël qu’il fût, sut, dans son célèbre discours de 1982 à la Knesset, briser deux tabous de l’époque en y mentionnant l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et en y affirmant le droit du peuple palestinien à un État- , on se souvient des accents de vérité et de dignité de Jacques Chirac à Jérusalem, en 1996 .
Tout bascula avec Nicolas Sarkozy et sa diplomatie brouillonne, velléitaire et, sur le fond, alignée sur les positions dominantes en Occident. La suite est connue et elle n’est pas glorieuse. François Hollande ira jusqu’à dénoncer devant son ami « Benjamin » la « tentation de l’Autorité palestinienne d’aller chercher à l’Assemblée générale des Nations unies ce qu’elle n’a pu obtenir par la négociation » ! On doit, certes, à la vérité de dire que , face à la (déjà) terrible guerre de Gaza de l’été 2014, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, se distingua positivement de son Président en déclarant, quant à lui, que « le droit d’Israël à la sécurité est total, mais ne justifie pas qu’on tue des enfants et massacre des civils » … Mais, au plus haut niveau, force est de constater que la France s’est inscrite sans vergogne jusqu’à ces derniers jours dans la tendance générale à reléguer l’enjeu palestinien au rayon des « conflits gelés », voire des « affaires classées », quitte à répéter sans conviction des formules rituelles sur « la solution à deux États » -qui ne vaut qu’assortie d’initiatives fortes, au premier rang desquelles la suppression de la garantie d’impunité offerte depuis 56 ans aux occupants et aux colonisateurs des territoires de l’Etat à créer. Ce défi reste haute d’actualité. Mais, dans l’immédiat, est-ce trop demander à ceux qui ont , jusqu’ici, lamentablement laissé faire de crier enfin : CESSEZ-LE-FEU ?
« CONDAMNER LE HAMAS ET DÉFENDRE LA CAUSE PALESTINIENNE »
Dans le remarquable entretien réalisé par l’Humanité avec l’historien israélien, Shlomo Sand (20/10/2023), le courageux défenseur de la paix regrettait qu’Emmanuel Macron suive Joe Biden « les yeux fermés au lieu d’avoir une politique plus intelligente : aider à un cessez-le-feu, à trouver des voies pour la paix et pour une solution politique ». Oui, souligna-t-il, il faut « condamner le Hamas et en même temps défendre la cause palestinienne » ! Voilà une évidence qui échappe manifestement à la plupart des gouvernements européens. Le même jour se tenait d’ailleurs un Sommet Etats-Unis – Union européenne dont la Déclaration finale reproduisait trait pour trait la posture unilatérale dénoncée par Shlomo Sand. Certes, tout comme le fait régulièrement la diplomatie française, Washington et Bruxelles concluaient le passage de leur proclamation consacrée à « la situation au Proche-Orient » par la formule rituelle -qui plus est, en l’occurrence, dans sa mouture la plus vague puisqu’il n’y est question ni des « frontières de 1967 » ni de « Jérusalem-Est comme capitale »- : « Nous insistons sur notre point de vue commun, à savoir qu’une solution fondée sur la coexistence de deux Etats reste la seule perspective viable de parvenir à une paix durable ». Point à la ligne. La belle affaire ! Car, faute d’être assortie de la moindre initiative politique significative ni du début d’une pression sérieuse visant à arrêter le bras du pire gouvernement de l’histoire de l’Etat d’Israël, cette petite phrase convenue tient plus d’un signe d’indifférence que d’une marque de solidarité. Et ne rien faire, c’est condamner au pire les Palestiniens comme les Israéliens.
D’éminents dirigeants Israéliens ont eu, dans le passé, la sagesse de mettre en garde leur propre peuple contre l’aveuglement dont nous vivons aujourd’hui les effroyables conséquences. Ils n’ont malheureusement pas été écoutés, mais combattus par ceux-là même qui occupent le pouvoir aujourd’hui. Qui ne se souvient avec émotion d’ Itzhak Rabin, Premier Ministre d’Israël, lançant en 1995 à la foule de manifestants pour la paix venus le soutenir contre les attaques féroces dont il fut l’objet de la part des ultra-nationalistes : « La violence s’attaque à la base de la démocratie israélienne. Elle doit être condamnée et isolée », quelques minutes avant de tomber sous les balles d’un tueur israélien d’extrême-droite dont les tuteurs siègent aujourd’hui au gouvernement ! Sept années plus tard, face à la dangereuse dérive de la situation politique en Israël, ce fut au tour du Président du Parlement israélien, la Knesset, Avraham Burg, d’oser déclarer à ses collègues : « Un peuple d’occupants (…) finit par être changé et défiguré par les tares de l’occupation (…) Le cycle infernal d’attentats et de ripostes, de morts et de vengeances nous a transformés en des gens aigris et insensibles qui ne voient aucune autre alternative que le bâton et le poing ». En 2007, il réitéra ses craintes dans le quotidien Israélien Haaretz, en prédisant « une explosion sans fin », et en avertissant qu’Israël était « au pied du mur ». C’était il y a 16 ans. On connaît la suite…Que faut-il à nos dirigeants pour comprendre qu’une éradication de la violence et l’établissement d’une paix durable au Proche-Orient passent par une reconnaissance, non en paroles mais en actes, de la cause palestinienne , celle -comme vient de le rappeler Leila Shahid- « d’un peuple courageux, digne, qui se bat tout seul depuis presque un siècle pour quelque chose qui s’appelle tout simplement la justice ».
GAZA : « LÉGITIME DÉFENSE » ? NON : CRIMES DE GUERRE !
À l’heure où ces lignes sont écrites (15 octobre) , l’armée israélienne continue de préparer son offensive terrestre sur Gaza. Tel-Aviv pousse le cynisme jusqu’à déclarer accorder « pour des raisons humanitaires »(!) un délai supplémentaire aux centaines de milliers de personnes habitant le Nord du territoire pour se réfugier au Sud, près de la frontière égyptienne. Comble d’indulgence : Israël vient d’annoncer qu’elle cesserait de bombarder… la route de l’exode, ce dimanche « entre 10 heures et 13 heures » ! En l’espace d’une semaine, en plus de l’ordre d’évacuation d’un million de civils, livrés à eux-mêmes, l’armée de Netanyahu aura, avec le siège complet de Gaza visant l’entrée de nourriture, d’eau, de médicaments, de carburant et d’électricité dont dépendent 2,3 millions de personnes; la destruction de 5540 maisons, 3750 bâtiments supplémentaires étant rendus inhabitables (chiffres de l’ONU); les bombardements incessants tuant 2215 Palestiniens -dont 724 enfants- et en en blessant 8714 autres…, d’ores et déjà perpétré d’innombrables crimes de guerre. Lesquels s’ajoutent -certains commentateurs ont tendance à l’oublier- à 57 années d’occupation dont 16 ans de blocus de Gaza !
Rien, absolument rien ne peut justifier une telle inhumanité. Pas même la rage suscitée par l’horreur du 7 octobre dernier. On ne peut que rejoindre Delphine Horvilleur, la rabbine qui incarne le judaïsme libéral en France, lorsqu’elle déclare qu’ « aucune cause, aussi juste soit-elle, ne légitime les crimes du Hamas », et que « certains silences (l’ont) terrassée, notamment celui de certains amis, soutiens de la cause palestinienne et incapables de dénoncer clairement le Hamas ». De fait, les images insoutenables et les témoignages bouleversants sur le massacre aveugle de centaines de civils israéliens, l’insupportable sauvagerie des assaillants, leurs exécutions sommaires et leur prise d’otages sont à jamais gravés dans notre mémoire : la condamnation radicale de tels actes, effectivement de nature terroriste, est, c’est vrai, consubstantielle de la défense de toute cause humaine. Au nom des mêmes principes, rien ne peut nous conduire à laisser sans réagir Netanyahu invoquer la « légitime défense » à propos de sa punition collective monstrueuse infligée au peuple de Gaza.
Parmi les réactions internationales, on doit à M. Türk, Haut-Commissaire aux Droits de l’homme de l’ONU, le rappel que « l’imposition de sièges qui mettent en danger la vie des civils (…) est interdite par le droit international humanitaire », et un appel à renoncer aux « cercles vicieux de la vengeance ». L’Organisation mondiale de la santé a, quant à elle, prévenu que l’évacuation forcée de plus de 2000 patients des hôpitaux du Nord vers les établissements débordés du Sud de Gaza pouvait être « l’équivalent d’une peine de mort » ! En revanche, le Conseil de sécurité de l’ONU a illustré, une fois de plus, l’unilatéralisme de ses membres les plus influents : ainsi, selon un observateur averti, « Les Etats-Unis n’accepteront tout simplement pas un texte appelant un cessez-le-feu dans les prochains jours », eux qui, déjà en 2021, « avaient refusé d’approuver toute déclaration sur le conflit entre Israel et le Hamas jusqu’à ce qu’Israël ait atteint ses objectifs militaires » (1). Entre-temps, des affrontements se développent entré Israël et le Hezbollah libanais, tandis que l’Iran menace d’intervenir si Israël poursuit son attaque à Gaza…Jusqu’où Washington aidera-t-il à s’aventurer Netanyahu ?
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(1) Richard Gowan, International Crisis Group ( « Le Monde », 14/10/2023 )




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