Francis Wurtz : « Condamner le massacre, sans justifier la politique de Netanyahou »

Entretien

Près d’un poste de police détruit à Sdérot (Israël), le 8 octobre 2023.
© RONALDO SCHEMIDT / AFP

Tout d’abord, devant ce carnage effroyable commis par le Hamas contre la population civile israélienne, je veux rappeler que rien ne peut justifier une telle attaque. Il faut la condamner très clairement, et sans ambiguïté. En toutes circonstances, attaquer aveuglément une population civile est inacceptable.

Cette condamnation ne doit pas non plus nous conduire à justifier la politique de Netanyahou et de son gouvernement d’extrême droite, le plus radical de toute l’histoire d’Israël. C’est cette politique qui alimente l’exaspération de la population de Gaza. Tout le monde l’a reconnu, c’est une prison à ciel ouvert. Expliquer n’est pas justifier.

La source de ces violences inacceptables c’est l’occupation, dans la mesure où tout ce qui se passe à Gaza est contrôlé par Israël. Le gouvernement français doit condamner cette attaque, évidemment. Et en finir aussi avec le deux poids, deux mesures. On ne peut pas parler en toutes circonstances de l’État de droit et fermer les yeux sur les violations permanentes du droit international et des résolutions de l’ONU par le gouvernement israélien.

Officiellement, la politique du gouvernement français prône deux États vivant côte à côte en sécurité. Quand on est un pays membre du Conseil de sécurité, il faut aller au-delà des mots. Depuis 1967, les résolutions de l’ONU sont sans équivoque. Il faut à la fois être très clair dans la condamnation de ce massacre et ne pas passer sur la lourde responsabilité du gouvernement Netanyahou dans le renforcement d’une politique d’oppression du peuple palestinien.

L’ONU fait ce que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité acceptent qu’elle fasse. Les Nations unies ont voté en Assemblée générale et au Conseil de sécurité des résolutions très justes concernant la politique d’Israël en Palestine. Sauf que les États-Unis mettent leur veto. La France doit réagir.

Quand a-t-on vu le président français prendre des initiatives marquantes, permettant de remettre au premier plan des préoccupations diplomatiques la question du Proche-Orient ? Depuis 1967, il n’y a que des espoirs déçus, et dans la dernière période une aggravation. Il incombe aux membres du Conseil de sécurité de ne pas laisser la communauté internationale s’endormir face à une injustice récurrente.

Dans une situation pareille, qui encourage forcément une réaction émotionnelle, il faut éviter coûte que coûte l’escalade. Elle ne conduit pas à une solution, mais au contraire à une aggravation, sur les plans humain et politique. C’est valable pour le débat aussi.

On peut défendre des idées contradictoires. Mais il faut mesurer ce qui se dit, surtout sur le terrain. La réplique d’Israël a démarré, elle est très arbitraire. Dire que l’on va évacuer la population de Gaza est une absurdité pour qui connaît la réalité de ce petit territoire de plus de 2 millions d’habitants. La répression engagée va toucher des innocents, qui sont déjà les victimes de la répression permanente et de l’isolement d’un territoire sans ressources et sans avenir.

Le risque est grand. Raison de plus pour fustiger toute escalade dans l’étape immédiate. L’Autorité palestinienne a malheureusement été vidée de toute efficacité, de toute représentativité. Il n’y a plus d’élection depuis une éternité.

L’occupant lui a retiré toute crédibilité auprès de la population palestinienne puisqu’elle n’a pas du tout les moyens de changer la situation. La construction d’une perspective suppose que l’on redonne aux Palestiniens la possibilité réelle d’avoir des représentants élus, qui puissent être reconnus comme interlocuteurs de l’État d’Israël.

14 octobre 2023 at 4:33 Laisser un commentaire

« QU’AS-TU FAIT, BIBI ? TU AS TUÉ MA FILLE ! »

Une attaque massive contre la population civile comme celle du Hamas en Israël est inacceptable et appelle une ferme condamnation. Déroger à ce principe ouvre la porte à toutes les dérives et ne rend pas service à la cause palestinienne. Nombre de responsables politiques à travers le monde occidental vont se servir hypocritement de cette situation pour resserrer leurs liens avec un Netanyahou devenu jusqu’alors de plus en plus infréquentable. Le risque est immense que ce pouvoir d’extrême-droite tente de retourner en sa faveur l’affront subi en se lançant dans une escalade meurtrière, voire en poussant encore plus loin ses plans de reconquête de toute la Palestine -conformément à la carte récemment exhibée par le Premier Ministre aux Nations unies. 

Quiconque serait enclin, dans ce contexte dramatique, à chercher des circonstances atténuantes à ce gouvernement et à son chef, aux mains couvertes de sang, devrait méditer la leçon de dignité que donna il y a un quart de siècle une femme israélienne qui venait de perdre sa fille dans un attentat palestinien à Jérusalem. Cette femme est Madame Nurit Peled-Elhanan. À la question, qui fut souvent posée à cette combattante pour une paix juste et durable avec le peuple palestinien : « Qu’est-ce que vous diriez si votre fille ou votre fils était tué dans une opération terroriste palestinienne ? », elle répondait : « Je continuerais d’affirmer que la politique désastreuse qui réduit les Palestiniens au désespoir est la source de cette catastrophe. Un tel malheur, s’il devait tomber sur moi, me renforcerait dans ma conviction que seule la coexistence entre les deux peuples mettra fin au cycle de la violence et de la mort d’innocents » (1). Le 4 septembre 1997, ce qu’elle appellera « la plus monstrueuse des monstruosités qu’on puisse imaginer » l’a effectivement frappée : sa fille Smadar, 14 ans et son amie Sivane ont perdu la vie. 

Arrêtons-nous sur cette tragédie familiale, qui ressemble à chacune des tragédies touchant les proches des nombreuses victimes de l’attaque du Hamas du 7 octobre dernier. Sauf que Nurit Peled, fille d’un ancien général de l’armée israélienne -devenu un militant exemplaire de la paix-, était une amie d’enfance de Benjamin Netanyahou. Celui-ci, alors (déjà) Premier Ministre, et qui connaissait la jeune victime, appela Nurit pour lui présenter ses condoléances. C’est à cette occasion que cette mère éplorée lança cette réplique ayant pris valeur de symbole : « Qu’as-tu fait, Bibi ? Tu as tué ma fille ! » Un représentant de Yasser Arafat assistera aux obsèques de Smadar. Quant à Nurit, elle consacre toute sa vie à combattre la politique d’occupation, de colonisation, d’oppression et d’humiliation des dirigeants de son pays, dont résultent à ses yeux les attaques telles que celle qui lui enleva sa fille.

En 2001, le groupe politique que j’avais l’honneur de présider au Parlement européen proposa -avec succès- pour le Prix Sakharov, conjointement l’Israélienne Nurit Peled et le Palestinien Izzat Ghazzawi, dont le fils de 16 ans avait été tué par l’armée israélienne alors qu’il portait secours à un ami blessé dans la Cour de leur école. Durant leur témoignage respectif, dans un hémicycle archi-comble, un impressionnant recueillement laissa espérer que, pour le moins dans l’esprit des présents, la cause d’une paix juste au Proche Orient avançât d’un grand pas . Puisse un phénomène semblable se reproduire aujourd’hui.

(Cette chronique, destinée à l’Humanité-Magazine du 12 octobre 2023, a été rédigée le 7 octobre.)

——–

(1) Voir « Monde diplomatique », octobre 1997

12 octobre 2023 at 6:01 1 commentaire

CE QUE L’AFFAIRE DU GLYPHOSATE NOUS DIT DE L’EUROPE 

La scandaleuse décision de la Commission européenne de proposer la prolongation de l’autorisation du Glyphosate pour une durée de 10 ans confirme de façon spectaculaire un triple dysfonctionnement des institutions européennes qui n’est plus tolérable.

La première anomalie -très grave !- réside dans la façon dont l’Union européenne évalue la dangerosité potentielle d’un produit -en l’occurrence les effets de l’herbicide le plus utilisé au monde sur la santé humaine. La réglementation européenne actuelle prévoit, en effet, que les seules expertises à retenir soient celles fournies par  les industriels eux-mêmes, à partir de leurs propres tests, dont les détails sont tenus secrets par souci de protection de leur « propriété intellectuelle ». C’est pourquoi le Centre international de recherche du cancer, créé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a beau qualifier depuis 2015 le Glyphosate de « cancérogène probable », en se fondant sur les études de la communauté scientifique mondiale, l’exécutif européen ne se réfère qu’à ses propres agences, qui, elles, disent ne pas avoir « identifié de domaine critique de préoccupation ». Ajoutons que le groupe américain à l’origine du produit si contesté -Monsanto, racheté en 2018 pour 56 milliards de dollars par l’Allemand Bayer- avait été pris en flagrant délit de tricherie   -la firme avait rémunéré des scientifiques pour qu’ils valident une étude favorable à ses  thèses-  et de dissimulation d’informations sensibles ! 

Deuxième dérèglement inacceptable : la Commission européenne viole, dans l’affaire du Glyphosate comme dans le domaine des pesticides en général, l’esprit voire la lettre des lois européennes. C’est notamment le cas de la règle dite du « principe de précaution » (article 191 du traité sur le fonctionnement de l’Union). Ce principe « permet d’empêcher la distribution ou même de retirer du marché des produits susceptibles d’être dangereux » expliquait la Commission européenne elle-même dans une communication du 30/11/2016. Or, des responsables de la Commission « ont reconnu que l’analyse de l’Autorité européenne de sécurité des aliments  (la fameuse EFSA qui conteste la caractère cancérogène du Glyphosate) comportait des lacunes dans les données et n’avait pas permis de tirer des conclusions sur certains aspects, notamment en ce qui concerne l’alimentation des consommateurs » (Euronews, 20/9/2023). Voilà une situation typique où le principe de précaution doit s’appliquer. 

Le troisième problème que révèle ce scandale a trait au fonctionnement des institutions européennes. Ainsi, le Parlement européen -seule instance élue- avait insisté en octobre 2017 pour que l’utilisation de ce produit soit strictement interdite avant le 15 décembre 2022 et que des restrictions soient appliquées immédiatement. Si les députés européens n’ont pas pu empêcher une première prolongation du glyphosate pour un an et s’ils ne peuvent s’opposer au projet de la Commission de le ré-autoriser pour 10 ans de plus, c’est que les règles actuelles de l’UE confient aux seuls États membres le droit d’en décider (en octobre ou novembre prochains) Et s’ils ne peuvent trouver d’accord entre eux, le dernier mot reviendra à…la Commission elle-même ! Changer ces règles perverses, voilà encore un (triple) combat à inscrire à l’agenda des batailles européennes à venir.

28 septembre 2023 at 4:05 Laisser un commentaire

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