« LA DIVERSITÉ FAIT LA RICHESSE DU MONDE » MAGNIFIQUE ÉLOGE DE L’ALTÉRITÉ PAR BERTRAND BADIE
On connaissait Bertrand Badie comme brillant Professeur à Sciences Po, comme expert de premier plan en relations internationales, comme débatteur passionné et passionnant. Son dernier livre nous révèle une dimension nouvelle de ce personnage décidément hors du commun : son itinéraire personnel et familial de « Franco-Persan » et les leçons de vie qu’il a tirées de sa double culture. Autant d’expériences vécues, des plus douloureuses aux plus exaltantes, au travers desquelles l’auteur a progressivement forgé les solides convictions qui structurent sa pensée (1).
« C’est la leçon finale, groupons-nous et demain, l’Espace mondial sera le genre humain ! » ont chanté ses étudiants à l’occasion du dernier cours (sur le thème de « l’Espace mondial ») avant le départ en retraite de leur éminent professeur. Ils entendaient honorer celui qui se présente lui-même comme un « pèlerin de la mondialisation », au sens de l’universalisme et de l’ouverture aux autres, dans l’égalité : « les relations internationales sont indissociables de l’humain et du social, tandis que leur étude consiste d’abord à prendre en compte un monde de souffrance plus que de puissance » écrit-il, à rebours des rêves de domination des chantres de la libre circulation des capitaux, mais de la fermeture des frontières aux « étrangers » indésirables.
Le présent ouvrage retrace avec finesse et retenue l’histoire de sa famille partie de Perse en 1928 et arrivée à Paris « en quête d’un Occident idéalisé », puis évoque ce que « l’aventure migratoire » apportera « de grandeur mais aussi de souffrance » à son père, avant d’en tirer des leçons plus générales. En même temps qu’il fustige « le racisme ordinaire » et « l’arrogance de ceux qui se croient supérieurs », le livre dresse un magnifique éloge de l’altérité, cette reconnaissance de l’Autre dans sa différence. « La démocratie européenne -estimait son père- devrait s’enrichir en méditant sur cette croisade perpétuellement menée au Sud contre l’humiliation et pour la survie », et il ajoutait aussi que « les fragiles régimes orientaux devraient se laisser pénétrer, mais à leur rythme, par le rayonnement du monde démocratique occidental » . Badie précise : « chacun devait comprendre que l’un sans l’autre ne faisait pas sens » ! Son père en fit l’amère expérience : lui qui, en entrant dans la Résistance française contre le nazisme, « risquait sa vie pour un pays qui n’était pas le sien »…se vit refuser, après la guerre, comme « étranger », d’exercer sa profession de chirurgien en France.
L’ouvrage illustre combien « la diversité fait la richesse du monde ». Voilà pourquoi il faut « repenser le développement comme l’épanouissement d’une histoire (celle des pays concernés), non comme le ralliement à une autre ». Plus généralement, « la clé de notre destin de paix (se trouve) dans la vraie reconnaissance réciproque (…), à parité ». À l’opposé, la « couche d’humiliation, d’inégale épaisseur selon les parties du globe, est la plus redoutable des plaques sismiques ». Dès lors, « il faudra, tôt ou tard, entrer dans cette ambiance de la diversité, de la mixité, de la solidarité, de la pluralité des appartenances ». Pour ce seul fil rouge, ce livre est à découvrir ! S’y ajoutent le charme communicatif des déambulations à travers cette culture persane plusieurs fois millénaire et le plaisir de retrouver l’élégante écriture de l’auteur et la densité humaine de son message.
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(1) Bertrand Badie : « Vivre deux cultures »-Comment peut-on naître franco-persan? (Odile Jacob, 2022)
MACRON A-T-IL LANCÉ LES « NATIONS UNIES D’EUROPE » ?
« C’est une très vieille idée qui est peut-être en train de devenir réalité » s’est auto-congratulé le Président de la République, le 6 octobre dernier, à l’issue de la première réunion de la « Communauté politique européenne » (CPE) -lancée sur sa proposition- à Prague. Emmanuel Macron faisait allusion à l’initiative diplomatique majeure -malheureusement avortée- de François Mitterand au lendemain de la chute du Mur de Berlin : la tentative de création d’une « Confédération européenne » réunissant « tous les Etats de notre continent dans une organisation commune et permanente d’échanges, de paix et de sécurité » -y compris, donc -« naturellement », précisait Mitterand à l’époque- l’Union soviétique.
Il s’agissait d’offrir, sans attendre, un cadre stable de coopération aux pays d’Europe centrale et orientale. Et, dans le même temps, l’objectif sous-jacent fut d’éviter l’extension du leadership américain à ce nouvel espace stratégique. Parfois très discutable par ailleurs, la politique étrangère du Président socialiste était, sur ce point, empreinte de lucidité et de sagesse, allant jusqu’à mettre sur la table « des questions nouvelles », telles que « l’avenir des alliances -l’Alliance atlantique et le pacte de Varsovie- » ou celle de déterminer « à quel rythme poursuivre le désarmement »…Mikhaïl Gorbatchev, trop heureux de retrouver dans ce projet des traits de son idée de « Maison commune européenne », lui apporta son soutien. À l’inverse, Washington, par l’intermédiaire de ses nouveaux alliés d’Europe de l’Est, fit capoter l’initiative française.
Pour toutes ces raisons, il est pour le moins outrancier de dresser un parallèle entre ce projet-là de Confédération européenne et la CPE imaginée par Emmanuel Macron ! Les 44 Etats invités à Prague ont, sauf exceptions, pour point commun quasi-unique la condamnation de la stratégie désastreuse du Kremlin. C’est légitime mais cela ne suffit pas pour « structurer le continent européen », comme l’a pompeusement annoncé l’Elysée. La Présidente du Kosovo a beau y voir un « grand voyage pour la grande Europe », et son homologue lituanien rien moins que les « Nations Unies d’Europe », cette CPE risque d’être d’une portée limitée. L’unité affichée est évidemment factice. La Grande-Bretagne , présente à Prague, a, comme chacun sait, une folle envie d’ « écrire ensemble l’avenir » de l’Europe avec les « 27 » ! La Turquie est si désireuse d’une bonne entente avec les pays voisins qu’Erdogan a annexé la moitié de l’île de Chypre et invectivé son homologue grec durant la Conférence. L’Azerbaïdjan siège aux côtés de l’Arménie à Prague mais l’agresse sauvagement sur le terrain. Etc…
En vérité, ce dont aurait besoin notre continent depuis 30 ans que s’y accumulent des plaies qui, faute d’être traitées, s’enveniment, c’est une négociation globale pour la sécurité de tous. Sans exception. Évidemment, il est difficile d’imaginer aujourd’hui -après la décision, aussi stupéfiante qu’irresponsable, de Vladimir Poutine, de lancer cette guerre- associer la Russie à une tel chantier ! Il faudra pourtant, tôt ou tard, y arriver -après l’indispensable cessez le feu- pour tenter de jeter les bases d’une paix durable sur tout le continent.
SORTIR DE L’ENGRENAGE DE LA GUERRE: DIFFICILE MAIS VITAL !
« Les habitants (des 4 territoires ukrainiens annexés) deviennent nos citoyens pour toujours ! », proclama Vladimir Poutine devant un public en extase, scandant « Russia ! Russia ! » En franchissant ce nouveau seuil de l’inacceptable, le Président russe vient de rendre encore plus difficile le chemin vers l’indispensable cessez-le-feu. Comme il fallait s’y attendre, Volodymyr Zelensky a aussitôt répliqué que « l’Ukraine ne négociera pas avec la Russie tant que Poutine en sera le Président », ajoutant qu’il allait signer une « demande d’adhésion accélérée à l’OTAN » -deux objectifs qui, à leur tour, compliquent sérieusement la donne.
L’Ukraine dans l’OTAN ? Le seul fait d’en évoquer l’hypothèse apporte inutilement de l’eau au moulin du courant le plus belliciste en Russie. Quant à l’attente d’un autre Président de la Russie pour entamer des négociations, elle laisse plus que sceptiques maints observateurs des relations internationales en général et de la Russie en particulier. Ainsi, un responsable politique peu susceptible de faiblesse vis-à-vis de Moscou, rappelait-il récemment qu’« À chaque fois que l’Occident a voulu changer les régimes en place, ce fut une catastrophe » (1) Cela vaut pour la Russie, où, dans le contexte actuel, un éventuel remplaçant de Poutine n’apporterait pas la solution, car ce sont les nostalgiques de l’Empire, bien plus que les partisans de la paix, qui ont malheureusement le vent en poupe.
Le Président français a, quant à lui, choisi ce moment pour réaffirmer que « la France se tient aux côtés de l’Ukraine pour (…) recouvrer sa pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire. » Disant cela, Emmanuel Macron a fait écho à l’ambition affichée il y a peu par son homologue ukrainien : « reconquérir tous les territoires occupés par la Russie en Ukraine », y compris la Crimée. En droit, il n’y a rien de plus légitime . Dans les faits, faire de cet objectif le préalable à l’arrêt des combats et à l’ouverture de discussions revient à s’installer dans la perspective d’une guerre longue, extrêmement coûteuse en vies humaines, aux multiples ramifications mondiales et à l’épilogue incertain, le pire ne pouvant être exclu.
À l’opposé de cette stratégie, il apparaît plus responsable de reconnaître que nous avons à faire face au problème le plus inextricable , mais néanmoins vital, d’un conflit dont la portée dépasse désormais largement le cadre russo-ukrainien : sortir coûte que coûte de l’engrenage de la guerre avant que la situation ne devienne totalement immaîtrisable. Cette option maintiendrait intact l’ objectif de la défense de la souveraineté de l’Ukraine, dans un cadre global prenant en considération la sécurité de tous les pays du continent , mais par la voie politique et non militaire. Les grands perdants de cette stratégie seraient les ultra-nationalistes de tous bords, qui se nourrissent de la guerre pour assouvir leurs fantasmes . À l’inverse, on peut raisonnablement penser que le retour du politique pourrait progressivement rouvrir un espace à des forces progressistes aujourd’hui réduites au silence, à Moscou et ailleurs. « La paix a ses victoires, non moins célèbres que la guerre » (2).
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(1) Pierre Lelouche, ex-président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (Figaro, 27/9/2022)
(2) John Milton, poète anglais du 17ème siècle.




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