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UN REVELATEUR ACCABLANT POUR L’UE
Il y a quelques années, notre groupe au Parlement européen organisait une visite au tristement fameux centre de rétention de Lampedusa, au large de la Sicile. Nous avons pu pénétrer dans cette enceinte et rencontrer les personnes qui y étaient retenues le temps, pour les autorités italiennes, de statuer sur leur sort. Nous avions été scandalisés par les conditions d' »accueil » de ces victimes de la pauvreté et de la répression, qui avaient traversé la Méditerranée dans des embarcations de fortune au péril de leur vie parce que, ne cessaient-ils pas de nous répéter, dans leur pays, il n’y avait plus d’espoir, plus d’avenir. Enfermés derrière des grilles et gardés par la police, ils étaient entassés dans des baraques, tels du bétail. Rationnés en eau potable par 42 degrés de chaleur, ils disposaient de quelques douches… alimentées en eau de mer ! Ils avaient beau avoir été traumatisés par leur périple durant lequel nombre d’entre eux avaient perdu des compagnons de route, ils disaient tous leur détermination à se relancer dans l’aventure en cas d’expulsion de l’Europe vers la rive Sud.
D’où venaient ces jeunes pour être aussi désespérés ? Un certain nombre arrivait… de Tunisie. Ce qu’ils nous décrivaient de leurs conditions de vie ne nous surprenait pas. Cela correspondait aux témoignages des nombreux militants et militantes des droits humains alors régulièrement accueillis au Parlement européen à l’initiative d’élus de gauche, mais dont les appels à l’aide laissaient de marbre les officiels européens. La Tunisie n’était-elle pas le « bon élève » de la classe des partenaires arabes de l’Union européenne ? Et que redoutaient le plus ces jeunes détenus innocents de Lampedusa ? D’être extradés… vers la Libye où, savaient-ils, régnait l’arbitraire le plus inhumain. Ce qui n’empêchait pas l’Union européenne, à l’instigation de Berlusconi, d’externaliser vers Tripoli l’organisation de la rétention des candidats du Maghreb à l’émigration vers la rive Nord de la Méditerranée ! Certes, en haut lieu, on ironisait sur les frasques du Colonel Kadhafi. Mais on savait apprécier -et dûment rémunérer- ses bons et loyaux services.
Telle fut la face cachée de la « vision » qui guida jusqu’à ces dernières semaines la politique européenne vis à vis des pays aujourd’hui en plein bouleversement : un soutien à des régimes honnis, au nom du rempart que ceux-ci étaient censés constituer contre l’immigration « illégale », « l’islamisme radical » et le « terrorisme »… Les soulèvements populaires en cours -en faisant apparaître au grand jour le caractère particulièrement oppressif de ces régimes et, à l’inverse, la dimension profondément démocratique des aspirations longtemps refoulées de ces sociétés, jusqu’ici qualifiées de « rue arabe »- sont autant d’accablants révélateurs de la vraie nature des rapports « euro-méditerranéens ». Le 13 juillet 2008, Nicolas Sarkozy inaugura la présidence française de l’UE en apportant sa propre touche à cette politique par la création de l' »Union pour la Méditerranée », co-présidée par lui-même et… Hosni Moubarak.
Autant dire qu’il faudra plus que les gesticulations verbales du type de celles de Catherine Ashton, Haute-Représentante de l’UE pour la politique extérieure et de sécurité commune, annonçant à la Tunisie un « nouveau partenariat » ou des promesses lyriques de Laurent Wauquiers d’un « statut plus qu’avancé, un statut privilégié », pour gagner la confiance des peuples qui viennent de se libérer. L’heure est à l’essor des solidarités progressistes entre les deux rives de la Méditerranée.
La France et l’UE doivent porter les aspirations populaires au changement
L’Interview paru le le 26 Février 2011 dans l’Humanité
Ancien député européen et président du groupe de la Gauche unitaire européenne au Parlement européen, Francis Wurtz formule des propositions pour une autre diplomatie.
Après Alain Juppé et Hubert Védrine, des diplomates remettent en cause la politique étrangère de la France telle qu’elle s’exprime sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Comment appréciez-vous ces critiques ?
Francis Wurtz. Je pense qu’elles expriment un malaise latent, exacerbé par les derniers développements : le tête-à-queue à l’égard de la Tunisie, l’effet désastreux de l’offre par Michèle Alliot-Marie des compétences particulières de la France en matière de répression et, plus récemment, le comportement surréaliste de l’ambassadeur de France à Tunis, ancien de l’Élysée. Ce fiasco a sans doute été analysé comme la résultante à la fois du style, de la méthode Sarkozy en matière de diplomatie et de l’effacement organisé de la voix de la France sur un certain nombre de problèmes de fond comme ceux qui ont conduit aux soulèvements populaires dans les pays arabes.
Un effacement organisé ?
Francis Wurtz. Nicolas Sarkozy a une ligne politique qui vise à se faire agréer par les puissants afin de jouer dans la cour des grands. Il l’a fait avec les États-Unis dès la présidence Bush, par exemple en renforçant l’engagement de la France en Afghanistan et, en ce moment même, au sein des instances européennes en collant aux exigences d’Angela Merkel sur le pacte de compétitivité, entre autres. Il colle à leurs thèses, il s’en fait le porte-parole comme si c’était les autres qui le suivaient. C’est une astuce qui ne trompe pas ses partenaires, qui ne s’en formalisent pas dans la mesure où Nicolas Sarkozy roule pour eux. En normalisant la France, depuis le retour dans le commandement militaire intégré de l’Otan jusqu’au vol de la victoire du peuple français sur le traité constitutionnel pour ouvrir la voie au traité de Lisbonne. Il a ainsi payé son ticket d’entrée dans le club des grands. Cette politique d’allégeance étant inavouable, il use de dérivatifs : une politique compassionnelle, le retour des otages français, tenter de libérer Florence Cassez au prix d’une crise diplomatique majeure, la moralisation du capitalisme. Grâce à sa présidence du G20, il réformera le système monétaire international, organisera la taxe Tobin, terrassera les spéculateurs sur les matières premières… Il n’en sera rien, évidemment.
La grille de lecture française qui a prévalu jusqu’alors vis-à-vis des révolutions arabes jouera-t-elle sur les relations à venir avec ces pays ?
Francis Wurtz. Considérablement. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy – tout comme l’UE – tente de courir en direction des nouveaux responsables en débloquant des crédits. Mais c’est tout une stratégie qu’il est nécessaire de remettre en cause. C’est seulement à ce prix qu’une véritable confiance sera rétablie. Sarkozy comme ses pairs européens attendaient de ces régimes une stabilité confortant les intérêts qu’ils servaient : le libre-échange du pot de fer contre le pot de terre, la rétention des candidats à l’immigration et, enfin, le fait de barrer la route à l’islamisme et au terrorisme. Peu importent finalement les conséquences sur les peuples et leurs aspirations, l’essentiel était qu’ils soient les garants de cet ordre stable. Il faut désormais porter une appréciation critique des politiques menées et en changer en profondeur.
Quelle vision diplomatique la France et l’UE devraient-elles porter ?
Francis Wurtz. Il faut en premier lieu miser sur les peuples et leurs aspirations. Nous parlons de « dépasser le capitalisme » mais tout le monde ne le dit pas sous cette forme. Changer de civilisation revient à poser la question de la justice, de la dignité, de la liberté… C’est certainement ce qui fait converger le plus massivement les aspirations des peuples ; c’est plus flagrant pour les peuples dits du Sud, mais c’est évidemment valable pour les peuples d’Europe ou d’Amérique latine. De manière concomitante, la France dans l’Union européenne doit porter cette aspiration au changement dans les institutions. Enfin, sur cette base, il est nécessaire de rechercher tous les alliés possibles dans le monde : les pays, les sociétés, les organisations. Saisir toute opportunité en tant que pays comme en tant que membre de l’Union européenne ou de la communauté internationale.
Entretien réalisé par Lina Sankari
LE TOLLE!
Les dirigeants européens feraient bien de méditer sur les révolutions tunisienne et égyptienne. Car, au-delà des dissemblances évidentes entre ces ex-régimes autocratiques et les systèmes politiquement beaucoup plus sophistiqués qui régissent nos Etats et l’Union européenne elle-même, il y a des aspects plus universels que certains voudraient bien le penser dans les événements historiques que nous vivons en direct, depuis quelques semaines. Gare, par exemple, aux crises de légitimité qui minent peu à peu des pouvoirs coupés des citoyens. Incapables de sentir le sol se dérober sous leurs pas, ils ne prennent pas la mesure du danger et continuent de foncer tête baissée…dans le mur.
Le comportement des principaux leaders européens – en premier lieu, Angela Merkel, et son zélé chevalier servant, Nicolas Sarkozy – s’apparente de plus en plus à ce type de schéma. Obnubilés par la puissance grandissante des marchés financiers, ils semblent ne plus avoir qu’un seul objectif: leur donner des gages – toujours plus de gages – pour conserver leurs bonnes grâces (symbolisées par la fameuse note AAA des agences de notations), apparemment sans se soucier de l’acceptabilité de leurs mesures par les premiers concernés: les peuples! Ainsi viennent-ils, coup sur coup, d’instaurer dans toute l’Union européenne un régime d’hyper-austérité sans précédent; d’imposer aux pays qui sont dans le collimateur des « marchés » une régression sociale féroce et une mise sous tutelle humiliante; d’annoncer une renégociation du pacte de stabilité dans un sens encore plus contraignant; de mettre en place le mécanisme dit du « semestre européen » qui force chaque pays membre à soumettre son projet de budget à Bruxelles avant son examen par son propre parlement… Et voilà qu’ils nous préparent le bouquet: le « pacte de compétitivité » dont la mise en œuvre ferait voler en éclats ce qu’il reste du contrat social et toute une série d’acquis démocratiques sur lesquels nombre de nos sociétés se sont construites depuis la Libération! (voir chronique HD 3/2/2011)
Pas étonnant que ce projet provoque un tollé! Y compris au niveau de certains gouvernements qui, plus lucides, craignent une déstabilisation intérieure. Mais surtout parmi les acteurs sociaux et dans une partie de gauche européenne. Ainsi, pour John Monks, le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats – dont le ton employé est un bon baromètre du climat social en Europe -, il s’agit d’un « pacte pervers » qui vise à aller vers « un niveau de vie plus bas, davantage d’inégalités et un travail plus précaire. » Dans une lettre publique, il a même comparé au Traité de Versailles ces nouvelles dispositions qui, à ses yeux, « réduisent les Etats membres à un statut quasi colonial ». Bien vu!
Il n’étonnera personne que le patronat, lui, applaudisse à cette fuite en avant d’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy: « C’est peut-être un moment décisif pour l’avenir économique de l’Europe » s’est extasiée Laurence Parisot. Dans un certain sens, elle a raison: le moment est, en effet, décisif! Nous voilà plus clairement informés que jamais sur ce vers quoi nous conduit l’actuelle « Europe » à moins d’un changement de cap fondamental tant au niveau des orientations politiques que sur le plan des structures institutionnelles européennes. C’est le moment de favoriser l’implication des citoyennes et des citoyens dans ce débat; de mettre en lumière les transformations à imposer et de proposer dans cet esprit des actions concrètes et rassembleuses. Tel est le sens de l’initiative lancée dans toute l’Europe par le Parti de la Gauche européenne (PGE) pour la création d’un « Fonds européen de développement social et de solidarité. »




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