Posts filed under ‘Francis Wurtz’
ISRAËL, LA COUR DE JUSTICE ET L’OCCIDENT
L’ordonnance de la Cour Internationale de Justice (CIJ) dans l’affaire opposant l’Afrique du Sud à Israël a manifestement mis bien des observateurs dans l’embarras. Si certains journalistes ou experts ont clairement explicité le sens et la portée de ce verdict sans précédent , plus d’un commentateur s’est, à l’inverse, évertué à minimiser l’événement : « les décisions de la Cour ne sont pas contraignantes », s’est rassuré l’un d’eux sur « France Info »; « cette décision reste purement symbolique », affirma un autre, sur LCI, supputant à l’avance que, dans la décision de la CIJ, « personne n’est nommé de manière directe »…Toutes ces assertions péremptoires sont fausses !
D’une part, l’article 94 de la Charte des Nations unies dispose que les arrêts de la CIJ sont bel et bien contraignants. Si donc Israël refuse de les exécuter, tous les États ont le devoir d’agir pour obtenir l’application des mesures demandées par la Cour ! Quant à l’Afrique du Sud, elle peut saisir le Conseil de sécurité, dont chacun des membres devra prendre ses responsabilités devant l’opinion mondiale : celui d’entre eux qui assumerait d’ignorer les demandes expresses du plus haut tribunal de l’ONU perdrait toute crédibilité en matière d’ État de droit, à plus forte raison de référence démocratique vis-à-vis du reste du monde. Dans le contexte international actuel, marqué par une réaction de plus en plus vive du « Sud global » contre la pratique du « 2 poids-2 mesures » des pays occidentaux, pareille attitude coûterait politiquement cher à Washington, Londres ou Paris.
Par ailleurs, dans les attendus de sa décision, la Cour a bien « appelé l’attention »sur des dirigeants israéliens tels que…le Président Herzog en personne, le ministre de la défense, Gallant, et le ministre des infrastructures, de l’énergie et de l’eau, Katz, soulignant à leur propos qu’ « au moins certains actes (à Gaza) semblent susceptibles de tomber sous le coup de la convention sur le génocide » ! Ce constat -d’une extrême gravité s’agissant de personnages investis de hautes responsabilités et dont les actes mis en cause sont restés totalement impunis en Israël- a conduit la Cour à ordonner à Israël de prendre « toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir et punir l’incitation à commettre le génocide ». La décision, « adoptée à 15 voix contre 2 (…) reconnaît la « plausibilité » des allégations de l’Afrique du Sud, selon lesquelles les Palestiniens doivent être protégés contre le génocide », souligne avec courage le quotidien en ligne israélien « The Times of Israël » (26/1/2024).
La meilleure défense étant l’attaque, Netanyahou nargue la Cour en annonçant qu’il continue la guerre, cherche à étendre le conflit à toute la région, traite l’OMS de « complice du Hamas » et cherche à salir l’agence de l’ONU dont les 30 000 employés rendent des services vitaux (éducation, soins de santé, protection sociale, micro finance…) aux réfugiés palestiniens depuis 75 ans !
Dès lors, pour chacun de nos États (France, Europe, Occident), la poursuite de l’impunité à l’égard du pouvoir israélien serait une violation directe de l’ordonnance de la justice internationale. Leur devoir est d’obtenir d’Israël « des mesures immédiates et efficaces pour permettre la fourniture des services de base et de l’aide humanitaire dont les Palestiniens ont un besoin urgent ». Ce qui, selon tous les humanitaires sur le terrain, passe par un arrêt des combats.
MAHMOUD DARWICH ET « LA PLURALITÉ CULTURELLE »
On peut, au seuil d’une nouvelle année, prendre un peu de recul face à l’actualité sans pour autant fuir le monde réel et ses souffrances. Cela vaut pour le Proche-Orient et l’agression barbare qu’y inflige au peuple palestinien un occupant que des décennies d’impunité ont affranchi de toute limite. La prise d’otages et le massacre du 7 octobre, d’une indicible cruauté, et visant indistinctement des innocents, appellent de toute évidence une condamnation radicale des assaillants et de leurs commanditaires. Mais l’offensive militaire de Netanyahu et de son « cabinet de guerre » d’extrême-droite suprémaciste contre toute la population de Gaza n’est pas à apprécier comme une forme de riposte, fût-elle qualifiée de « disproportionnée » face à cette attaque criminelle. Cette punition collective s’inscrit en réalité dans une stratégie mûrie de longue date, qui vise, à terme, quels que soient les moyens à utiliser pour y parvenir, la reconquête progressive de la totalité des territoires palestiniens et l’expulsion de leurs habitants vers le Sinaï égyptien et la Jordanie.
Pour mener à bien un plan aussi diabolique, inacceptable comme tel pour la communauté internationale, il faut pouvoir « prouver » qu’il n’existe, en face, aucun interlocuteur apte à négocier les conditions d’une paix durable, à plus forte raison pour envisager une « solution à deux Etats ». Aussi, Netanyahu, contrairement à Yitzhak Rabin, a-t-il toujours prétendu que l’Autorité palestinienne elle-même -y compris sous la présidence de Yasser Arafat- n’était pas un partenaire fiable pour une telle négociation. Il étendit au contraire la colonisation, intensifia l’oppression, amplifia les humiliations. En privant ainsi délibérément les Palestiniens de tout espoir, Netanyahu et ses semblables ont, au nom de leur propre intégrisme, nourri la montée de l’intégrisme religieux dans les territoires occupés, dont ils se servent aujourd’hui comme justification suprême de leur criminelle fuite en avant . Le peuple palestinien n’est pas responsable de cette radicalisation, il en est la première victime.
Il y a 20 ans, tandis que le Hamas n’avait pas encore conquis Gaza, Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien, l’a dit avec ses mots : « Pour moi, la Palestine (…) renvoie à la quête de la justice, de la liberté, de l’indépendance, mais aussi à un lieu de pluralité culturelle et de coexistence. La différence entre ce que je défends et la mentalité officielle israélienne -je dirais même la mentalité dominante aujourd’hui en Israël-, c’est que celle-ci conduit à une conception exclusiviste de la Palestine alors que pour nous, il s’agit d’un lieu pluriel, car nous acceptons l’idée d’une pluralité culturelle, historique, religieuse en Palestine. Ce pays en a hérité. Il n’a jamais été unidimensionnel ni à un seul peuple. Dans mon écriture, je m’avoue l’enfant de plusieurs cultures successives. Il y a place pour les voix juive, grecque, chrétienne, musulmane. La vision adverse concentre toute l’histoire de la Palestine dans sa période juive. Je n’ai pas le droit de leur reprocher la conception qu’ils ont d’eux-même. Ils peuvent définir leur identité comme ils veulent. Le problème, c’est que cette conception signifie la négation de celle de l’autre (…) Le fondamentalisme musulman est lui-même une réaction au fondamentalisme et à l’intégrisme américain et israélien » (1). 20 ans plus tard, il y a « un risque de génocide en cours à Gaza » selon l’ONU (2), tandis que Washington continue de livrer des armes à Israël et refuse tout cessez-le-feu depuis 75 jours…
—————-
(1) Humanité (15/4/2004). Entretien réalisé par Muriel Steinmetz.
(2) Francesca Albanese, Rapporteure spéciale sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés.




Commentaires récents