Posts filed under ‘Francis Wurtz’
MAHMOUD DARWICH ET « LA PLURALITÉ CULTURELLE »
On peut, au seuil d’une nouvelle année, prendre un peu de recul face à l’actualité sans pour autant fuir le monde réel et ses souffrances. Cela vaut pour le Proche-Orient et l’agression barbare qu’y inflige au peuple palestinien un occupant que des décennies d’impunité ont affranchi de toute limite. La prise d’otages et le massacre du 7 octobre, d’une indicible cruauté, et visant indistinctement des innocents, appellent de toute évidence une condamnation radicale des assaillants et de leurs commanditaires. Mais l’offensive militaire de Netanyahu et de son « cabinet de guerre » d’extrême-droite suprémaciste contre toute la population de Gaza n’est pas à apprécier comme une forme de riposte, fût-elle qualifiée de « disproportionnée » face à cette attaque criminelle. Cette punition collective s’inscrit en réalité dans une stratégie mûrie de longue date, qui vise, à terme, quels que soient les moyens à utiliser pour y parvenir, la reconquête progressive de la totalité des territoires palestiniens et l’expulsion de leurs habitants vers le Sinaï égyptien et la Jordanie.
Pour mener à bien un plan aussi diabolique, inacceptable comme tel pour la communauté internationale, il faut pouvoir « prouver » qu’il n’existe, en face, aucun interlocuteur apte à négocier les conditions d’une paix durable, à plus forte raison pour envisager une « solution à deux Etats ». Aussi, Netanyahu, contrairement à Yitzhak Rabin, a-t-il toujours prétendu que l’Autorité palestinienne elle-même -y compris sous la présidence de Yasser Arafat- n’était pas un partenaire fiable pour une telle négociation. Il étendit au contraire la colonisation, intensifia l’oppression, amplifia les humiliations. En privant ainsi délibérément les Palestiniens de tout espoir, Netanyahu et ses semblables ont, au nom de leur propre intégrisme, nourri la montée de l’intégrisme religieux dans les territoires occupés, dont ils se servent aujourd’hui comme justification suprême de leur criminelle fuite en avant . Le peuple palestinien n’est pas responsable de cette radicalisation, il en est la première victime.
Il y a 20 ans, tandis que le Hamas n’avait pas encore conquis Gaza, Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien, l’a dit avec ses mots : « Pour moi, la Palestine (…) renvoie à la quête de la justice, de la liberté, de l’indépendance, mais aussi à un lieu de pluralité culturelle et de coexistence. La différence entre ce que je défends et la mentalité officielle israélienne -je dirais même la mentalité dominante aujourd’hui en Israël-, c’est que celle-ci conduit à une conception exclusiviste de la Palestine alors que pour nous, il s’agit d’un lieu pluriel, car nous acceptons l’idée d’une pluralité culturelle, historique, religieuse en Palestine. Ce pays en a hérité. Il n’a jamais été unidimensionnel ni à un seul peuple. Dans mon écriture, je m’avoue l’enfant de plusieurs cultures successives. Il y a place pour les voix juive, grecque, chrétienne, musulmane. La vision adverse concentre toute l’histoire de la Palestine dans sa période juive. Je n’ai pas le droit de leur reprocher la conception qu’ils ont d’eux-même. Ils peuvent définir leur identité comme ils veulent. Le problème, c’est que cette conception signifie la négation de celle de l’autre (…) Le fondamentalisme musulman est lui-même une réaction au fondamentalisme et à l’intégrisme américain et israélien » (1). 20 ans plus tard, il y a « un risque de génocide en cours à Gaza » selon l’ONU (2), tandis que Washington continue de livrer des armes à Israël et refuse tout cessez-le-feu depuis 75 jours…
—————-
(1) Humanité (15/4/2004). Entretien réalisé par Muriel Steinmetz.
(2) Francesca Albanese, Rapporteure spéciale sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés.
HAMAS, 2006 : CES SIGNAUX QU’ON N’A PAS VOULU VOIR
Le 25 janvier 2006 , tous les Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est étaient appelés aux urnes pour élire leurs députés. J’étais l’un des quelque 900 observateurs internationaux chargés de s’assurer du bon déroulement du scrutin. J’avais été affecté à Gaza (pas encore sous blocus) . Parmi les observateurs européens, comme parmi les autres délégations croisées -dont celle conduite par l’ex-Président des Etats-Unis, Jimmy Carter- , tous furent ravis de l’atmosphère sereine et même festive de l’événement avant d’être abasourdis, à l’annonce de la victoire du Hamas à l’échelle de l’ensemble des trois territoires .
Une semaine plus tard, au Parlement européen, le chef de la diplomatie de l’UE, le socialiste espagnol Javier Solana (qui fut…Secrétaire général de l’OTAN pendant les bombardements occidentaux sur Belgrade) tira les leçons du tremblement de terre politique qui venait de secouer les territoires palestiniens. Dans son discours, un fait majeur avait retenu mon attention : à aucun moment, le dirigeant européen ne se posa la question des causes de ce séisme. L’idée que cette radicalisation d’une partie de la population palestinienne, longtemps acquise au « processus de paix », était l’expression d’une désillusion massive, que seule une rupture effective avec la politique d’occupation permettrait d’enrayer, ne l’effleura pas.
Il se contenta d’adresser aux dirigeants du Hamas appelés à constituer le futur gouvernement palestinien, « s’ils veulent obtenir l’aide de l’Union européenne », trois mises en garde : « abandonner la violence »; adopter une politique « compatible avec (celle) que le Parlement et l’Union européenne maintiennent depuis les accords d’Oslo de 1993 », ce qui passe, en particulier, par « la reconnaissance explicite qu’Israël est une réalité avec laquelle il faut dialoguer et parvenir à un accord »; reconnaître « tous les accords que l’Autorité palestinienne a signés au cours des dernières années ». Il se serait agi là d’exigences légitimes à l’égard du Hamas si elles avaient été accompagnées, à l’adresse des Palestiniens eux-mêmes, de réponses fortes aux frustrations exprimées par le vote d’une majorité d’entre eux. En particulier l’engagement d’agir fermement pour obtenir d’israël la relance d’un « processus de paix » digne de ce nom, celui d’Oslo de 1993 étant mort avec l’assassinat de Rabin en 1995 ? Il n’en fut rien.
Je lui répondis -et je ne fus pas le seul- que « 10 ans après l’espoir, l’exaspération est à son comble devant la poursuite de l’occupation, le développement des colonies, la construction du mur, les assassinats ciblés, les arrestations, le maintien en détention des prisonniers, les violences quotidiennes, les dégradations des conditions de vie en raison du bouclage des territoires. Quant à l’Etat palestinien et à Jérusalem, l’Autorité palestinienne passe pour avoir beaucoup accepté et très peu obtenu. Que faire dès lors ? A coup sûr, comme vous l’avez dit, faire pression sur le Hamas. Mais que dites-vous aux autorités israéliennes ? Je n’ai rien entendu à ce propos. Nous devons aussi montrer clairement que, pour nous, il n’y a pas de droit international à géométrie variable(…) Sachons entendre les cris d’alarme qui montent des sociétés au bord du désespoir ! ». C’était il y a 17 ans…




Commentaires récents