EUROPE-RUSSIE : ET MAINTENANT ?
Evoquant les « schémas de pensée » dominant l’Europe à la veille de la première guerre mondiale, le nouveau chef de la diplomatie allemande, Frank-Walter Steinmeier, soulignait récemment que « la politique étrangère d’alors ne disposait ni de la volonté ni des instruments nécessaires pour instaurer la confiance et assurer un équilibre pacifique des intérêts. Elle était empreinte d’une profonde méfiance réciproque (…) et n’avait pas peur de régler les rivalités de pouvoir au détriment des autres. » Et de conclure son article par ces mots qui prennent ces jours-ci tout leur sens: »Est-il exclu de voir aujourd’hui se reproduire la même chose? Cela dépend de nous seuls,les responsables,et des leçons que nous tirons de l’Histoire. » (1)
Si on analyse les relations Union européenne-Russie à l’aune de ces principes,que constate-t-on? Je passe sur les 20 à 25 ans qui nous séparent de la fin de l’Union soviétique: nous avons déjà évoqué la stratégie irresponsable des principaux dirigeants occidentaux conduisant durant toutes ces années à l’humiliation des « perdants de la guerre froide » (voir Humanité-Dimanche de la semaine dernière : »Une guerre froide,ça suffit! »). Cantonnons-nous à présent sur la dernière période, marqué par la crise ukrainienne et notamment l’affaire de la Crimée. D’un côté -c’est le moins que l’on puisse dire- Vladimir Poutine n’a pas cherché à « instaurer la confiance », mais , au contraire , n’a pas hésité à « régler les rivalités de pouvoir au détriment des autres ». C’est une faute grave. Interrogeons-nous cependant sur les raisons qui poussent plus des deux tiers de la population russe à soutenir sa stratégie! C’est la rançon pernicieuse de la politique aventureuse menée de longue date par l’UE comme l’OTAN en Europe de l’Est,déjà mentionnée.Or, loin d’en tirer les leçons, l’une comme l’autre s’enferre dans ce piège.
Pendant tout un temps,on sentait pourtant des tiraillements sur la conduite à tenir. A un pôle, la Pologne était à l’initiative. Arguant de « menaces sur sa sécurité » (?), elle a tout tenté pour impliquer l’OTAN dans la crise en Crimée: hypothèse explosive en raison de l’existence , légalement reconnue, d’une base militaire russe hautement sensible dans la péninsule! D’autre part, elle s’est faite la championne des sanctions contre Moscou, potentiellement déstabilisatrices pour les deux parties en cause. Enfin, bien que réputée proche de Madame Merkel depuis l’arrivée au pouvoir de la droite libérale, elle s’en est directement prise à la Chancelière à laquelle elle reproche depuis quelque temps « l’inaction » sur la scène internationale. Cette fois Varsovie a critiqué son puissant voisin pour sa « dépendance au gaz russe », lui enjoignant de « rectifier certaines décisions économiques afin d’éviter une paralysie de l’Europe au moment où celle-ci doit agir rapidement et adopter une position claire »! Sur le même registre,les pays baltes n’ont eu de cesse d’exercer des pressions sur cette « Europe qui n’est toujours pas capable de comprendre ce qui arrive »! (Madame Grybauskaité,Présidente de Lituanie).
À l’autre pôle était précisément l’Allemagne. Celle-ci privilégia jusqu’à ces derniers jours le dialogue avec Moscou . Son ministre des Affaires étrangères annonçait même il y a peu son intention de préparer « un agenda positif germano-russe » en vue d’une rencontre bilatérale alors prévue en avril à Berlin. Or, avant même la tenue du référendum en Crimée, tout a subitement basculé dans le sens voulu par les États les plus fermés à l’idée d’une négociation.Tandis que l’OTAN annonçait l’envoi en Pologne et dans les pays baltes d’avions-radars AWACS et de chasseurs F16, l’Union européenne préparait un train de représailles économiques et politiques.On est loin des préconisations initiales de M.Steinmeier… Pourtant , »on ne règlera pas la question ukrainienne sans la Russie et encore moins contre elle » (2) et, plus généralement, »les Occidentaux (devraient) résister à leur tentation de surjouer l’idéologie conquérante » (3) soulignent des voix expertes aux sensibilités politiques différentes. Rappelons à nos « responsables » les leçons à tirer de l’Histoire.
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(1) Le Monde (6/2/2014)
(2)Pascal Boniface, Directeur de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS)
(3) Thierry de Montbrial, Directeur de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI). (Le Figaro du 15/3/2014 pour ces deux citations)
« UNE GUERRE FROIDE,ÇA SUFFIT ! »
« L’extension de l’OTAN, si rapidement après l’effondrement de l’Union soviétique, à nombre d’Etats jusqu’alors sous tutelle de Moscou, fut une erreur (…) Les Occidentaux, et particulièrement les États-Unis, n’ont pas mesuré l’ampleur de l’humiliation ressentie par les Russes, avec l’éclatement de l’URSS ». Cette lucidité tardive, mais bienvenue, est le fait d’un homme, Robert Gates, qui ne passe pourtant pas pour une colombe…(1)Rappelons que G.W.Bush le fit passer de la direction de la CIA à celle du Pentagone en le décrivant comme l’un des chefs les plus capables que la Sécurité nationale des États-Unis ait jamais eus à sa tête. Il se présente lui-même comme un « vieux guerrier de la guerre froide » ayant servi sous quatre présidents différents. Il est donc bien placé pour apprécier ce qu’il appelle « l’arrogance » occidentale et la part que celle-ci a prise dans la montée de l’esprit de revanche en Russie.
À l’heure de la crise ukrainienne, il n’est pas sans intérêt de s’arrêter sur quelques illustrations marquantes de cette stratégie irresponsable de la confrontation dans une région hyper-sensible. En 1990,les puissances occidentales avaient pourtant pris l’engagement solennel auprès de Mihail Gorbatchev de ne pas profiter de la chute du mur de Berlin pour élargir l’OTAN à l’Est. (Ce qui était la moindre des choses puisque la disparition du Pacte de Varsovie aurait, logiquement , dû entraîner la dissolution pure et simple de l’Alliance atlantique.) Or,dès 1991, le G7 conditionnait l’entrée de la Russie dans ce « club des puissances » à l’acceptation de l’élargissement de l’OTAN à l’Est…Ce qui fut immédiatement engagé avec l’aval des dirigeants européens.
Mais cette stratégie à courte vue ne s’arrêta pas là. En 1999, le Kosovo fut détaché de la Serbie -proche de la Russie- au mépris des principes, invoqués partout ailleurs, de l’intégrité territoriale et de l’inviolabilité des frontières. En 2008 fut décidée l’installation du « bouclier anti-missile » américain en Pologne et en République tchèque -projet que Moscou a toujours considéré comme une menace inacceptable pour la sécurité du pays. La même année, le président russe Medvedev soumit à plusieurs reprises aux dirigeants européens un projet de « traité paneuropéen de sécurité » destiné à « liquider définitivement l’héritage de la guerre froide ». Il prévoyait d’aborder dans cet esprit l’ensemble des contentieux existants en vue d’aboutir à un accord « légalement contraignant ». Il n’obtiendra…aucune réponse! Quelques semaines plus tard éclatait le conflit en Géorgie…
En 2009,à l’initiative de la Pologne,les « 27 » adoptèrent le « Partenariat oriental » qui vise à accentuer la politique de l’UE dans l’ex-URSS.C’est dans ce cadre que devait être signé en 2013 l’ « Accord d’association » avec l’Ukraine, les Européens insistant sur l’incompatibilité entre cet accord et une éventuelle Union douanière avec la Russie. Autrement dit, l’UE a délibérément cherché à exclure la Russie du paysage économique de l’Ukraine, à torpiller son projet d’ « Union eurasienne » et à sommer l’Ukraine, culturellement divisée,de choisir entre ses deux tropismes.On connaît la suite…
Rappeler ces faits ne présuppose aucune mansuétude envers Vladimir Poutine , dont la conception du pouvoir comme les références « identitaires » sont aux antipodes d’une éthique démocratique . Mais la clairvoyance sur l’actuel régime russe ne doit pas nous priver de réfléchir aux responsabilités historiques des dirigeants de l’UE et de la « famille occidentale » en général. Invitons-les, pour le moins, à s’inspirer des leçons tirées de l’expérience par Robert Gates,cité plus haut: « Dans le monde d’aujourd’hui , nous faisons tous face à des problèmes et des défis que nous devons affronter en partenariat avec d’autres pays, y compris la Russie. Une guerre froide, ça suffit ! »(2)
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(1)Extrait des Mémoires de Robert Gates (Janvier 2014) cité par Alain Frachon dans « Le Monde » du 7/3/2014.
(2)Intervention à la « Conférence sur la sécurité » ,à Munich (février 2007)
DE L’INTÉRÊT DE BIEN CHOISIR SES ELU(E)S EUROPÉENS
Les votes émis le 26 février dernier par la majorité des députés au Parlement européen devraient faire réfléchir quiconque hésite encore sur le choix à faire lors des élections du25 mai prochain! La question posée ce jour-là concernait un service public de premier plan: les transports ferroviaires.
Depuis 1991,soit près d’un quart de siècle, les forces libérales à l’œuvre à la Commission européenne et au Parlement de Strasbourg s’acharnent à casser ce qu’elles appellent le « monopole public » du rail dans chaque État membre. Se heurtant à de fortes résistances,notamment de la part des organisations syndicales de cheminots, mais aussi de certains États,sensibles aux conséquences en matière économique et d’aménagement du territoire d’un démantèlement de leur opérateur national,les obsédés de l’ouverture à la concurrence se sont résignés à procéder par étapes, « paquet » de directives par « paquet » de directives.
Le premier d’entre eux, en 2001,puis le deuxième, en 2004,s’attaquèrent à « l’accès au réseau de fret »: l’ouverture à la concurrence ne concernait que les trains de marchandises. Le troisième,en 2007, cibla, quant à lui, « l’ouverture du marché » pour le transport de voyageurs , mais seulement sur les lignes internationales. Enfin, le quatrième de ces « paquets » de directives et de règlements, qui vient donc d’être soumis aux parlementaires européens la semaine dernière (avant de l’être,prochainement, au Conseil, c’est à dire aux gouvernements), concernait l’ouverture totale des transports ferroviaires (internationaux et nationaux) à la concurrence d’ici 2019, ainsi que la séparation effective entre la gestion du réseau (les rails) et la prestation des services (les trains).
Plusieurs milliers de cheminots, venus de toute l’Union européenne à l’appel de la Fédération européenne des travailleurs des transports (FET-CES), s’étaient donné rendez-vous pour l’occasion dans la capitale alsacienne. Cette mobilisation , après bien d’autres, n’a pas empêché 386 députés (contre 206 et 78 abstentions) d’avaliser ce très mauvais coup contre le service public. Le texte adopté impose par exemple la présence d’au moins trois opérateurs concurrents dans un pays comme la France, avec tout le cortège de conséquences , tant en matière sociale que sur le plan du service rendu, liées à la course à la « compétitivité » qui s’ensuivrait. Or, la vérité obligé à le souligner: parmi les 386 coupables figuraient « naturellement » les élus UMP, mais aussi, hélas,l’essentiel des parlementaires socialistes, à l’exception de représentants de « l’aile gauche », qui se sont abstenus.
Quelles leçons tirer de cette énième expérience désolante , à quelque 80 jours du renouvellement de l’assemblée de Strasbourg? La première, c’est que « oublier » d’aller voter le 25 mai prochain, c’est offrir une prime à tous les obsédés de l’Europe libérale. Car, retenons cela : contrairement à une idée reçue selon laquelle « le Parlement européen n’a aucun pouvoir », si 50% des députés +1 s’opposaient à une directive du type de celles dont nous parlons, celles-ci seraient caduques! Si les électrices et les électeurs votaient en fonction de leurs attentes, cette majorité serait atteinte et même dépassée! Certes , cela ne suffit pas pour refonder l’Europe. Il n’en demeure pas moins que se priver de ce levier relève de l’autoflagellation !
Le second enseignement à retenir de la journée noire de ce 26 février, c’est qu’il vaut mieux y regarder à deux fois avant de choisir le bulletin à glisser dans l’urne,le 25 mai prochain… Qui peut contester, à cet égard, qu’il y a, au Parlement européen, un groupe politique qui n’a, de toute son existence, jamais dévié de son orientation résolument sociale: la « Gauche unitaire européenne », représenté en France par le Parti communiste ,et plus généralement le Front de gauche, et soutenu dans toute l’UE par le Parti de la Gauche Européenne (PGE) et son candidat à la présidence de la Commission, notre ami grec, leader du parti Syrisa, Alexis Tsipras. Ce groupe est donné en nette progression dans les enquêtes d’opinion. Reste à concrétiser cet espoir.




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