« PLUS D’ EUROPE » ? LAQUELLE ?
« J’ai toujours dit que nous avons besoin de plus d’Europe et que cela signifie que plus de compétences doivent être attribuées à la Commission »,quitte à apporter des changements au traité de Lisbonne,vient de déclarer Angela Merkel, ajoutant qu’ « il ne faut pas qu’il y ait de tabous. » De quoi parle-t-on au juste?
On en a une petite idée avec les « recommandations » que l’institution bruxelloise vient d’adresser à la France (30/5/2012).D’abord,il faut,juge-t-elle,combler « l’écart considérable » qui sépare les économies budgétaires réalisées par Nicolas Sarkozy de celles qui sont réellement nécessaires pour atteindre l’objectif de 3% de déficits publics en 2013. Cela suppose selon elle « des efforts additionnels »,par exemple des coupes supplémentaires dans les dépenses de santé. Ensuite,la Commission somme la France de doper ses exportations « incapables de faire face à la demande mondiale » . Elle préconise pour ce faire des « réformes structurelles » telles que:la modération des salaires (dont « l’augmentation relativement rapide au cours de la dernière décennie » pose problème); le renforcement de la concurrence (en particulier dans les domaines de l’électricité et du transport ferroviaire); l’assouplissement du marché du travail (pour corriger sa « segmentation » dû au « haut degré de protection légale » des contrats de travail);la poursuite de l’allongement de l’âge de la retraite ( car la réforme-Sarkozy, »positive »,ne suffit pas pour équilibrer le régime des retraites à moyen terme); la possibilité pour les entreprises de procéder à des licenciements économiques (afin d’améliorer leur rentabilité et leur compétitivité),etc… Bref, Sarkozy est mort, vive Sarkozy-plus!
En jouant ainsi au maître d’école de la doctrine libérale, ignorant délibérément le message très clair que les citoyens viennent d’adresser à ses nouveaux dirigeants,la Commission européenne applique l
es pouvoirs accrus que les gouvernements et la majorité du Parlement européen lui ont attribués en décembre dernier – pouvoirs qui sont appelés à être encore complétés et aggravés ce mois-ci par deux règlements supplémentaires. Désormais,non contente d’être,depuis peu,habilitée à contrôler le budget des Etats, la Commission surveille leur politique économique et sociale,jusqu’à pouvoir les sanctionner financièrement s’ils ne respectent pas les objectifs fixés (chaque Etat conserve le choix des moyens,sauf si ceux-ci sont suspectés de représenter un risque pour la « stabilité de la zone euro »).
Et pourtant, tout cet arsenal législatif a paru insuffisant à la Chancelière allemande puisqu’elle a exigé ,en plus,de graver ces dispositions (et d’autres) dans le marbre d’un traité!C’est dire s’il est crucial de le rejeter pour réussir « le changement maintenant »!
Enfin,la vigilance est de mise par rapport aux nombreux ballons-sondes lancés (par la BCE, la Commission ou tel dirigeant national) pour tester,à la faveur de la crise,leur acceptabilité par les citoyens européens.Le dernier exemple en date est l’idée de transférer à l’échelon européen le contrôle des banques,ce qui viderait la souveraineté nationale et populaire de toute maîtrise du « nerf de la guerre ».
Comment réagira la France de gauche à cette fuite en avant vers un fédéralisme libéral ? Rappelons qu’il existe une alternative qui nous libèrerait de la dépendance des marchés financiers et permettrait de financer ensemble le développement commun: puisque Madame Merkel elle-même déclare qu’ « il ne faut pas de tabou » et n’exclut pas de changer le traité de Lisbonne,le moment n’est-il pas venu d’ouvrir en grand le débat sur la transformation des missions et des statuts de la Banque centrale européenne? Oui à « plus d’Europe »…sociale,écologique et solidaire!
LES « EUROBONDS »: UNE FAUSSE- BONNE IDEE !
Il ne suffit pas qu’une proposition soit rejetée par Angela Merkel pour être une bonne idée! François Hollande estimait sans doute avantageux pour son image d’apparaitre en divergence avec la Chancelière.Il suffisait pour cela d’évoquer les « eurobonds » (obligations européennes).C’était d’autant plus tentant, pour le nouveau Président, de choisir ce terrain, que celui-ci était déjà bien balisé: nombre de « ténors » européens -pas franchement progressistes…- sont, de longue date, favorables à cette mesure. Parmi eux, le Président de l’eurogroupe; le Président du Conseil italien;la Commission européenne elle-même;la majorité des parlementaires européens…Jusqu’au Président du Conseil européen,M. Van Rompuy, qui avait invité les leaders européens à engager une discussion « sans tabou »…
Rappelons de quoi il s’agit: les pays de la zone euro emprunteraient ensemble les fonds dont ils ont besoin sur les marchés financiers, pour obtenir de meilleurs taux d’intérêts. L’Allemagne,chouchou des marchés, s’endetterait donc en commun avec les pays qu’elle juge « laxistes »,en partageant les risques. Nul besoin de sortir de l’ENA pour imaginer les contreparties qu’exigerait le pays financièrement le plus puissant des Etats qu’il ferait profiter de la « confiance » qu’inspire aux « marchés » la « rigueur » de sa gestion! D’ailleurs,Madame Merkel dit concevoir les « eurobonds »,mais comme un « aboutissement ». De quoi? D’une mise sous tutelle préalable de ses futurs protégés?
Dans une précédente chronique (voir HD du 4/9/2011), je notais à ce propos: »Si l’Allemagne était finalement poussée à accepter d’affaiblir sa propre position sur les marchés en intégrant à sa dette AAA des dettes de pays financièrement menacés, on a froid dans le dos en imaginant la contrepartie imposée à ces derniers!Leur politique économique et budgétaire,leur législation sociale et un solide programme de privatisations seraient immanquablement pilotés d’en haut au nom d’une « gouvernance européenne » capable d’inspirer confiance aux « investisseurs »… Un tel saut dans le renoncement à la démocratie et à la souveraineté serait à la « règle d’or » ce que le plat de résistance et aux hors d’oeuvre.A gauche, les thuriféraires des « eurobonds » seraient donc bien inspirés de dévoiler les deux faces de la médaille et de passer de l’illusion d’un aménagement de l’ « Europe » actuelle à sa profonde transformation. »
Huit mois plus tard, le très orthodoxe président de la Bundesbank (banque centrale allemande), M. Weidmann, vient de confirmer mes craintes en déclarant sans fioritures: » On ne confie pas sa carte de crédit à quelqu’un si on n’a pas la possibilité de contrôler ses dépenses. » Et d’inviter François Hollande à dévoiler … »l’autre côté de la médaille (des eurobonds) : le fédéralisme ».A bon entendeur, salut!
Attention donc à ne pas jouer avec le feu! Si notre Président souhaite réellement croiser le fer avec Madame Merkel,la bonne cible est celle de la transformation des missions de la Banque centeale européenne. Elle seule peut libérer les Etats de la domination étouffante des marchés financiers,grâce à son pouvoir de créer de la monnaie et de la prêter à un taux proche de zéro , y compris aux Etats. A la fois pour acheter des titres de dettes et pour financer des projets de développement social et écologique. Le moment est venu d’aiguiser le débat à gauche sur la France et l’Europe que nous voulons. Et de donner au Front de Gauche,le poids qui lui permette de faire entendre ses idées.
CHANGER L’EUROPE, C’EST UN COMBAT
« La méthode dont nous sommes convenus consiste à mettre toutes les idées,toutes les propositions sur la table et à voir ensuite quelles sont les traductions juridiques pour les mettre en forme » a déclaré François Hollande à l’issue de son premier entretien avec Angela Merkel.En attendant, on fait quoi?Disons-le tout de go: sans un sacré bouger du rapport des forces d’ici au Conseil européen de la fin juin,il n’y a aucune chance que l’on débouche sur la « réorientation » des politiques européennes dont le nouveau Président a suscité l’espoir en France comme chez nos voisins, notamment du Sud de l’Europe. Et ce pour au moins trois raisons.
D’abord,pour positives que soient plusieurs des idées reprises par François Hollande pour stimuler la « croissance », celles-ci ne sont pas du tout à la hauteur des transformations qu’exige la crise de loin la plus grave que l’UE ait jamais connue ( 25 millions de chômeurs, 115 millions de pauvres, la zone euro en récession, des pays pris à la gorge par les marchés financiers…) 
Ensuite,parmi « toutes les propositions sur la table » figurent celles de 12 chefs de gouvernement connus pour leur obsession libérale. Pour eux, les chemins vers la « croissance » passent par « l’assouplissement du marché du travail »(faciliter les licenciements); »l’ouverture des marchés »(davantage de concurrence);ou la « simplification des lois »(moins de contraintes pour les employeurs)… Aller dans leur sens ne conduirait pas vers une « réorientation » des politiques européennes mais vers leur accentuation .
Enfin,François Hollande ,rappelons-le, ne remet pas en cause le « Pacte budgétaire »lui-même,pas plus que les directives et règlements exprimant la même logique (« sixpack »).
Sur ce double plan,dans les positions actuelles de François Hollande, le compte n’y est pas! C’est au Front de Gauche qu’il appartient , sur ce plan aussi, de faire réussir la gauche!





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