Europe : la diversité des langues en danger
Au début de l’été, le gouvernement a salué une « première » historique : la présence d’un ministre allemand (des Finances) à un Conseil des ministres français. Des observateurs perfides ont remarqué à cette occasion qu’au bout d’un demi-siècle de relations privilégiées entre les deux pays – et notamment d’une promotion volontariste de l’apprentissage réciproque de la langue du voisin –, seulement deux membres du gouvernement Fillon n’ont pas eu besoin de recourir aux services des interprètes pour comprendre leur interlocuteur d’outre-Rhin. Preuve qu’aujourd’hui l’hégémonie de l’anglais (ou du « globish » qui en tient souvent lieu et qui a peu à voir avec la langue de Shakespeare) n’est pas un problème pour les seuls Français, qui voient décliner dangereusement l’usage de leur langue, mais qu’il menace d’étouffer tout le pluralisme linguistique européen. Or, une langue, c’est bien plus qu’un mode d’expression. Elle fait vivre et rayonner une culture. Le « marché unique » peut se contenter d’un charabia unique. La culture, qui est plurielle, appelle, elle, la pluralité des langues.
Voilà bel et bien une autre bataille politique à ne pas négliger : assurer la vie – et non la survie – de toutes les langues européennes, de celles dites « minoritaires », nombreuses dans l’Europe élargie à 27 nations, aux plus parlées. Y compris – of course ! – de l’anglais authentique. Il est inacceptable d’exiger de qui que ce soit de renoncer à s’exprimer dans sa langue pour – à égalité de chances – participer à un appel d’offres ou à un concours, publier un article sur des travaux de recherche, ou soutenir une thèse. Il est encore plus scandaleux de condamner à la marginalité des pans entiers du patrimoine culturel européen sous prétexte qu’ils ne répondent pas aux canaux linguistiques dominants. Toute pratique qui favorise ces tendances doit être combattue, tout effort de créativité pour s’en émanciper mérite, à l’inverse, un soutien résolu.
Citons, à titre d’exemple, une initiative développée au début des années 2000 par l’Union des théâtres d’Europe – avec, à l’époque, le soutien de l’Union européenne. Elle consistait à traduire, à publier et à diffuser, chaque année, dans les cinq langues européennes les plus parlées, cinq pièces d’auteurs contemporains écrites dans les langues les moins répandues. Dans le même esprit a été lancé, à Orléans en 1998, un partenariat exemplaire entre huit pays européens (France, Espagne, Italie, Portugal, Grèce, Hongrie, Slovaquie, Roumanie) qui a permis, en l’espace de dix ans, d’assurer la traduction, l’édition et la diffusion de quatre cents textes dramatiques bien au-delà des limites de l’Union européenne. Mais faute d’un soutien pérenne – national et européen –, de telles initiatives ne peuvent s’inscrire dans la durée.
Je me souviens que, jeune étudiant, j’avais été ébahi de voir, dans le métro de Budapest, bon nombre de voyageurs plongés… dans des recueils de poèmes hongrois. J’avais alors décidé de me lancer dans l’apprentissage des rudiments de cette langue – « minoritaire » s’il en est – pour tenter de m’approprier ces œuvres apparemment si captivantes… Aujourd’hui, les bourses Erasmus ouvrent fort heureusement des perspectives plus assurées aux jeunes Européens qui ont la chance d’en bénéficier. Cela doit devenir un droit pour tous et pour toutes ! Un proche, très investi dans ces enjeux, milite en faveur d’une initiative annuelle symbolique et médiatique du type Fête de la musique, mais appliquée aux langues et aux cultures d’Europe. Une sorte de Printemps européen des langues favorisant l’éclosion d’initiatives citoyennes sur ce thème trop délaissé. Una bellissima idea.
Afghanistan : Il faut tirer enfin toutes les leçons de ce fiasco
L’Interview paru le 5 Août 2010 dans l’Humanité
Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen, dénonce l’impasse d’une guerre décidée par les États-Unis qui, aujourd’hui, veulent remettre en selle les talibans au nom d’une prétendue «réconciliation nationale».
Pour quelles raisons la France doit-elle cesser de participer à la guerre en Afghanistan ?![afgha[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2010/08/afgha1.jpg?w=300&h=150)
Francis Wurtz. Cette guerre est un fiasco de toutes les stratégies successives mises en œuvre par l’Otan. C’est une guerre américaine où l’Europe et les autres participants sont des suivistes. L’évaluation de cette stratégie globale est terrible. On le savait, mais ce bilan a été confirmé de façon spectaculaire par les révélations des archives militaires secrètes du Pentagone (voir page3). Le bilan des victimes civiles, c’est-à-dire dans la population afghane, a été délibérément sous-estimé. Il y a également des allégations de crimes de guerre commis, notamment, par les troupes américaines. C’est extrêmement grave. D’autre part, le pays connaît un regain d’influence des talibans. Pis encore, la coalition, engagée avec les hommes forts du Pakistan, qui hébergent des chefs talibans, ambitionne une «grande réconciliation nationale» avec «les ennemis d’hier», comme le dit Bernard Kouchner, le ministre français des Affaires étrangères. Cette réconciliation annonce le retour en force de ceux-là mêmes que la coalition voulait chasser pour libérer le peuple afghan. Voilà pourquoi il faut mettre fin à ce fiasco et en tirer toutes les leçons pour ne pas ajouter de l’abandon aux maux que l’on a déjà imposés au peuple afghan.
Comment ce retrait pourrait-il s’organiser ?
Francis Wurtz. Depuis le début, nous demandons que s’instaure un dialogue avec les forces démocratiques afghanes et les pays de la région pour prendre en compte leurs exigences. Ces forces sont persécutées et contraintes de s’exiler en raison d’un pouvoir corrompu, soutenu par la coalition de l’Otan. Ces persécutions ne sont pas que le seul fait du président Karzai mais également des chefs de guerre de l’Alliance du Nord. Si l’on veut réellement être solidaire du peuple afghan, il faut parler avec ces forces et recueillir leur avis sur ce qu’il convient d’entreprendre. C’est-à-dire trouver les solutions et les moyens qui permettent à la fois de développer le pays, qui est l’un des plus pauvres au monde même si son sous-sol regorge de richesses, et de créer les conditions pour mettre en place un État digne de ce nom. Un véritable État dont l’objectif est d’assurer une vie décente et sûre à sa population. Il faut un investissement financier considérable qui aide à construire et non à détruire le pays. Il faut également des moyens sécuritaires, mais à discuter avec les forces démocratiques, et mis en œuvre sous l’égide de l’ONU. Il s’agit de créer les conditions favorables au développement réel de l’Afghanistan, de ses potentialités et de son État.
Que peut-on attendre du sommet européen de septembre prochain consacré à la politique étrangère des Vingt-Sept ?
Francis Wurtz. À ce stade on a hélas toutes les chances d’avoir la confirmation de l’épilogue scandaleux d’une guerre dévastatrice, avec le retour des forces moyenâgeuses talibanes. Les États-Unis ont désigné comme interlocuteur privilégié l’homme fort du Pakistan, qui est un de leurs alliés dit incontournables. Le général Kayani, chef de l’armée et des services secrets, est même présenté comme un médiateur de la « réconciliation » ! Cet homme, qui offre un sanctuaire aux chefs talibans, est surtout obsédé par l’ambition de mettre en place à Kaboul un pouvoir soumis au Pakistan dans sa rivalité avec l’Inde. C’est dire si l’on est vraiment aux antipodes d’une approche humaine et éthique de développement et d’avenir pour le peuple afghan. C’est pourquoi je n’attends rien du sommet européen. En revanche, il faut mettre en garde la partie de l’opinion publique qui a longtemps estimé que la guerre d’Afghanistan était différente de celles de l’Irak ou du Vietnam. Car les véritables buts poursuivis par les États européens ont été déclarés. On a entendu le président allemand, Horst Köhler, qui a d’ailleurs dû démissionner depuis, parler de défense de « nos intérêts économiques ». Quant au président polonais, il a, lui, évoqué l’exigence de prouver « la crédibilité » de la Pologne en tant qu’«alliée » des États-Unis. Tout cela montre que les motivations initialement présentées pour justifier cette guerre, c’est-à-dire la libération du peuple afghan de la tyrannie des talibans, n’ont rien à voir avec la réalité des actions de la coalition de l’Otan, qui a mené le pays au désastre, et avec, la région.
Entretien réalisé par Cathy Ceïbe
Afghanistan : questions sur un fiasco
À la rentrée doit se tenir le premier sommet européen entièrement consacré à la politique étrangère afin de doter l’Union européenne d’une « vision stratégique ». Difficile, dès lors, d’éluder ce qui apparaît d’ores et déjà comme un fiasco humain, éthique, politique et militaire de toute la « coalition » engagée dans la guerre d’Afghanistan derrière les États-Unis et sous la bannière de l’OTAN. Quelques questions méritent, à ce propos, de faire l’objet d’un vrai débat.
Une première interrogation porte sur les buts poursuivis par les États européens qui ont répondu à l’appel du président américain et de l’OTAN. S’agit-il, comme l’avait laissé entendre une résolution de l’ONU après l’attentat du 11 septembre 2001, de chasser al-Qaida de son sanctuaire d’alors ? Il y a bien longtemps que c’est chose faite. Ou bien de libérer le peuple afghan de la tyrannie moyenâgeuse des talibans ? Ils furent évincés du pouvoir et considérablement affaiblis dès 2002. L’objectif est-il plutôt de renforcer « notre crédibilité en tant qu’alliés » des États-Unis, comme l’a souligné le président polonais (en phase sur ce point avec son homologue français) ? Voire de protéger « nos intérêts économiques », et non pas « simplement de défendre les libertés ou de combattre le terrorisme » comme l’a proclamé le président allemand avant de démissionner ? On attend une réponse européenne claire à ce sujet.
Les Européens sont également en droit d’attendre de leurs dirigeants des clarifications au sujet des informations diffusées fin juillet émanant d’archives militaires américaines tenues secrètes jusqu’alors, et qui éclairent d’un jour cru les réalités de cette guerre : sous-estimation délibérée du nombre de victimes civiles dont 40 % sont imputables aux forces occidentales ou aux forces afghanes qu’elles encadrent ; allégations de crimes de guerre perpétrés par des forces américaines ; exaspération de la population afghane vis-à-vis des troupes de la « coalition » ; corruption endémique du régime Karzai ; regain de crédit, dans ce contexte, des talibans, revenus au sommet de leur puissance…
Une dernière question apparaît fondamentale : devant l’échec patent de cette guerre américaine et du suivisme européen, quel avenir prépare la « coalition » au peuple afghan et aux peuples de la région en général ? Est-ce le grand retour des talibans, auréolés du prestige de résistants ? Est-ce cela qu’avait à l’esprit Bernard Kouchner, appelant à faire la paix « avec les ennemis d’hier » ? Est-ce pour aboutir à ce scénario catastrophe que la « coalition » vient d’inviter l’homme fort de l’armée et des services secrets pakistanais, le général Kayani, à jouer le rôle de « médiateur » pour négocier la « grande réconciliation nationale » annoncée à Kaboul ? Faut-il rappeler que cet « allié incontournable » de Washington dans « la lutte contre le terrorisme » offre dans le même temps un sanctuaire aux chefs talibans, recrute et entraîne des groupes armés qui préparent des attentats dans la capitale afghane ? Son obsession est d’installer en Afghanistan un pouvoir soumis au Pakistan dans sa rivalité avec l’Inde. Dans cette optique, les talibans constituent pour lui un atout décisif. Est-il l’homme de la situation ?
Il serait grand temps de donner la parole aux forces démocratiques d’Afghanistan – aujourd’hui persécutées ou condamnées à s’exiler – et des pays de la région, notamment de l’Inde.




Commentaires récents