UKRAINE : GARE AU PAS DE TROP VERS LA GUERRE TOTALE ! 

« Nous n’avons pas l’intention de nous engager dans des actions qui pourraient être mal comprises ou déformées. Nous reconnaissons, en ce moment de tension, combien il est essentiel que les Etats-Unis et la Russie gardent à l’esprit le risque d’erreur de calcul et prennent des mesures pour éviter ces risques ». Ainsi parlait John Kirby, le porte-parole du Pentagone, début mars. « Il faut stopper cette guerre sans devenir nous-mêmes des belligérants », précisait, de son côté, Emmanuel Macron, décidé, pour cette raison, à limiter son aide militaire à Kiev à des armes « défensives ». 

Aujourd’hui, ces précautions semblent tenues pour obsolètes par Washington, comme par ses alliés. Le 28 avril dernier, Joe Biden annonçait une énième rallonge de 20 milliards de dollars d’aide militaire supplémentaire à l’Ukraine, aussitôt suivie d’une avalanche d’annonces de nouvelles fournitures d’armes par les dirigeants de pays européens. A présent, les livraisons d’armements lourds ne sont plus « taboues » : artillerie, blindés et munitions de gros calibre s’ajoutent officiellement aux équipements plus sophistiqués tenus secrets . Significativement, c’est sur leur base militaire de Ramstein, en Allemagne, que les Etats-Unis ont choisi de présider une réunion de 40 alliés, destinée à peaufiner l’organisation de cette nouvelle phase de l’implication des Etats occidentaux dans cette guerre porteuse de lourds périls pour la sécurité européenne, voire mondiale.

Pourtant, l’agression russe contre l’Ukraine était, dès son lancement, totalement injustifiable et son bilan humain et matériel est, depuis longtemps, atterrant ! La volonté de sanctionner durement le Kremlin et d’en isoler le chef fut, d’emblée, largement partagée . Et l’objectif premier de la communauté internationale fut de contribuer , autant que faire se peut, à tenter d’ouvrir de vraies négociations, les Ukrainiens devant décider eux-mêmes des compromis acceptables . La question se pose donc : qu’y-a-il de changé, en l’espace de quelques semaines, en Ukraine, pour justifier, du point de vue des dirigeants occidentaux, que la prudence d’hier laisse place à l’escalade aujourd’hui ? 

« Il y a une possibilité pour la Russie de perdre la guerre », a répondu le secrétaire américain à la défense, Lloyd Austin. De fait, l’armée russe rencontre de sérieuses difficultés sur le terrain, face à la résistance des Ukrainiens et à l’afflux d’armes occidentales de plus en plus modernes. Il n’y aurait donc qu’à accentuer la contre-offensive occidentale pour obtenir la capitulation de Poutine ? Qu’on souhaite ou non ce type d’ issue, pareille hypothèse est, pour le moins, hasardeuse ! Le risque n’est-il pas plutôt que, face à une éventuelle impasse de la guerre actuelle, son initiateur -considérant les fournisseurs d’armes comme « co-belligérants »- finisse par mettre à exécution sa terrible menace de leur faire subir « des conséquences que vous n’avez jamais connues ». On peut, bien sûr,  répondre à l’irresponsabilité par l’irresponsabilité, tel Jean-Yves Le Drian déclarant à la télévision française : « L’OTAN est aussi une puissance nucléaire  » ! Il semble plus sage d’analyser avec sang-froid ce qui est sans doute la situation la plus dangereuse que l’Europe, voire le monde, ait connue depuis la crise de Cuba.
Gare au pas de trop vers la guerre totale !

5 Mai 2022 at 7:00 1 commentaire

LE  DÉSASTREUX « EFFET-POUTINE » SUR L’EUROPE

On mesure chaque jour un peu mieux l’ampleur des dommages causés par la guerre insensée lancée par Poutine contre l’Ukraine ! En plus de faire des Ukrainiens un peuple martyr , de détruire une partie de leur pays et de l’amputer d’une autre  -un crime impardonnable qui pèsera lourd sur l’image, l’autorité et le rayonnement de la Russie et coûtera malheureusement très cher au peuple russe dans son ensemble- , cette invasion entraîne d’incommensurables « dégâts collatéraux ». En Europe, l’OTAN en sort renforcée et -pire !- indûment relégitimée. Quant à l’Union  européenne, elle est en train de donner un contenu plus que préoccupant à son ambition « géopolitique », sous l’effet  du retour de la guerre à nos portes. 

L’OTAN, tout d’abord. Certes, la grande majorité des dirigeants de l’UE ont, de tout temps, considéré que  l’organisation du traité de l’Atlantique Nord était au cœur de la défense du territoire européen. Y compris les partisans d’une « défense européenne » ont toujours pris soin de souligner la « complémentarité » de celle-ci avec l’organisation militaire transatlantique. Cependant, un timide débat s’était ouvert sur la pertinence d’une alliance tellement éloignée de sa mission initiale qu’elle apparaissait, aux yeux de certains, « en état de mort cérébrale »…Désormais, l’auteur de cette formule audacieuse est totalement rentré dans le rang, estimant que la guerre russe contre l’Ukraine « redonne une clarification stratégique en la ramenant aux conflictualités de ses origines »(1). C’est une première régression dans la foulée de l’aventure criminelle de Vladimir Poutine.

S’y ajoute la mue stratégique de l’Union européenne depuis « l’électrochoc » du 24 février dernier.  Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les positions défendues par le chef de la diplomatie européenne , Josep Borrell, avant et après ce traumatisme totalement inattendu. Le 5 février 2021, le « Haut-Représentant pour les Affaires étrangères et la sécurité commune », alors connu pour sa volonté de dialogue, s’était rendu à Moscou -en plein contexte de « l’Affaire Navalny » -contre l’avis des « durs » du Conseil européen. Aucun de ses prédécesseurs n’avait fait ce geste depuis 2017. Or, le même homme développe aujourd’hui , par conviction personnelle ou parce que telle est devenue l’orientation quasi-unanime du Conseil européen qu’il représente, une vision de la stratégie européenne diamétralement opposée à celle qui lui avait valu l’ire des ultras, un an auparavant. 

« L’Union européenne a brisé plusieurs tabous » se félicitait-il ainsi récemment : « elle a décidé des sanctions sans précédent et, pour la première fois, elle a livré des équipements militaires à un pays attaqué » , ajoutant qu’elle avait « besoin de hard power » (capacité d’imposer sa volonté par des moyens militaires ou économiques, par opposition au soft power, capacité de convaincre par la manière douce). Prônant « un changement radical en matière de sécurité et de défense », consistant pour tous à « dépenser plus », à veiller à une « plus grande coordination au sein de l’UE et de l’OTAN », il a appelé à « penser et à agir en termes de puissance » dans cette « nouvelle phase de l’histoire européenne »…(2) Quel gâchis !

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(1) Emmanuel Macron, lors de la présentation de son programme pour l’élection présidentielle (17/3/2022)

(2) Josep Borrell, « Le grand continent » (24/3/2022)

28 avril 2022 at 11:15 2 commentaires

IL Y A 67 ANS, LA CONFÉRENCE HISTORIQUE DE BANDOUNG

« Nous sommes résolus à n’être d’aucune façon dominés par aucun pays du monde et nous voulons vivre libres sans recevoir d’ordre de personne (…) Nous élevons notre voix contre l’hégémonie et le colonialisme, dont beaucoup d’entre nous ont souffert pendant longtemps. Et c’est pourquoi nous devons veiller à ce qu’aucune autre forme de domination ne nous menace. » C’est en ces termes que Nehru, le père de l’Inde moderne et laïque, s’adressait à la Conférence historique de Bandung (Indonésie) qui se tint du 18 au 24 avril 1955 et posa les jalons du futur mouvement des « Non alignés ». 

Au côté de grandes figures de la lutte pour la libération et  l’indépendance de leur pays y figuraient également des émissaires d’Etats pro-occidentaux . Quelques principes cardinaux unissaient les uns aux autres, tels que le respect de la souveraineté de tous les États, l’égalité des nations, la non agression entre les États. Et tout particulièrement la solidarité entre pays du Sud  : « Il appartient à l’Asie d’aider l’Afrique au mieux de ses possibilités, car nous sommes des continents frères » est-il dit dans la résolution finale de la Conférence. Bandung. C’est « un coup de tonnerre », une gigantesque « levée d’écrou » se réjouit alors le futur Président emblématique du Sénégal, Léopold Sédar Senghor.

Dresser un  parallèle entre cette époque et la nôtre serait aberrant. Néanmoins, 67 ans plus tard, alors que l’on s’interroge sur l’état du monde aux lendemains de l’agression anachronique de la Russie contre l’Ukraine et de la réplique stratégique sans précédent des puissances occidentales, l’on ne peut s’empêcher de repenser peu ou prou à l’esprit de Bandung en observant, de la part de maints pays du Sud -et non des moindres- les nombreuses formes de résistance aux pressions des puissances occidentales (en particulier des Etats-Unis)  visant à les enrôler dans leurs tentatives de profiter de la désastreuse dérive du pouvoir russe pour reconstituer un « camp » totalement  aligné sur les priorités  stratégiques de Washington. 

Au demeurant, les alliés européens de l’Amérique seraient eux-mêmes bien avisés d’évaluer lucidement les conséquences de « la guerre économique et financière totale contre la Russie » qu’ils ont choisi de mener dans le sillage du Président Biden. Force est, en effet, de constater que les 6 trains de mesures prises par l’Europe contre la Russie n’ont réduit jusqu’ici ni les souffrances du peuple ukrainien ni le soutien de l’opinion russe à la stratégie criminelle du Kremlin. Ils  risquent, en revanche, d’avoir « des effets très différents de ce que l’on imagine a priori » notait ces jours-ci un chercheur de l’EHESS (1) . « Il serait prudent, soulignait-il, de s’interroger sur les conséquences non seulement militaires immédiates, mais aussi stratégiques à long terme des sanctions contre la Russie sur la réorientation des échanges , par exemple vers la Chine. Car, si rompre des liens est aisé, les reconstruire est un processus long et difficile ». 

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(1) Pierre-Cyrille Hautcoeur, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) . Voir « Le Monde » du 14/4/2022

21 avril 2022 at 5:49 Laisser un commentaire

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