« REPENSER LA SÉCURITÉ INTERNATIONALE »
Deux événements extraordinaires -au sens littéral du terme- suscitent actuellement, et alimenteront encore longtemps, débats et réflexions dans le monde entier. Ils sont apparemment sans lien, mais, à y regarder de plus près, appellent une même conclusion. Ce sont, d’une part, les dommages humains et économiques colossaux de la pandémie de la Covid-19 et, d’autre part, l’aboutissement sans gloire de l’aventure militaire des Etats-Unis et de l’OTAN en Afghanistan.
Tous deux posent avec une acuité renouvelée une même question : que faut-il changer dans les conceptions et les pratiques en vigueur pour assurer durablement dans le monde d’aujourd’hui notre sécurité commune ? C’est dire si la sortie, ces jours-ci, du dernier livre de notre ami Bertrand Badie : -« Les puissances mondialisées / Repenser la sécurité internationale »- est bienvenue ! (1)
Ainsi, l’auteur est-il particulièrement convaincant quand il souligne « l’énorme interrogation sur la place du militaire face à des formes nouvelles de conflictualité, d’extraction sociale plus que stratégique, mobilisant la faiblesse plus que la puissance ». Ironisant sur l’ambition affichée de l’opération militaire, d’initiative française, Barkhane -la « sécurisation »- Badie rappelle que « la guerre du Sahel s’alimente dramatiquement d’un manquement grave aux exigences de la sécurité humaine », à commencer par la malnutrition de masse, la quasi-absence de services sociaux, le chômage des jeunes, la désertification et les déplacements forcés, « autant de facteurs mécaniquement exploitables par les entrepreneurs de violence, les réseaux mafieux ou les autorités communautaires rivales ».
En d’autres termes, attaquons-nous à la cause du mal plutôt que céder au « réflexe dangereux qui consiste à croire qu’il y a une solution militaire à toute réalité insécure ». D’ailleurs, « dorénavant, plus aucune puissance ne gagne les guerres ».
En outre -démontre brillamment Bertrand Badie- , à l’époque de la mondialisation, où les principales menaces ne sont pas le fait d’un « ennemi » ni ne visent spécifiquement tel ou tel territoire, « la sécurité, de nationale, est devenue globale, intimement rattachée à l’idée d’une humanité entière, inquiétée davantage dans son être que dans son appartenance nationale », ce qui doit nous faire mesurer le besoin vital d’un multilatéralisme digne de ce nom. Nous en sommes globalement loin, tant sur le plan sanitaire qu’en ce qui concerne les autres enjeux vitaux, tels l’alimentation, le climat, la biodiversité ou encore les migrations. Pourtant, l’auteur attire notre attention sur le rayonnement planétaire de certaines dynamiques sociales prometteuses, ainsi que sur des initiatives économiques ou diplomatiques de certains États, privilégiant à l’occasion -sous l’effet d’une interdépendance de plus en plus incontournable- la coopération à la concurrence et la solidarité au cavalier-seul.
Dans ce contexte, très fluctuant, l’auteur esquisse -prudemment- une définition du concept de « puissance mondialisée ». C’est ainsi qu’il qualifie « un État capable de s’insérer dans la mondialisation de manière optimale, c’est à dire en en retirant le maximum d’avantages individuels tout en créant un ordre global profitable ». Un ordre global profitable (à toutes et à tous) : ce dernier membre de phrase est décisif.
———(1) Bertrand Badie est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes des relations internationales. Son dernier ouvrage est paru chez Odile Jacob.
L’UE FACE AU LOBBY DES GAFAM : ENERGICO MA NON TROPPO !
L’Union européenne est régulièrement suspectée d’être par trop sensible aux groupes de pression des firmes multinationales. Elle s’en défend vigoureusement. Elle vient à nouveau de rappeler combien elle s’est montrée « intransigeante dans l’application des normes de transparence les plus strictes ». Mieux : « Nous avons montré l’exemple » plaide-t-elle, en obligeant les lobbyistes des grandes entreprises à s’inscrire, préalablement à toute rencontre, au registre officiel des groupes d’intérêts privés.
Une « obligation » qui sonne bien, mais n’est manifestement pas de nature à gêner les bataillons d’ « influenceurs » mobilisés par les géants du numérique auprès des institutions européennes. L’exécutif européen est sur le défensive sur ce point après la récente publication des résultats explosifs d’une enquête conjointe de deux organisations indépendantes, connues pour le sérieux de leurs investigations dans ce domaine (2).
On y apprend notamment que pas moins de 140 lobbyistes –payés par les GAFAM et une poignée d’autres compagnies pour tenter d’infléchir les projets de décisions menaçant les intérêts de ces groupes du secteur numérique- sont, jour après jour, reçus par la Commission ! Rien de comparable aux réunions de concertation accordées chichement aux organisations syndicales, aux associations de consommateurs ou aux autres ONG sur les mêmes sujets. Le budget lobbying de chacun de ces mastodontes varie de 3 à 6 millions d’euros par an, à force d’étoffer leur réseau en Europe !
Rendons cependant à César ce qui lui appartient : si on observe actuellement un surcroît de mobilisation de cette armée de « consultants » en direction des institutions européennes, c’est que celles-ci sont précisément en train de discuter de deux projets de directives visant à réglementer l’économie numérique en s’attaquant à la soif de domination des géants du secteur, comme à leur laxisme en matière de désinformation ou de gestion des données personnelles (3) . Ce n’est, certes, pas la révolution, loin de là, mais les avocats des GAFAM y voient déjà la menace d’un insupportable dirigisme ! De quoi briser l’élan des « investisseurs », tarir « l’innovation », voire mettre en danger les « libertés des consommateurs » ! Aussi aucun effort de leur part n’est-il de trop pour « convaincre » les principaux acteurs européens de ce dossier de se montrer « raisonnables ».
Et manifestement, il ne manque pas d’oreilles attentives à leurs « conseils ». Cela vaut pour ( une partie de ) la Commission -qui vient de répéter qu’elle « ne contrôle pas, et ne contrôlera pas, qui demande des réunions ni à quelle fréquence ». Mais cela est tout aussi vrai pour certains gouvernements comme, hélas, pour le Parlement européen lui-même -dont le principal groupe de droite, le PPE, a même recruté pour l’occasion une « experte » rétribuée par l’industrie technologique…En matière de riposte à la stratégie hégémonique des GAFAM, leur devise pourrait être, pour plagier le monde musical, Energico ma non troppo ! Voilà un dossier à suivre de près dans les prochains mois pour placer gouvernements et députés européens face à leurs responsabilités.
———(3) Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.(2) L’étude de Corporate Europe Observatory (CEO) et de Lobby Control a été publiée le 31/8/2021(3) Il s’agit du Digital Services Act (DSA) et du Digital Markets Act (DMA)
L’ESPRIT DE COOPÉRATION PLÉBISCITÉ PAR L’OPINION
Il y a (quand même) quelque chose de rassurant dans le chaos actuel des relations internationales : à savoir le fait que, dans tous les pays où la question lui est posée, l’opinion publique plébiscite l’esprit de coopération. C’est ce qui ressort d’une enquête menée dans 24 pays auprès de 22 000 citoyennes et citoyens. Pas moins de 86% des personnes interrogées expriment la conviction que la coopération internationale est « indispensable à la création d’un avenir meilleur et plus durable pour tous » (1).
Il faudrait d’ailleurs, et de plus en plus, parler de « coopération mondiale », tant le niveau atteint par l’interdépendance à l’échelle de la planète tend à rendre illusoires les « solutions » aux grands enjeux limitées à un groupe de pays, dès lors qu’elles négligent voire méprisent le reste de l’humanité. La multiplication des catastrophes dites « naturelles » et des crises sanitaires, tant au Nord qu’au Sud, sont la rançon du refus de reconnaitre que « Nous ne sommes plus seuls au monde » (Bertrand Badie), et d’en tirer les conséquences en pratiquant des coopérations réellement mondiales pour la gestion des biens communs de l’humanité.
Ces derniers ne se limitent pas aux ressources naturelles. Il convient d’y intégrer notamment les connaissances scientifiques aujourd’hui trop souvent soumises à la « gouvernance » des grands intérêts économiques et financiers. Il est significatif que, dans le méga-sondage évoqué plus haut, le domaine où l’essor des coopérations apparaît particulièrement « crucial » aux yeux de 56% des sondés, est le partage du savoir. Et pour cause : les inégalités en la matière entre régions du monde sont particulièrement discriminantes et entraînent des conséquences en cascade.
Qu’en est-il, à présent, des espoirs de ces mêmes personnes de voir réalisées leurs aspirations à « un avenir meilleur et plus durable pour tous » grâce aux coopérations ? Si moins d’un tiers des personnes interrogées se déclarent optimistes quant à la capacité de la communauté internationale de lutter efficacement contre le changement climatique, une majorité absolue d’entre elles est confiante dans les progrès réalisés au cours des dix années à venir en matière de diversité et de tolérance dans le monde.
Cet optimisme peut surprendre, tant il tranche avec le regain dramatique de manifestations de repli et d’intolérance observé dans maintes occasions. En fait, il nous rappelle fort opportunément qu’une majorité de nos contemporains croient en l’action solidaire, pour peu que les sirènes du nationalisme et du cynisme individualiste ou communautariste ne viennent pas les manipuler pour les diviser. L’actualité nous en fournit une belle illustration : face à la tragédie humaine en cours en Afghanistan, 54% des Français se sont spontanément déclarés en faveur de l’accueil de réfugiés de ce pays, déclenchant immédiatement les contrefeux que l’on sait .
L’altérité, la solidarité, l’esprit de coopération : un même combat.
———–(1) Enquête effectuée par YouGov en vue de la prochaine Exposition universelle (Dubaï : octobre 2021-mars 2022), dont les résultats viennent d’être dévoilés par le site Euractiv.




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