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UE : Que voulons-nous faire ensemble ?
L’interview paru le 9 décembre 2011 dans l’Humanité
Francis Wurtz, ancien président du groupe de la Gauche unitaire européenne à Strasbourg, estime qu’une refondation de la construction européenne passe par l’intervention citoyenne et par un changement des finalités de l’UE.
Francis Wurtz. Une démocratisation de l’UE passe par une refondation de la construction actuelle. Car celle-ci est conçue précisément pour dépolitiser les choix stratégiques, qui sont sortis du champ de la délibération démocratique. La doctrine libérale est ainsi imposée comme étant une loi naturelle. C’est la raison pour laquelle la Banque centrale européenne n’a le droit de recevoir aucune consigne émanant des institutions publiques – c’est-à-dire des citoyens – en matière de politique monétaire. C’est aussi pour cela que, selon les traités, la Commission européenne est toute-puissante sur les règles de concurrence. La Cour de justice, elle, a, par sa jurisprudence, mis en cause un certain nombre d’acquis majeurs du droit du travail, au nom de la libre circulation des capitaux et des services. Autrement dit, il y a un vice de construction dans ce modèle, qui exclut la possibilité d’une démocratie citoyenne moderne. La démocratisation de l’UE est inséparable d’un changement de finalité de la construction européenne afin que les citoyens aient à la fois l’envie et les moyens de s’impliquer dans les affaires européennes. Cette finalité nouvelle passe par trois choses. Premièrement, la promotion d’un modèle social avancé. Deuxièmement, l’aide au rattrapage de la productivité des pays en difficulté ; cela passe par la solidarité. Troisièmement, le jeu du poids de cette communauté pour faire émerger d’autres règles dans les relations internationales.
Mais comment parvenir à de tels changements ?
Francis Wurtz. Trois exigences fondamentales sont exprimées, qui reviennent dans tous les pays : le refus de la régression sociale, la volonté d’être libérés de la soumission aux marchés financiers, la soif de démocratie. Il faut faire converger le maximum de forces en Europe autour de ces exigences. Pour l’heure, si les dirigeants européens continuent d’exercer leur leadership, c’est qu’ils ont réussi à laisser en dehors de la délibération démocratique les grands choix stratégiques. En France, nous pouvons nous appuyer sur la mémoire collective de la période 2003 et 2005, celle de la bataille pour le référendum sur le traité constitutionnel européen. On trouve, dans le programme populaire partagé du Front de gauche, la proposition d’organiser des états généraux de la refondation européenne en cas de victoire en France d’une gauche portée par un mouvement populaire exigeant. Seraient conviés toutes les organisations syndicales, tous les mouvements associatifs qui le souhaitent et qui s’exprimeraient sur ce qu’ils ne veulent plus, et ce qu’ils souhaitent. Cela peut ouvrir une brèche, favoriser l’implication citoyenne, changer le rapport de forces.
Au niveau institutionnel, quels changements doit-il y avoir ?
Francis Wurtz. Le rapport de forces est la condition pour créer des ruptures économiques et politiques. Sur le plan économique, tout ce qui vise, dans les traités actuels, à transformer les règles libérales en règles naturelles intangibles doit changer. Sur le plan politique, la pyramide actuelle doit être inversée. Les citoyens doivent participer à l’élaboration des politiques avant que les décisions ne soient prises au niveau des institutions européennes. Ils doivent participer au contrôle de leur application, à l’évaluation de leurs effets. Mais la condition pour cela est que l’exercice en commun de certaines responsabilités au sein d’institutions communes, telles que le Parlement européen, réponde à une envie, et non pas à quelque chose de contraint. Il faut créer une volonté commune des peuples de s’associer entre Européens. Cela dépend largement de l’ambition que l’on fixe à la construction européenne. Une question doit être posée, qui ne l’est jamais par les dirigeants européens : que voulons-nous faire ensemble ?
Le rapport des mouvements sociaux à l’UE a-t-il changé ces dernières années ?
Francis Wurtz. Le mouvement syndical a fait d’énormes progrès dans le sens d’actions communes à l’échelle de l’Europe. C’est aussi vrai d’autres mouvements sociaux moins structurés, tel que celui des altermondialistes. Les jeunes générations sont nées avec la mondialisation, l’Internet, l’explosion des moyens de communication. Le risque est grand d’une immense déception, d’une tentation de repli. Il nous faut cultiver l’esprit d’ouverture aux autres, l’interaction entre les cultures. L’ambition commune aux Européens doit être tentante, répondre aux aspirations. Là est le noyau même du défi que nous avons à relever.
FEDERALISME : ANGELA MERCKEL MANGE LE MORCEAU
Depuis quelque temps déjà,un certain nombre de voix s’élevaient pour préconiser,comme solution ultime à la crise de l’euro,un « saut fédéral ».Le problème,avec ce genre de concept,c’est qu’il se prête à des interprétations multiples,voire contradictoires.A chaque évocation d’une telle perspective,l’on ne pouvait donc faire l’économie d’une longue périphrase du type: »si vous entendez par là une construction solidaire,ayant pour mission de contribuer au rattrapage des économies moins productives,dans une optique de co-développement,avec pour ambition commune la promotion d’un modèle social et environnemental avancé dans tous les pays membres,nous convergerons aisément! A ceci près qu’une telle conception est aux antipodes de l’ « économie de marché ouverte où la concurrence est libre » dont se réclament des chantres le plus véhéments du fameux « saut ».Il faut donc clarifier ce qui est réellement en jeu. »
Désormais,foin de toutes ces circonlocutions:la Chancelière allemande vient de dissiper toute ambiguité sur la nature de l’ « Union politique » qu’elle entend voir mise sur les rails.Devant le congrès de son parti,la CDU,elle a précisé les objectifs assignés à la « Nouvelle Europe » découlant de la réforme des traités qu’elle réclame avec force.Ils se nomment: discipline budgétaire plus stricte;surveillance macroéconomique accrue;moyens plus coercitifs pour faire respecter les règles;sanctions automatiques pour qui s’écarterait des normes;saisine de la Cour de Justice contre les contrevenants…Précision de taille:c’est à la Commission européenne -érigée au rang de quasi-gouvernement européen,avec un Président…élu au suffrage universel (!) et un super-commissaire chargé des finances- qu’il échoirrait le rôle de contrôleur et de redresseur de torts des autorités nationales ( comme c’est déjà le cas en matière de respect des règles de concurrence,avec les résultats que l’on sait).C’est ce qui s’appelle « manger le morceau »!
Apparemment,l’idée d’un transfert de souveraineté aussi colossal n’a pas eu pour effet d’émouvoir les députés conservateurs du Bundestag -habituellement si sourcilleux quant aux prérogatives de leur Parlement à la veille de chaque négociation européenne.Il est vrai que les règles appelées à devenir intangibles dans l’hypothèse où s’imposerait une telle « gouvernance économique intégrée » auraient beau être gérées par une Commission indépendante: elles obeïraient aux critères du capital allemand comme celles mises en œuvre par la Banque centrale européenne,elle aussi « indépendante »,sont ,pour l’essentiel,celles de la Bundesbank. « Maintenant,l’Europe parle Allemand! » a proclamé sous les vivats de ses collègues le président du groupe de la CDU. C’est dire combien est dérisoire la posture d’un Nicolas Sarkozy s’affichant en allié stratégique des dirigeants allemands,alors qu’il n’en est que le faire-valoir.
En vérité,la droite d’outre-Rhin entend tirer profit du statut privilégié qu’accordent à son « modèle » les sacro-saints marchés financiers.Elle est décidée à faire le forcing pour mettre en chantier SA réforme des traités européens.Dès ce 24 novembre,le « couple » (élargi au nouveau chef du gouvernement « technique » italien) donnera une sorte de « top départ » de ces grandes manoeuvres. La gauche européenne saura -t-elle donner aux citoyens les moyens de s’impliquer dans ce chantier majeur?
ITALIE: TROIS HOMMES ET UN COUP FOURRÉ
Trois hommes viennent, à des titres divers, d’œuvrer au changement de gouvernement en Italie: Silvio Berlusconi, en acceptant de démissionner; Mario Monti, en acceptant l’idée de remplacer le sortant; et Giorgio Napolitano, en mettant sa fonction de Président de la République, ses compétences et son prestige au service d’un règlement rapide de la crise politique de son pays. Il se trouve que, de par mes anciennes responsabilités au Parlement européen, j’ai eu l’occasion de côtoyer le premier, d’affronter le deuxième et de bien connaître le troisième. Je ne résiste donc pas à l’envie de commenter cette rencontre inattendue et très éloquente de trois visages fort contrastés d’un pays qui m’est cher.
Le « Cavaliere » tout d’abord. Il incarne tout ce qu’une frange d’hyper-privilégiés sans scrupule peut avoir de caricatural et de méprisable au milieu d’une société pourtant largement cultivée, subtile et solidaire. Certes, pour trouver des individus fortunés ignorant autant l’éthique que la bienséance et pouvant, le cas échéant, se livrer à des frasques peu reluisantes, inutile de franchir les Alpes… Mais dans l’échelle de l’affairisme louche; de l’étalage du luxe de mauvais goût; des abus de pouvoir et des mœurs repoussantes, cet ancien animateur de boîte de nuit devenu patron de presse puis Président du conseil a su gravir des sommets. Aucun démocrate ne pleurera sa chute. Bon débarras. La question est: sur quoi débouche ce changement?
Mario Monti est, quant à lui, aussi austère que le précédent est bouffon. Nul ne met en cause son sérieux. Cela étant, cet ancien de la tristement célèbre banque d’affaires américaine Goldman Sachs devenu ensuite Commissaire européen à la concurrence dans les années 2000, illustra son orthodoxie libérale, par exemple dans l’ « affaire Alstom » en contestant d’abord radicalement l’entrée de l’Etat au capital d’un groupe stratégique qui employait alors des centaines de milliers de salariés en Europe et dans le monde et se trouvait en grande difficulté financière, puis en mettant comme conditions à ce sauvetage, d’une part qu’un grand groupe privé remplace au plus vite l’Etat eu sein d’Alstom, de l’autre que ce dernier cède, en contre-partie de l’ « aide d’Etat » de 200 millions d’€, plusieurs de ses fleurons industriels à ses concurrents directs, notamment l’Allemand SIEMENS. Pour « rassurer les marchés », il était l’homme qu’il fallait… C’est bien là le problème!
Giorgio Napolitano, pour sa part, est carrément aux antipodes, du populiste débauché qui dirigea quatre gouvernements successifs à Rome. Ancien résistant dans sa jeunesse; éminente figure du Parti Communiste Italien jusqu’à la malheureuse dissolution de cette puissante force de gauche; député national puis européen très écouté, l’actuel Président italien est un homme cultivé, élégant et à tous égards respectable. Dans un moment historique où l’essentiel de la « classe politique » de son pays a failli, il sauve, d’une certaine manière, l’honneur de l’Italie officielle. Les divergences politiques qui nous ont, quelques fois, opposés au Parlement européen, notamment au sujet du traité constitutionnel, n’entravent pas mon estime pour cette personnalité d’exception.
Le problème est que le changement ainsi opéré n’épargnera nullement au peuple italien la violence des mesures exigées dès le 5 août dernier par la BCE dans la fameuse lettre « secrète » alors adressée au gouvernement italien – un diktat effarant que le successeur de Berlusconi et ses nombreux soutiens de droite et « de gauche » se sont engagés à respecter scrupuleusement. « Une telle situation ne ferait que renforcer la Ligue du Nord et Berlusconi » craint légitimement le dirigeant communiste Paolo Ferrero. La lutte continue de plus belle.




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