Posts filed under ‘Francis Wurtz’

DE QUOI « LAMPEDUSA  » EST-IL LE NOM ?

wurtz-l-humanite-dimanche    « Attention à la vague émotionnelle , on sait tous que personne n’a les moyens d’éviter ce type de tragédie « : cette mise en garde de la Commission européenne est rapportée par le correspondant de « Libération » à Bruxelles au lendemain du plus effroyable naufrage , au large de la Sicile, de réfugiés à la recherche d’un havre de paix et de sécurité en Europe. La volonté d’installer le fatalisme et l’accoutumance à l’inacceptable est sans doute le premier des scandales que révèle l’évocation de l’affaire du 3 octobre près des côtés italiennes. Permettons-nous donc d’insister lourdement : selon l’Office des Migrations internationales, 25 000 personnes ont trouvé la mort dans des circonstances analogues depuis 1993 ! Plus de quinze fois le bilan du Titanic dont le monde entier parle encore un siècle après, ou, dit autrement, près de dix fois celui du « 11septembre » qui a -légitimement- mobilisé toute la communauté internationale contre le terrorisme et même -illégitimement- justifié deux guerres ! Après Lampedusa, l’Union européenne,pourtant directement interpelée, déplore comme à chaque fois mais, de fait, banalise ce drame récurent . Quelle horreur faut-il attendre pour que l’UE accepte de voir cette réalité en face et se résolve à prendre le taureau par les cornes ?fw10-102013

Le problème ne date pas d’hier et le mal est profond: en 2006, suite à l’appel à l’aide de l’Espagne à l’Europe pour faire face à un afflux massif de migrants sur ses côtes, avait été créée une « patrouille européenne contre l’immigration clandestine » dotée d’un budget de plus de 3 millions d’euros. Avions, corvette, patrouilleur de différents pays de l’Union furent mobilisés pour contenir les intrus. Le Commissaire « à la justice » de cette époque, Franco Frattini, évoqua à ce propos un « moment historique » et célébra cette « expression tangible de solidarité » …entre États membres. (Précision: cet orfèvre en matière de solidarité vient de briguer le poste de secrétaire général de l’OTAN.) Cette tendance à se recroqueviller dans une forteresse quitte à sacrifier des valeurs essentielles que l’on continue de professer par ailleurs imprègne notamment la politique de l’asile ultra-restrictive pratiquée aujourd’hui par la plupart des États de l’UE. Le nombre de demandeurs d’asile s’étant vus accorder une protection en 2012 dans toute l’UE atteint ainsi péniblement 100 000 (dont 14 000 en France, dépassée par la petite Suède et -nettement- par l’Allemagne). Cela représente 0,0002% de la population de l’UE! Pas de quoi faire de cauchemar . Et encore, seule la moitié d’entre eux a obtenu le statut , mieux garanti , de réfugié. Il n’empêche, les dirigeants européens n’ont qu’une obsession: surveiller, contrôler, interner, expulser…,bref verrouiller les entrées légales sur le territoire de l’UE, au risque de renforcer le pouvoir des passeurs, ces trafiquants criminels d’être humains en détresse. C’est une autre leçon à tirer de la catastrophe de Lampedusa. Et pourtant…A tout l’arsenal d’instruments dont elle dispose déjà à cet égard (De l’agence Frontex chargée du contrôle des frontières extérieures au système Eurodac qui conserve et compare les empreintes digitales des demandeurs refoulés), l’Union européenne ajoute cette semaine le système Eurosur (244 millions d’euros) qui permettra une surveillance plus performante en Méditerranée, y compris au moyen de satellites et de drones. A quelle civilisation nous prépare cette fuite en avant !

Car, là où le bât blesse fondamentalement pour l’UE et ses États membres, c’est évidemment dans leur refus absolu de reconnaître leur part de responsabilité dans la déstabilisation de régions entières qui pousse des millions d’êtres humains sans espoir à l’exil forcé au péril de leur vie. Voilà pourquoi ils craignent tant « la vague émotionnelle  » que suscite l’enfer du 3 octobre à Lampedusa .

10 octobre 2013 at 10:43 Laisser un commentaire

HUIT JOURS QUI ÉBRANLÈRENT LES VA-T-EN GUERRE

wurtz-l-humanite-dimanche   Une fois n’est pas coutume: je partage l’opinion de notre ministre des Affaires étrangères lorsqu’il juge que les journées qui viennent de s’écouler « resteront peut-être dans l’Histoire comme la semaine internationale du dégel », et ce « qu’il s’agisse de la Syrie ou de l’Iran ». IL faut, en effet, se pincer pour s’assurer de ne pas rêver en mesurant le retournement de situation qui vient de se produire sur les deux enjeux les plus explosifs de l’heure ! D’un côté, le Conseil de sécurité de l’ONU unanime lance le processus de démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Et il le fait « de manière pacifique » (John Kerry), sur la base des principes actés dans l’accord conclu entre Washington et Moscou, à la suite de la proposition de la Russie de placer ces armes sous contrôle international en vue de leur destruction. Mieux : le Secrétaire général des Nations Unies propose, dans ce nouveau contexte, que soit relancé le projet de conférence de paix sur la Syrie, appelée « Genève 2 », à la mi-novembre et missionne son « représentant spécial », l’excellent diplomate algérien Lakhdar Brahimi , pour tenter d’en créer les conditions. De l’autre, les États-Unis et l’Iran, ennemis mortels depuis 34 ans, ont brisé la glace au plus haut niveau. La France a fait de même. Et, sur ce contentieux aussi,rendez-vous a été pris pour relancer à la mi-octobre, toujours à Genève, des négociations longtemps réputées sans issue au sujet des intentions prêtées à Téhéran de chercher à se doter subrepticement de l’arme nucléaire .fw310

Soulignons, en plus, un troisième « miracle »: toutes ces très salutaires et encourageantes volte-faces ont eu lieu au sein des institutions de l’ONU ou en marge de son Assemblée générale. Autrement dit, grâce à ces fameuses « Nations Unies » que les va-t-en guerre s’apprêtaient il y a peu à contourner sans état d’âme pour « punir » un tyran, au risque d’embraser toute la région. Aujourd’hui, c’est un fait : la diplomatie a triomphé de la canonnière et l’unilatéralisme occidental a cédé la place à la coopération internationale. Toute personne responsable ne peut que s’en réjouir. A deux nuances près…

D’abord, il faut rester vigilant,tant il est à craindre que les frustrés des « frappes », désormais remisées, soient à l’affût de la première occasion -et le régime syrien est capable de leur en fournir- de brandir le « chapitre VII », leur passage préféré de la Charte de l’ONU car il fait référence au « recours à la force »! Ensuite,il est éminemment regrettable que ni la France ni l’Union européenne ne soient à l’initiative de ce nouvel agenda diplomatique . Toutes deux auraient pourtant une belle carte à jouer dans ce climat propice au dialogue : celle de relancer l’idée, gelée depuis cinq ans, d’un « traité paneuropéen de sécurité » visant une résolution générale des questions de sécurité et de contrôle des armements sur tout le continent européen. Lancé par le Russe Medvedev en 2008, ce projet d’envergure avait été salué comme « intéressant » par la présidence française de l’UE…avant d’être enterré sans autre forme de procès!
L’heure n’est-il pas au « dégel  » ?

3 octobre 2013 at 5:44 Laisser un commentaire

COUP DE TONNERRE SYNDICAL DANS LE DEBAT EUROPEEN !

wurtz-l-humanite-dimanche   Un épais murmure parcouru la grande et belle salle « Victor Hugo » de l’Assemblée Nationale lorsque Bernadette Ségol, la Secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES), expliqua à son auditoire , largement acquis aux thèses européennes classiques , qu’elle venait de participer au « Forum social » de la Fête de l’Humanité et que le public qu’elle y a rencontré -« différent de celui d’ici »- était, à ses yeux, « absolument essentiel dans la période actuelle » pour qui veut défendre l’idée européenne contre la politique menée en son nom aujourd’hui. C’est que nous nous trouvions dans une conférence organisée par l’Institut Jacques Delors qui réunissait comme orateurs un large éventail politique européen – socialistes, verts, libéraux…- à l’exclusion de tout porteur d’une vision alternative de la construction européenne. Dans un passé pas trop éloigné, le discours officiel de la CES n’était pas de nature à troubler exagérément ce type de rencontre. Cette période est clairement révolue! Les propos tenus ce 16 septembre par la dirigeante syndicale européenne à Paris méritent à cet égard toute notre attention.fw

« La CES a toujours été pro-européenne « , mais pour se faire comprendre des travailleurs, il faut être clairs sur « l’autre Europe, l’Europe sociale », que nous voulons, commença Bernadette Segol, fustigeant l’ obsession du « libre marché » et la « concurrence sociale vers le bas qui se passe aujourd’hui »? Puis elle s’en prit avec une franchise décapante au très « merkélien » Commissaire européen aux questions économiques et monétaires: « Ohly Rehn demande aux syndicats espagnols de baisser les salaires pour être plus compétitifs vis à vis des Français! Mais, c’est la descente aux enfers! » s’indigna-t-elle. Rappelant quelques avancées sociales arrachées dans le passé, telles que les directives sur l’égalité des genres; la santé et la sécurité au travail; l’information et la consultation des travailleurs; les comités d’entreprise européens; le congé parental…, elle exprima toute la frustration du monde syndical devant l’insupportable dérive libérale de l’UE : « Aujourd’hui, il n’y a rien à se mettre sous la dent ! C’est: laissez faire le marché, l’emploi suivra ! Nous sommes dans le capitalisme de casino! » Quant au « plan de croissance » négocié en son temps par François Hollande: « Qu’est-il devenu? » interrogea la syndicaliste. « Quel argent a-t-il été mobilisé? Pour où? Pour qui?  » Devant une salle interloquée car davantage habituée à la langue de bois bruxelloise qu’au langage de la vie réelle, la dirigeante de la CES usa encore de mots justes à propos des « solutions de la troïka et du mandat de l’eurogroupe : indéfendables sur le plan humain; contre-productives en matière économique et nulles du point de vue de la confiance dans le projet européen! « Plus tard, s’adressant à une députée européenne qui appelait à tenir compte du fait que la question des salaires n’était plus entièrement nationale puisque la Banque centrale européenne en parlait de plus en plus , la syndicaliste lui a lancé: « Vas dire ça à IG-Metall, à Ver.Di ou à la CES en général ! Il faut voir comment les travailleurs et les citoyens vivent ça ! Il faut arrêter de considérer les salaires comme un problème pour la compétitivité de l’économie. » Enfin, elle fit très pertinemment le lien entre les aspirations sociales et les exigences démocratiques en soulignant qu’au sein de son Comité exécutif de 134 membres, face à la politique subie, « l’idée d’accorder plus de pouvoir à l’Europe, ça ne passe pas !  » et en insistant sur l’importance d’acquérir « la capacité d’influer sur les décisions, c’est à dire la démocratie ».
Voilà qui ouvre de réelles perspectives de dialogues, de convergences et de rassemblement dans l’action.

26 septembre 2013 at 3:13 5 commentaires

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