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GRECE: CE QUE « SOLIDARITE » VEUT DIRE
Un mouvement de solidarité s’amorce enfin envers le peuple grec. Je ne parle pas des paroles de commisération qui ne coûtent pas cher et ne rapportent rien à personne. Ni des postures apparemment plus radicales, mais isolées et sans lendemain. À ma connaissance, la pétition de l’ « Humanité » a été, en France, le premier acte réunissant les trois ambitions d’une campagne de soutien du type de celle dont nous avons besoin: s’adresser à un large public et viser une dimension européenne; être articulée à une argumentation politique allant au fond des choses; enfin envisager une action dans la durée.
Son premier atout est naturellement de permettre de faire s’exprimer et s’engager un très grand nombre de personnes, du simple citoyen à la personnalité la plus marquante, sans se limiter à la sphère des « militants » ou autres convaincus, et en dépassant résolument nos frontières. Quel démocrate peut-il rester indifférent à cette descente aux enfers que les coalisés de Bruxelles, de Francfort et de Washington veulent imposer à ce peuple meurtri! « Economiser »10% des richesses produites dans un pays en l’espace de deux ans, c’est du jamais vu Europe occidentale en temps de paix! Et derrière le cas de la Grèce se profile celui de toute l’Europe méditerranéenne, et donc celui de la zone Euro elle-même, France comprise. Ne dit-on pas déjà que le gouvernement voit dans le recul de l’âge de départ à la retraite un signe nécessaire à envoyer aux agences de notation! Il faut le souligner: l’issue de cette terrible confrontation de classe du capitalisme financier n’est pas écrite, tant les contradictions à l’œuvre sont appelées à s’exacerber. L’exigence première est de ne pas laisser le peuple grec, ni aucun autre, seul dans ce bras de fer. L’existence, dans ce contexte, d’une chaîne humaine reflétant un large courant d’opinion solidaire confortera et l’esprit de résistance et les exigences alternatives. Cette pétition peut y contribuer.
La deuxième qualité de l’appel de l' »Humanité » me paraît être qu’il s’accompagne d’un effort permanent d’argumentation politique. Car les pièges ne manquent pas, pour tenter de détourner l’exaspération populaire de la remise en cause des règles perverses de l’actuelle construction européenne et du système capitaliste mondialisé en général. Voyez le dangereux national – populisme que nourrit sans vergogne la droite allemande sur le thème: « ce n’est pas aux pays « vertueux » de payer pour les peuples insouciants »! Ou encore la démagogie hypocrite d’un Sarkozy: il endosse volontiers l’habit flatteur de « l’ami de la Grèce », alors qu’il n’est, plus prosaïquement, que l’ami des banques françaises détentrices de 40% des dettes de la Grèce, et qui entendent se faire payer rubis sur l’ongle sur le dos de la population de ce pays sinistré. Et puis il y a le piège du discours technocratique cher à Dominique Strauss-Kahn ou à Jean-Claude Trichet, pour qui les « marchés » peuvent se tromper mais sont, en tout état de cause, incontournables. Nul n’aurait donc d’autre choix que de se soumettre à leurs humeurs volatiles et à leurs appétits insatiables. Etc… Bref, la solidarité vraie est inséparable d’une bataille d’idées de tous les instants pour permettre aux citoyens de conserver leur libre arbitre et au débat démocratique de s’émanciper des dogmes dominants. C’est le parti-pris de l' »Humanité ».
Enfin, cette initiative du journal de Jean Jaurès n’en est qu’à ses débuts. Mais, sous la forme actuelle ou sous une autre, elle peut s’inscrire dans la durée. C’est primordial, car la crise financière du système ne fera que s’exacerber dans ce qui est encore la zone euro, et au-delà, dans les mois, voire les années à venir, jusqu’à ce que pourront intervenir des ruptures essentielles avec l’ordre actuel. En appelant à « se mobiliser pour préserver les chances d’une Europe des peuples », la pétition de l' »Humanité » fait le lien entre l’action immédiate et ce combat de longue haleine qui, seul, peut laisser espérer une sortie par le haut de la dramatique impasse dont la « crise grecque » est, aujourd’hui, le symptôme.
« NOUS POURRONS TUER 20 MILLIONS D’HOMMES »
Le Général De Gaulle expliqua le principe de la « force de dissuasion », le 4 mai 1962, à son porte parole, Alain Peyrefitte, en ces termes: « D’ici la fin de l’année prochaine, nous aurons ce qu’il faut pour tuer vingt millions d’hommes deux heures après le déclenchement d’une agression. » Puis, il précisa: « Nous ne les tuerons pas, parce qu’on saura que nous pourrions le faire. Et, à cause de ça, personne n’osera plus nous attaquer (…) Nous allons devenir un des quatre pays invulnérables. » ![bombe-atomique-americaine[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2010/04/bombe-atomique-americaine1.jpg?w=455)
En quelques mots, tout était dit. C’est pour tenter de prévenir la contagion de ce raisonnement à tous les Etats désireux de se rendre, aux aussi, « invulnérables » en se rendant capables de « tuer vingt millions d’hommes » en deux heures, que fut signé le Traité de Non Prolifération nucléaire (TNP) en 1968 (entrée en vigueur en 1970). Trois pays refusèrent d’y adhérer: L’Inde, la Pakistan et Israël. D’autres trainèrent les pieds pour le ratifier. En particulier la France qui mit 22 ans à s’exécuter (1992)! C’est que ce texte, d’une importance primordiale pour la sécurité planétaire, comportait des obligations tant pour les pays non détenteurs de la bombe – s’engager à ne pas l’acquérir et laisser l’Agence internationale de l’Energie atomique (AIEA) effectuer ses contrôles – que pour les cinq puissances nucléaires alors reconnues comme telles – s’abstenir de toute attaque on menace contre des pays non dotés de « la bombe », se porter à leur secours en cas de besoin, et surtout « poursuivre de bonne foi des négociations » sur un désarmement nucléaire généralisé (c’est le fameux « article 6 » du TNP). C’est pour vérifier le respect de ces engagements qu’une « Conférence d’examen » du TNP est réunie tous les cinq ans. La prochaine s’ouvre ce 3 mai à New York. A lire nombre de commentaires, un seul problème se poserait: quelles sanctions contre l’Iran, signataire du TNP, pour le contraindre à abandonner son projet supposé de fabriquer des armes nucléaires. La réalité est bien plus complexe.
La vérité, c’est que la sécurité internationale ne se divise pas. Elle ne peut reposer sur le privilège des uns et le harcèlement des autres. Elle exclut les exceptions à la règle commune. Elle suppose la coopération de tous, le respect de chacun, la confiance mutuelle. En un mot: l’égalité de traitement. Or, il n’en est rien. Qu’a-t-on fait, depuis les 40 ans qui nous séparent de l’entrée en vigueur du TNP pour placer Israël devant ses responsabilités et travailler à faire du Moyen Orient une « zone exempte d’arme nucléaire »? Où est la limite entre une prolifération acceptable en Israël et une prolifération proscrite (si elle est prouvée) en Iran? La même question vaut pour l’Inde, à laquelle Washington a signé un passe-droit en 2005, entrainant ipso facto l’exigence du Pakistan (parrains des talibans afghans) de voir, lui aussi, légitimer « sa » bombe.
Alors, que faire pour sauver le TNP et lutter efficacement contre TOUTE prolifération nucléaire? L’affaire est avant tout entre les mains des cinq puissances nucléaires reconnues. D’abord, elles doivent prouver au monde leur « bonne foi » en faveur du désarmement nucléaire généralisé- y compris, donc, en ce qui les concerne elles-mêmes. Il faut aller de l’avant au lieu de mégoter comme le fait le gouvernement français, paniqué à l’idée de devoir toucher à son tour à ses 300 têtes nucléaires. Ensuite, cela suppose des actes significatifs de la part de l’OTAN. Par exemple, retirer les quelques 200 armes atomiques américaines toujours stationnées en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie et en Turquie, et renoncer définitivement à installer un système de défense antimissile – fût-il « allégé » – en Europe centrale. Enfin, la dénucléarisation du Moyen Orient est la vraie – et sans doute la seule – solution durable à la crise nucléaire iranienne.
Puisse la relance du débat sur le désarmement nucléaire faire murir un nouveau paradigme de la sécurité internationale qui fasse disparaitre des esprits l’idée monstrueuse qu’il faille prouver sa capacité à « tuer 20 millions d’hommes » pour vivre en paix.
Chronique pour l’H.D.
25/04/2010
Chronique d’un scandale européen
Décembre 2009 : les «agences de notation» livrent la Grèce aux vautours des marchés financiers en dégradant sa « note ». Les grands argentiers européens accablent aussitôt le faible pour rassurer les puissants : un super-plan d’austérité est imposé à la Grèce. Athènes se plie aux injonctions et présente un plan d’économies drastique. Pourtant, « l’aide » n’arrive pas. Nouvel espoir le 11 février : Nicolas Sarkozy annonce qu’Angela Merkel et lui-même allaient « soutenir la Grèce et son plan». Sans suite. 3 mars : pressé par Bruxelles de décider des « mesures additionnelles » pour répondre aux doutes persistants des «investisseurs», le gouvernement Papandréou s’exécute. Mais d’aide, point.
25 mars : le Conseil européen finit par adopter un « plan de sauvetage » de la Grèce. En fait, il espère que sa seule déclaration suffira à rendre confiance aux « investisseurs ». L’accord ne prévoit des financements qu’« en dernier ressort », si les États membres de la zone euro le décident à l’unanimité, et seulement après évaluation de la situation par la Commission européenne et la Banque centrale. En tout état de cause, il s’agirait de « prêts bilatéraux » de chaque État et à un taux supérieur à la moyenne de la zone euro pour ne pas encourager le laxisme ! Enfin, le Fonds monétaire international, outre l’envoi d’« experts » sur le terrain, devra participer au « sauvetage » financier. On en a froid dans le dos. En attendant, l’Europe continue de laisser un pays meurtri se débattre contre les « investisseurs » qui lui imposent désormais des taux d’intérêt jusqu’à 150 % plus élevés que ceux offerts a l’Allemagne – pays à la fois le plus riche et le plus rétif à toute aide effective. La Grèce est dès lors enfermée dans un piège : plus elle a de difficultés, plus l’argent emprunté coûte cher, et plus l’argent coûte cher, plus elle a de difficultés ! Cela ne peut durer.
11 avril : les argentiers de la zone euro, par crainte d’un effet de contagion, sont acculés à bouger. Ils précisent enfin les conditions de leur « aide » à la Grèce. Comme prévu, les 30 milliards d’euros mis à disposition pour 2010 seront prêtés sur trois ans à un taux d’intérêt de l’ordre de 5 %. Ce taux, très au-dessus du taux moyen du marché dans la zone euro, permettra aux généreux prêteurs de gagner beaucoup d’argent dans l’opération ! Rappelons qu’une tout autre solution était possible en court-circuitant les marchés : ainsi la Banque centrale européenne prête-t-elle aux banques tout l’argent qu’elles désirent à… 1 % ! Mais les traités européens lui interdisent formellement d’accorder des prêts aux États membres !
Un comble : le prêt complémentaire concédé à la Grèce par le Fonds monétaire international sera accordé à un taux sensiblement plus avantageux que celui des « partenaires » de la Grèce dans la zone euro !
Tout un symbole… La sévérité européenne a, selon Jean-Claude Junker, président de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro), une sorte de vertu pédagogique. Elle vise à « encourager (la Grèce) à retourner le plus rapidement possible à un financement normal sur les marchés », autrement dit à mener une politique économique et sociale susceptible de regagner « la confiance des investisseurs ».
Il aura donc fallu quatre mois pour que les principaux décideurs de la zone euro mettent concrètement au point ce laborieux mécanisme, payé au prix fort par le peuple grec. Quand on pense à la rapidité avec laquelle ces mêmes États avaient secouru les banques et au volume des crédits alors mobilisés, on mesure la place respective des institutions financières et des peuples dans l’ordre des priorités des principaux dirigeants européens.
La Grèce est-elle au moins sauvée à présent ? Pour beaucoup d’économistes, notamment outre-Atlantique, les plus grands doutes sont de mise. Dans les jours qui viennent, les marchés scruteront de près le verdict des « agences de notation ». En l’espace de quatre mois, ce véritable scandale aura cruellement révélé jusqu’à quelles extrémités peut conduire le fait de toujours différer l’incontournable : changer l’Europe !
Chronique pour l’H.D.
15/04/2010




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