Posts filed under ‘Francis Wurtz’

TURQUIE : UNE VICTOIRE PEUT EN CACHER UNE AUTRE !

Les démocrates turcs voient renaître l’espoir d’un changement de régime dans les prochaines années . Les élections municipales du 31 mars dernier se sont traduites par un camouflet sans précédent pour Erdogan et une victoire sans équivalent du principal parti d’opposition, le CHP. Le premier avait remporté tous les scrutins depuis son accession au pouvoir, il y a plus de 20 ans : cette fois, son parti, l’AKP, vient de perdre 5 millions de voix sur les municipales de 2019 et sa place de première force politique du pays. Le second enregistre un gain global de 2,5 millions de suffrages sur 2019 et remporte des succès dans les cinq plus grandes villes de Turquie : de quoi dépasser toutes ses espérances, au premier rang desquelles la consolidation de sa prise de guerre de 2019 : la mairie d’Istanbul (16 millions d’habitants), réputée être un tremplin vers le pouvoir suprême. Le nom du maire, Ekrem Imamoglu, est à retenir…

Mais ce n’est pas tout. Cette impressionnante victoire en cache une autre : celle du parti dit « pro-kurde », le DEM, qui succède au HDP, obligé de changer de structure et de direction pour échapper au risque d’interdiction que le pouvoir dictatorial d’Ankara fait régulièrement peser sur cette famille politique. Or, le DEM maintient, à l’issue de ces élections, son influence dans le pays -dont il reste la troisième formation politique- et l’accroît même sensiblement dans la région du Kurdistan. Même à Istanbul, où le « vote utile » jouait contre lui, il remporte un district. 

Pour prendre la mesure du tour de force que représentent ces résultats, il faut savoir qu’une cinquantaine de maires HDP élus en 2019 ont été arbitrairement arrêtés et révoqués , et leur mairie mise sous tutelle administrative par l’Etat, tandis qu’une répression de type colonial s’abat en permanence sur toute la région à dominante kurde !  Une illustration des rapports qu’entretient l’Etat-Erdogan avec les élus de ce parti -aujourd’hui le DEM-  nous a été fournie au lendemain même des récentes élections, dans la grande ville de Van (dont la métropole compte plus d’un million d’habitants). La commission électorale locale décida que le maire DEM, Abdallah Zeydan, élu avec 56%, n’était pas éligible car il avait été accusé il y a 8 ans…d’avoir assisté aux obsèques de membres du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) tenu pour « terroriste » ! Elle déclara élu son adversaire, du parti d’Erdogan, qui venait de recueillir péniblement 27% ! 

Seule la très forte mobilisation que suscita cet invraisemblable déni de démocratie permit d’arracher la validation de l’élection de Zeydan. Depuis la région kurde, à l’Est de la Turquie, jusqu’à Istanbul, à l’Ouest du pays, les manifestations de soutien au maire DEM se multiplièrent, malgré une violente répression ainsi qu’une centaine d’interpellations, parmi lesquelles celle de 10 avocats. Voilà qui illustre ce qu’est le combat des Kurdes pour leurs droits, sous l’actuel régime. Fait nouveau : le parti CHP et le maire d’Istanbul se sont associés aux protestations contre l’opération anti-kurde  du pouvoir, qualifiée d’ « inacceptable » et de « totalement ubuesque ».

 L’avenir n’est pas écrit. L’expérience incite à la prudence concernant l’avenir d’Erdogan. On veut néanmoins espérer qu’une page vient d’être tournée dans le long et dur combat des forces démocratiques turques et kurdes . Notre solidarité avec elles n’en doit que s’affirmer davantage . 

11 avril 2024 at 12:09 Laisser un commentaire

MIGRANTS NAUFRAGÉS : LES OUBLIÉS DE « L’EUROPE HUMANITAIRE »

Est-il interdit, durant la campagne des élections européennes, d’évoquer le fléau des naufrages répétés d’embarcations de migrants en Méditerranée ? C’est l’impression que donne l’Union européenne,  jusque dans ses instances les plus directement concernées,  en faisant l’impasse sur cette tragédie responsable de près de 29 000 morts en l’espace de 10 ans près de nos côtes. Ainsi, les 18 et 19 mars dernier, le très officiel « Forum humanitaire européen » de Bruxelles -censé permettre aux dirigeants européens de profiter de l’expérience de quelque 1400 participants pour trouver des « solutions durables aux défis humanitaires complexes actuels »-  a « omis » d’inscrire cet enjeu humain de premier plan à l’ordre du jour de ses travaux ! Ce forum « aurait pu constituer un espace légitime pour inscrire les secours en mer à l’agenda politique de l’Union européenne. Ce sujet a pourtant été totalement occulté », accusent deux éminentes personnalités de la communauté humanitaire (1). Avec raison, ils soulignent qu’il s’agit en l’occurrence d’un aspect de la question migratoire qui devrait échapper à toute controverse puisqu’il relève ni plus ni moins que du droit international humanitaire, qui fait du sauvetage de naufragés un devoir incontournable. Or, la seule fois où un chef de gouvernement européen a réellement tenté d’inaugurer une politique efficace d’aide aux naufragés -l’opération « Mare nostrum » lancée en 2013 par le Président du Conseil italien Enrico Letta- , celle-ci fut littéralement sabordée par les autorités européennes. A l’inverse, lorsque l’actuel gouvernement d’extrême-droite de Rome immobilise des navires de sauvetage humanitaire, entrave les actions de secours et harcèle les ONG concernées, il trouve grâce auprès de la Commission européenne. 

Cette attitude doit coûte que coûte susciter des réactions à la hauteur de son indignité. Souvenons-nous de l’affaire du sous-marin parti, l’an dernier, à la recherche du Titanic : « D’énormes moyens sont déployés pour retrouver les 5 passagers du Titan, dont un milliardaire qui a payé 250 000 dollars. Qu’a-t-on fait pour secourir les 750 migrants du chalutier qui a coulé au large des côtes grecques ? RIEN ! Honte à Frontex et à l’UE! » s’indigna légitimement la réalisatrice Marie-Monique Robin (2). D’éminents anthropologues crient régulièrement leur colère : Didier Fassin, professeur au Collège de France, fustige « la politique criminelle de l’Union européenne en Méditerranée, (qui) se déploie dans l’indifférence générale », tandis que, pour  Michel Agier, Filippo Furri et Carolina Kobelinsky, « L’indifférence face aux morts en Méditerranée est le signe d’un effondrement en humanité ». Il faut entendre ces mises en garde. Il n’y a rien de plus dangereux pour une civilisation que l’accoutumance à l’inacceptable. 

Rappelons l’esprit des demandes du « Conseil national consultatif des droits de l’homme » aux États européens, dont, le cas échéant, la France, pour en finir avec ces tragédies honteuses : qu’ils respectent le droit international humanitaire et les conventions qu’ils ont eux-mêmes ratifiées ; qu’ils cessent les stratégies d’épuisement voire de criminalisation des ONG de secours en mer; qu’ils coordonnent les activités de recherche et de secours par les pays riverains concernés avec le soutien de l’Union européenne; qu’ils proscrivent la violence des gardes-côtes (particulièrement en Libye !) et qu’ils renforcent les moyens d’identification des victimes. Une Europe humaine, c’est aussi cela.

————

(1) Pierre Micheletti, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, et François Thomas, président de l’association « SOS Méditerranée » (« Le Monde » , 28/3/2024)

(2) Voir « L’Humanité », 1/9/2023

4 avril 2024 at 4:27 Laisser un commentaire

INSUPPORTABLE MILITARISATION DES ESPRITS !

Face à l’impasse actuelle sur la ligne de front de la guerre russo-ukrainienne, le matraquage militariste a franchi un nouveau seuil en Europe, au point d’en devenir insupportable. Emmanuel Macron a, comme il se doit, pris le leadership de cette gesticulation guerrière en « brisant le tabou » de l’envoi éventuel de « troupes au sol » dans le pays agressé; en ironisant sur la pusillanimité de ses proches alliés qui, au début du conflit, envisageaient de « proposer des sacs de couchage et des casques » aux Ukrainiens; en invitant ses homologues à « ne pas être lâches »; en affirmant ne se fixer, quant à lui, « aucune limite, aucune ligne rouge » dans l’engagement français au côté de Kiev; puis en lâchant, semble-t-il, d’un ton détaché, devant quelques proches : « De toute façon, dans l’année qui vient, je vais devoir envoyer des mecs à Odessa », avant de se mettre en scène en pleine séance de boxe, dans l’une de ces poses virilistes habituellement plus en vogue à Moscou qu’à Paris…De l’initiative politique la plus aventureuse à la communication la plus déplacée : Macron tel qu’en lui-même. 

Bruxelles n’est pas en reste. La Présidente de la Commission, Von der Leyen, outrepassant allègrement son champ de compétences, évoque devant le Parlement européen « une menace de guerre », quoique « peut-être pas imminente » (!) et invite les Européens à « y être préparés ». Le Président du Conseil européen, Charles Michel, y va également de son couplet belliciste : « L’Europe doit passer en mode économie de guerre », proclame-t-il, martial, car, pour ce pâle imitateur de Clausewitz, « si nous voulons la paix, il faut nous préparer à la guerre ». N’hésitant pas à en rajouter sur sa rivale Von der Leyen, il nous met en garde : « Si nous n’apportons pas suffisamment d’aide à l’Ukraine, nous serons les suivants »! Manifestement fier que ce soit sous sa présidence qu’a été actée « la naissance de l’UE géopolitique » et qu’a eu lieu « une première dans l’histoire de notre Union : (la livraison) d’armes létales à l’Ukraine » ! « Nous pouvons être fiers de ce que nous avons déjà accompli », confirme le représentant des 27 Etats de l’Union européenne : « l’industrie de défense a augmenté sa capacité de production de 50% depuis le début de la guerre et nous doublerons la production de munitions pour atteindre deux millions d’obus d’ici la fin de l’année prochaine ». Quant aux projets de renforcement de notre industrie d’armements d’ici 2030, ils offriront « de la prévisibilité accrue à nos entreprises » et permettront de « créer des emplois et de la croissance dans l’ensemble de l’UE », ose-t-il ! « Nous devons être capables de parler le langage de la puissance, nous devons opérer un changement radical et irréversible (sic) de notre réflexion », conclut le politicien, depuis son petit nuage guerrier. 

L’exemple venant d’en haut, chaque pays a sa variété de va-t-en guerre. En France, c’est la liste LR aux élections européennes qui innove en plaçant en troisième position le Général Christophe Gomart, ancien directeur du Renseignement militaire et ex-commandant des opérations spéciales, l’un des nombreux experts qui nous font vivre en direct sur les media la guerre, comme si vous y étiez. C’est que l’éventuel futur élu européen du parti d’Eric Ciotti sait apprécier en connaisseur notre armée, « la seule armée européenne qui intervienne à l’extérieur », « la seule qui ait été engagée de manière opérationnelle à travers l’Afrique, le Sahel, en Afghanistan, en Irak,… et aujourd’hui encore au Liban ». Et donc ? « Elle est prête de manière opérationnelle ; maintenant, elle a besoin de se réarmer ».
C’est quand même beau, tout ce dévouement à la cause de la solidarité et de la paix …

29 mars 2024 at 10:14 Laisser un commentaire

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