L’INSATIABLE APPETIT DES MARCHÉS
La douloureuse expérience de cet été aura -espérons le!- définitivement prouvé à qui en aurait douté que l’appétit des marchés financiers est décidément insatiable et que toute stratégie visant à les « rassurer » plutôt qu’à s’en émanciper entrainera l’Europe entière dans un engrenage fatal, tant sur le plan social qu’en ce qui concerne la démocratie. Petit retour en arrière. « C’est une nouvelle ère qui commence dans l’histoire de l’euro » se rassurait « Die Tageszeitung » de Berlin au lendemain de l’accord « historique » du 21 juillet entre les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro. Pour tous les responsables, la contagion de la crise était enfin enrayée. Nicolas Sarkozy célébrait « l’ébauche d’un Fonds monétaire européen ». De fait, ce 21 juillet, les dirigeants européens avaient décidé de mesures qui, dans leur logique -rassurer les marchés- paraissaient plus audacieuses que jamais : nouveau « plan d’aide » à la Grèce de 160 milliards d’euros, et surtout pouvoir confié au Fonds européen de stabilité financière (FESF, garanti par les Etats membres à hauteur de 440 milliards d’euros, dont 89 milliards par la France) de racheter des titres de dettes ou d’accorder des prêts à des pays de la zone en difficulté. Et ce dès fin septembre, après ratification des parlements nationaux. ![article_CPS.HYY80.210108184608.photo01.photo.default-512x344[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2011/08/article_cps-hyy80-210108184608-photo01-photo-default-512x3441.jpg?w=150&h=100)
Moins de quinze jours après, pourtant, la tempête financière se déchainait de plus belle, touchant à présent le cœur de la zone : Espagne et Italie. M. Barroso, le président de la Commission européenne, dut reconnaitre piteusement que « les décisions audacieuses du 21 juillet n’ont pas eu les effets escomptés ». Devant cet échec, le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, crût calmer le jeu en rachetant des titres de dette publique en attendant que le FESF soit autorisé à le faire. Il accorda aussi des crédits supplémentaires aux banques qui hésitent à nouveau à se prêter de l’argent entre elles. Rien n’y fit : même « la BCE n’a pas réussi à modifier l’humeur des marchés », titrait « Les Echos » le 5 août. Les « investisseurs » avaient remarqué qu’elle s’était contentée de racheter de la dette des petits pays. Ils exigeaient qu’elle fasse de même pour les gros. « Standard & Poor’s », l’agence de notation qui avait dégradé la note des USA, s’en mêla, soulignant que « la BCE doit continuer à se montrer rassurante » pour les marchés. Ce qu’elle fit, en acceptant le 8 août ce qu’elle avait strictement refusé le 4 : racheter des titres espagnols et italiens. Mais avec, en contre-partie, une quasi-mise sous tutelle de l’Italie, qui a conduit l’ancien et illustre commissaire européen, pourtant libéral, italien, Mario Monti, à lancer ce terrible cri du cœur : « Désormais l’Italie est dirigée par un podestat étranger »!(Sous le fascisme, le podestat, nommé par décret royal, concentrait tous les pouvoirs normalement dévolus aux organes démocratiques dans chaque commune).
Quelle sera la prochaine étape dans cette descente aux enfers pour les peuples et la démocratie destinée à rassurer les marchés ? Un ministre des finances européen doté d’un droit de véto sur les choix nationaux ? Un Président européen (de préférence allemand a suggéré un ex- économiste du FMI…)? Un » Conseil de stabilité » chargé de surveiller, gérer, sanctionner des Etats « laxistes »? Comment contribuer à contrer cette fuite en avant redoutable et sans limite? Nous y reviendrons dans la prochaine chronique.
QUESTIONS APRES LA TRAGEDIE D’OSLO
Nous devons être très clairs: distinguer les vues et opinions extrêmes qu’il est complètement légal et légitime d’avoir,et le recours illégitime à la violence pour tenter de mettre en oeuvre ces vues extrêmes. » Ces propos du Premier ministre norvégien,Jens Stoltenberg,après la tragédie du 23 juillet,méritent discussion. Certes,l’on ne peut que saluer l’esprit de tolérance que ce pays tente traditionnellement de faire vivre et souhaiter qu’il perdure malgré cette épreuve sans précédent. De même,personne ne songe à interdire à quelqu’un d’ « avoir » une opinion fût-elle « extrême ». En revanche,continuer à considérer « complètement légal » et même « légitime » la banalisation d’un discours de haine,raciste et xénophobe,sur « la colonisation islamique de l’Europe »,débouchant sur un appel à la « croisade » et l’encouragement à « tuer (plutôt)trop que pas assez » pour ne pas risquer « de réduire l’impact idéologique désiré de cette frappe »(extraits du « Manifeste » publié par Anders Breivik peu avant le carnage) reviendrait à défendre une conception de la liberté d’expression hautement problématique.
Il n’est pas sans intérêt,à cet égard,de prendre un peu de recul par rapport à l’image un peu mythique des « démocraties paisibles » de Scandinavie.Les mouvements populistes ne cessent d’y étendre leur influence. En Norvège même,le « parti du progrès » -auquel le tueur d’Oslo a appartenu jusqu’en 2006- est depuis 2009 la premiere force d’opposition et recueuille 23% des suffrages. Certes,pour devenir des partis de masse,ces formations s’efforcent d’user d’un langage audible par le plus grand nombre. Cela ne les empêche nullement de constituer de puissants viviers de l’idéologie islamophobe.Il n’est,dès lors,pas étonnant que,nourris à ce lait empoisonné,les plus radicaux de leurs sympathisants pousse la « logique » du « choc des civilisations » ou de l’ « Eurabia » jusqu’au bout…Le cas de la Norvège est,de ce point de vue,dramatiquement éclairant: voilà une société longtemps ethniquement et culturellement « homogène »et qui, comme d’autres,s’ouvre depuis deux ou trois générations à des immigrés de diverse origine. Compte tenu de sa situation économique relativement favorable et de ses traditions de tolérance,elle était parfaitement en mesure de réussir ce brassage humain.C’était sans compter avec le travail insidieux de déstabilisation identitaire mené « légalement » par des mouvements xénophobes au nom de la « résistance à l’islamisation rampante »du pays.On voit aujourd’hui jusqu’où peut conduire l’expression libre de ces « vues extrêmes » sans bataille politique appropriée:l’islamophobie tue.
Souhaitons pour le moins que le choc d’Oslo serve de révélateur et provoque un sursaut.Qui n’a pas,d’emblée,en apprenant la nouvelle de l’attentat dans la capitale norvégienne,pensé à un attentat terroriste…islamique? Désormais cette « évidence » n’a plus de raison d’être: il y a des terroristes BCBG ( blanc,chrétien,blond,glabre)! Plus généralement et surtout,on ne peut plus laisser sans réagir se développer des campagnes, frontales ou subreptices, contre l’islam, « les musulmans » ou « les arabes ». Ce débat ne concerne évidemment pas que les pays nordiques. Il vaut notamment pour la France où la démagogie islamophobe est devenue un marqueur de premier plan de la bataille politique,non seulement à l’extrême droite mais jusqu’au plus haut niveau de l’Etat.Attention danger! Après Oslo, personne ne pourra plus dire: »Comment une telle horreur est-elle possible chez nous ?
EUROPE-GRECE: SCANDALEUSE HUMILIATION

« La souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte » a averti Jean-Claude Juncker au début du mois dans un entretien accordé au magazine allemand Focus. »Pour la vague de privatisations à venir,il faudra une solution qui se fonde sur le modèle de la Treuhand allemande » a poursuivi le président de l’ « eurogroupe »(les ministres des finances de la zone euro).Pour mesurer à quel point la référence à ce « modèle » constitue une scandaleuse humiliation vis à vis de la Grèce,il convient de revenir sur la terrible épreuve imposée à partir de 1990 à la population de l’ex-République démocratique allemande.Les « vainqueurs » de l’ Ouest avaient alors créé une agence « indépendante »(la Treuhand) chargée de privatiser qelque 14 000 entreprises d’Etat est-allemandes -mission dont cet organisme honni s’était acquittée à la hussarde en moins de quatre ans. Bradant sans scrupule le patrimoine économique d’un pays de 17 millions d’habitants pour un dixième de la valeur estimée au départ, la Treuhand organisa la destruction de plus de 2,5 millions d’emplois et offrit aux grands groupes de la République fédérale un nouveau et énorme marché vierge de tout concurrent. Ce dépeçage colossal fut, en outre, ponctué par une série d’affaires de corruption et de spéculations dont on n’a jamais connu toute la substance,les conclusions de la commission d’enquête chargée de faire la lumière…ayant été classées « secret d’Etat ».
Voilà donc l’expérience historique dont le responsable politique de la zone euro entend s’inspirer pour réaliser l’énorme programme de privatisations de biens publics engagé en Grèce,comme condition du déblocage d’une tranche de 12 milliards d’euros de prêts consentis par l’UE, la BCE et le Fonds monétaire international.De fait,une « agence de privatisation »,formellement créée par un vote du Parlement d’Athènes,a été chargée de la besogne,sous la houlette d’ « experts européens ».Comme en Allemagne,il y a vingt ans,les gros prédateurs sont sur les rangs pour s’octroyer à vil prix les « actifs » grecs les plus rentables, parmi lesquels les principaux ports et aéroports,les compagnies d’électricité,de chemins de fer et de téléphonie,la poste,les plages ,les mines…Gageons que les « plans d’assainissement » sont fin prêts.Et tant pis si le produit de ces gigantesques enchères réalisées au pas de charge (une privatisation tous les dix jours en moyenne selon la « Tribune » qui juge ce pari intenable) ne résoudra en rien les problèmes de solvabilité du pays ou de productivité de son économie! La leçon,espère-t-on à Bruxelles,portera en Grèce et au-delà: la « crise de l’euro » est appelée,dans les prochains temps, à tout justifier- la superaustérité,les privatisations ,et ,au besoin,la mise sous tutelle d’un pays au mépris de toute souveraineté -ce que l’ancien Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, John Monks, avait appelé,non à tort, un régime « semi-colonial ».
Ce n’est vraiment pas le moment, pour un parti se réclamant d’une alternative de gauche,de mettre le doigt dans l’engrenage de cette caricature de solution à la crise de l’euro! Avis aux principaux candidats à la candidature du PS à l’élection présidentielle, qui viennent -pour prouver le « sérieux » de leur programme…- de s’engager à respecter à la lettre non seulement le principe mais le calendrier comminatoire de Bruxelles d’un retour aux mythiques 3% de déficits publics d’ici 2013,quoiqu’il en coûte à la société. Voilà un vrai sujet de débat politique en vue de 2012.




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