MORALE EN TROMPE L’OEIL

A propos du livre de Pascal Boniface

« Les intellectuels faussaires »

(Editions Jean-Claude Gawsewitch)

Nul besoin de partager toutes les idées que développe Pascal Boniface, Directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), dans son nouvel ouvrage (« Les intellectuels faussaires ») pour s’y plonger utilement. D’abord, parce que l’auteur y affronte sans faux-fuyant des points particulièrement durs de la bataille idéologique qui fait rage au sujet des grands enjeux internationaux de notre époque. Ensuite, parce que ce livre est une véritable mine de citations, plus éclairantes les unes que les autres, sur le profil réel et l’« apport » effectif de quelques ténors du petit cercle des intellectuels médiatiques. Enfin, parce qu’une lecture attentive de ces pages aide à cerner quelques lignes de force qui structurent la décennie tourmentée qui nous sépare de la tragédie du 11 septembre 2001.

Les thèmes abordés dans le livre sont familiers aux lecteurs de l’Humanité, pour une raison simple: l’on ne peut être franchement engagé à gauche sans s’y heurter brutalement. J’en évoquerai trois. « L’occidentalisme » -cette tendance détestable à considérer que « notre civilisation est supérieure », qu’elle incarne des « valeurs » si élevées que nous serions en droit de les imposer au monde entier, fût-ce par la force-; le « fascislamisme » -ce néologisme pervers lancé par George W. Bush et repris par ses disciples avoués ou honteux jusque dans des milieux « de gauche » français, qui renvoie en fait à l’islamophobie-; enfin ce que j’appellerais « l’israélomanie », autrement dit le soutien systématique et quasi obsessionnel aux dirigeants israéliens, quel qu’ils soient et quoiqu’ils fassent, hors de toute référence au droit international valable partout ailleurs, voire le soupçon d’antisémitisme jeté sur qui s’aventure à critiquer la politique d’Israël.

Les citations des gourous du « politiquement correct » sont légion dans le livre de Pascal Boniface. Certaines d’entre elles rappellent opportunément que le ton péremptoire des brillants analystes qui guident notre pensée n’est pas toujours synonyme de perspicacité. Ainsi, Alexandre Adler avait-il annoncé que la guerre d’Irak n’aurait pas lieu; que France et Allemagne allaient divorcer sous Schroeder ainsi que Etats-Unis et Grande-Bretagne sous Tony Blair; que la Russie allait adhérer à l’OTAN et qu’on apprendrait que Saddam Hussein était derrière les attentats contre le World Trade Center. La finesse d’analyse du même idéologue apparaîtra également à travers sa galerie de portraits: de Chavez « le primate », de Morales « le trafiquant de drogue », d’El Baradei (ancien Directeur général de l’Agence internationale de l’Energie atomique, opposé à la guerre d’Irak) le « pervers polymorphe » ou de Rony Brauman (ancien Président de « Médecins sans frontières », opposé à la politique d’occupation d’Israël en Palestine), le « traître juif »… D’autres citations produites dans l’ouvrage sont, pour moi, des révélations stupéfiantes, tel ce « jugement » de Philippe Val, aujourd’hui Directeur de France Inter, écrivant en 2005: « la politique arabe de la France a des racines profondes qui s’enfoncent jusqu’au régime de Vichy, dont la politique antijuive était déjà, par défaut, une politique arabe. » Le chapitre consacré à Bernard-Henri Lévy (Président du Conseil de surveillance d’Arte, membre du Conseil de surveillance du Monde, actionnaire de Libération…) est à lui seul une illustration éblouissante de la tyrannie maccarthyste à laquelle peuvent conduire la proximité des puissants et l’adulation des media. La citation de Frédéric Taddei, qui en fut victime, est éloquente à ce propos. D’autres sont, tour à tour, dramatiques ou franchement désopilantes…

D’une façon générale, on retiendra de la lecture des « Intellectuels faussaires », le rôle structurant qu’ont joué à des moments-clé de cette décennie des choix courageux comme celui de refuser la guerre d’Irak et surtout, de façon continue, les mobilisations autour de l’exigence d’une solution juste au problème palestinien. Le pouvoir des « intellectuels médiatiques » est, certes, non négligeable, mais l’expérience montre qu’ils peuvent n’avoir pas le dernier mot. « Le souci de la vérité doit être sacré » dit un auteur cité par Pascal Boniface. Voilà qui doit être notre boussole.

28 juillet 2011 at 1:10 Laisser un commentaire

Libye : quelles leçons ? Quelle issue ?

Quatre mois après l’engagement de l’offensive militaire occidentale en Libye, et alors qu’une majorité écrasante de parlementaires français – à la notable exception des élus communistes et PG – vient d’accorder le feu vert à sa poursuite, quelles leçons peut-on aujourd’hui tirer de cette guerre et, par voie de conséquence, pour quel type d’issue doit-on, d’urgence, se mobiliser?

 En premier lieu, même pour qui a estimé justifiée, au départ, l’intervention militaire, en raison des menaces terrifiantes proférées par Kadhafi contre les insurgés de Benghazi, force est de constater que le principe de la « Responsabilité de protéger » (consacré en 2005 par un vote unanime de l’Assemblée générale de l’ONU, et, à ce titre, hautement respectable) a été très rapidement usurpé, en particulier par la France et la Grande-Bretagne. L’opération « protectrice » s’est muée -sous le commandement de l’OTAN- en une implication ouverte dans une guerre civile opposant -par delà le cas de Kadhafi- une partie de la population libyenne à une autre, l’une traditionnellement fidèle au « guide », l’autre engagée dans la résistance au régime. Bilan actuel : 10000 à 12000 morts (chiffres de l’OTAN) ; un pays dévasté ; des plaies ancestrales rouvertes ; un risque de partition sinon de chaos à la somalienne. Un désastre dont le régime de Kadhafi porte assurément une lourde responsabilité. Est-il le seul ? L’intervention de l’OTAN a-elle atténué ou bien attisé le conflit ?

 La « coalition », et notamment sa figure de proue, Nicolas Sarkozy, ont fait preuve d’un manichéisme digne de George W. Bush. D’un côté, des insurgés irréprochables conduisant le peuple à une victoire facile sous le parapluie des bombardiers occidentaux. De l’autre, un tyran isolé qu’un soulèvement populaire allait renverser comme un château de cartes. La réalité s’est révélée plus complexe. Ainsi, la presse informait-elle à la mi-juillet sur le « bombardement à l’arme lourde de la localité d’al-Assaba » par la rébellion, tandis que l’organisation américaine de droits de l’homme Human Rights Watch publiait un rapport accablant sur les exactions commises par ces mêmes rebelles dans quatre villes conquises. On apprenait aussi la fuite précipitée des 15 000 habitants d’Aweinya dévastée : leur crime était d’appartenir à une tribu restée fidèle au régime. Inversement, du côté du pouvoir en place, voilà qu’on découvre (dans Le Monde) qu’ « avant d’entrer en guerre », la Libye était devenue « l’un des plus grands chantiers de la planète, après la fin des sanctions internationales en 2003 »: 600 000 logements en construction ainsi que « des postes, des écoles, des jardins, des routes, des villes entières. » Une « tentative de transformation de la Libye » financée par les revenus tirés du pétrole. Mégalomanie? Démagogie? Peut-être. En tout cas, la base sociale du régime et sa capacité à l’entretenir ont été sous-estimée, du moins dans les régions qui lui sont traditionnellement attachées: la Tripolitaine à l’ouest et le Fezzan au sud.

 Dans ce contexte beaucoup plus contrasté que ne l’ont imaginé l’hôte de l’Elysée et son conseiller spécial BHL, la solution, à coup sûr, n’est pas dans un surcroît de bombes sur Tripoli. Elle est ni dans la capitulation ni dans l’humiliation. « Dans une guerre civile, il ne peut y avoir ni perdant ni gagnant », insiste Patrick Haimzadeh, ancien diplomate en poste en Libye et fin connaisseur du pays. « Il faut rechercher une issue négociée (incluant) les conditions d’un cessez-le-feu, la protection des zones « libérées », les modalités de mise en oeuvre de la transition politique vers une Libye démocratique dont un modèle fédéral ou confédéral serait le plus adapté à la culture et à la tradition du pays. » La Libye: l’autre guerre qu’il faut « savoir terminer ».

22 juillet 2011 at 9:57 1 commentaire

UNE PRÉSIDENCE DE L’UE « OPTIMISTE » ET « AMBITIEUSE »

C’est à une véritable entrée en fanfare qu’on a assisté avec l’arrivée de la Pologne à la présidence (pour six mois) de l’Union européenne,en ce début juillet. »Notre présidence sera optimiste, europhile, solidaire et ambitieuse » a annoncé le Premier Ministre (PPE, droite), Donald Tusk. Elle sera « particulièrement utile pour dissiper l’atmosphère de doute qui s’est instaurée -a ajouté,modeste,le Président (polonais,PPE) du Parlement européen- . J’espère que l’attitude polonaise sera contagieuse et améliorera l’humeur de l’Union européenne. » Le grand hebdomadaire de Varsovie, Polityka, nous avait du reste prévenus: »La Pologne se doit de montrer qu’elle est certes débutante,mais consciente de sa force et de sa valeur(…)Elle a le vent en poupe. »

Joignant le geste à la parole,les principaux responsables polonais n’ont pas tardé à exprimer des exigences sans précédent pour une présidence semestrielle de l’UE.Ainsi,le ministre des finances a-t-il insisté pour participer aux réunions de l' »Eurogroupe » (qui réunit ses collègues de la zone euro) pour « influer » sur ses travaux,alors même que son pays n’a pas,à ce jour,adopté la monnaie européenne.Quant au ministre des Affaires étrangères,il a demandé à être « l’adjoint » de la Haute Représentante de l’UE pour la politique étrangère et de sécurité commune,Catherine Ashton,estimant,non sans condescendance,qu’il devait l’aider à gérer « un agenda intenable pour une seule personne ».Les dirigeants européens ont maugréé…puis ont donné satisfaction à leur sinon optimiste,du moins ambitieux partenaire.En outre,dès fin septembre,les 27 Chefs d’Etat et de gouvernement se réuniront en Sommet à Varsovie pour consacrer la grande priorité internationale de la nouvelle présidence: le « Partenariat oriental »,autrement dit le pendant vers l’Est ( Ukraine, Géorgie, Bélarus…jusqu’au Caucase du sud) de l' »Union pour la Méditerranée ».

Mais d’où viennent donc cette assurance des représentants de ce pays et la complaisance dont ils bénéficient de la part des milieux dirigeants européens? Au statut de leader des nouveaux États membres conquis par la Pologne s’ajoute depuis quelques années ce que les « élites » occidentales appellent le « miracle économique » polonais. Pourtant,tout ce qui brille n’est pas or…Certes,le pays affiche un taux de croissance de près de 4%,auquel l’UE n’a pas peu contribué: de 2004 à 2014,elle aura versé à la Pologne plus de 80 milliards d’euros d’aides -qui ont dopé les investissements- et ouvert son grand marché aux produits « low costs » de ce pays à bas salaires.Et en retour,la multiplication des « partenariats publics-privés » polonais offre aux grands groupes étrangers les morceaux de choix du patrimoine économique de ce pays.. Mais le peuple polonais,lui,a profité de façon très inégale de ce « miracle »: le chômage touche 11% de la population active malgré l’expatriation …d’un million de travailleurs! Le sort des paysans (13% de la population active!) n’est guère enviable.D’une façon générale,le mécontentement social doit être conséquent pour que le syndicat Solidarnosc ait réussi à mobiliser une véritable marée humaine de dizaines de milliers de personnes à Varsovie, la veille de l’ouverture de la présidence polonaise de l’UE.

Cela ne renvoie-t-il pas précisément aux enjeux de fond de l’actuelle construction européenne? Apparemment non, aux yeux du chef de la diplomatie de la nouvelle présidence ,qui a tranché la question avec une hauteur de vues qui promet: »La Pologne a pour ambition de faire sortir l’Europe des problèmes psychologiques avec lesquels elle se débat actuellement. » La nation polonaise mérite décidément mieux que cela…

14 juillet 2011 at 1:26 Laisser un commentaire

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