EH BIEN NON, LE MONDE N’APPARTIENT PAS À L’OCCIDENT 

Joe Biden et ses alliés, anglo-saxons comme européens, semblent se voir  (presque) revenus aux lendemains de la chute de l’Union soviétique, quand le Président Bush (sénior) pouvait encore dire, dans son « Discours sur l’état de l’Union » de janvier 1992 : « Grâce à Dieu, l’Amérique a gagné la guerre froide. Un monde jadis divisé en deux camps reconnaît aujourd’hui la supériorité d’une seule puissance : les Etats-Unis. » 

Certes, il y a aujourd’hui un gros caillou dans la chaussure des Etats-Unis . Il est économique plus que militaire : c’est cette insupportable épée de Damoclès de la puissance chinoise qui menace le leadership américain, l’enjeu stratégique No 1 pour Washington. Mais,  par sa guerre d’agression contre l’Ukraine , Vladimir Poutine lui offre une occasion historique d’affaiblir lourdement l’autre éternel rival, la Russie, et permet à la coalition occidentale de revêtir la panoplie de défenseure  du « Monde libre », rassemblant -apparemment-  derrière son étendard tous les pays en désaccord avec l’aventure sulfureuse du chef du Kremlin. Autrement dit, la quasi-totalité des nations du globe. Une aubaine stratégique inespérée  pour « l’Amérique » et ses alliés. Et pourtant…

L’analyse des votes de l’Assemblée générale des Nations unies, le 3 mars dernier, donne une image du monde beaucoup plus contrastée que celle d’une hégémonie sans partage de « la famille occidentale ». Rappelons que, si Moscou fut -légitimement- isolé dans ce vote, puisque seules la Biélorussie, l’Erythrée, la Syrie et la Corée du Nord approuvèrent sa stratégie en Ukraine, les Occidentaux ne furent pas plébiscités pour autant. Bien des pays -et non des moindres- n’entendent plus être soumis à un camp. Pas moins de 35 pays se sont, en effet, abstenus et 12 autres ne prirent pas part à ce fameux vote. Parmi ces récalcitrants, il y a la Chine, qui, bien qu’alliée de la Russie, souligne que « la crise ukrainienne n’est pas quelque chose que nous souhaitions voir venir » car « la guerre n’est dans l’intérêt de personne » et doit cesser au plus tôt. Il y a également l’Inde, qui, bien qu’alliée des Etats-Unis, n’a pas cédé à leurs (fortes) pressions et a refusé de s’aligner sur les positions occidentales. Il y a enfin  22 pays africains dont le Sénégal qui, bien que réputé proche de la France sinon de l’Europe, a tenu à marquer sa différence.

C’est que nombre de pays du Sud constatent chaque jour un peu plus que leurs intérêts bien compris sont les parents pauvres des stratégies des « grandes puissances » : l’ONU n’annonce-t-elle pas que la guerre russe contre l’Ukraine et la « guerre économique et financière totale contre la Russie » (Bruno Le Maire) risquent d’entraîner « une crise alimentaire mondiale », en particulier dans les pays les plus démunis  ? Quant aux grands  États « émergents »,  des voix fortes s’y élèvent en faveur de la mise en place d’un système financier et commercial international moins dépendant des instruments de la domination occidentale, comme le dollar ou le système de messagerie interbancaire SWIFT. Leur message est clair : notre opposition à la guerre russe ne fait pas de nous les obligés de l’Occident.

24 mars 2022 at 6:59 Laisser un commentaire

 « QUELLES INSTITUTIONS INTERNATIONALES POUR GARANTIR LA PAIX ? »

(Réponses à 3 questions de « l’Humanité » -18/3/2022)

1) COMMENT SORTIR DES LOGIQUES DE GUERRE ?

FW : Je vois au moins trois ou quatre voies. D’abord, par la prévention des conflits ! Une règle d’or dramatiquement négligée dans le monde actuel .  Y compris dans le cas de la guerre en Ukraine . Entendons-nous bien : c’est une guerre d’agression dont la responsabilité incombe entièrement à Poutine ; une agression totalement injustifiable, guidée par un délire nationaliste ( « grand-russien  » comme écrivit Lénine dans son testament à propos de Staline ) ; une agression qui justifie l’isolement de ce pouvoir criminel . Mais cette évidence ne doit pas nous empêcher de réfléchir à ce qui aurait pu être fait -ou évité d’être fait !- pour empêcher un contentieux connu de tous de dégénérer en guerre ouverte. Je pense en particulier à l’extension continue de l’OTAN à l’Est, mais pas seulement. Comme dit Hubert Védrine, « ce n’est pas parce qu’on a créé un monstre qu’il ne faut pas le combattre », mais reconnaissons qu’on a bien contribué à le fabriquer et tirons-en les leçons pour l’avenir. 

Autre voie pour sortir des logiques de guerre : proscrire les « guerres économiques » dont la violence inouïe avoisine, par leurs effets sur les peuples concernées, les guerres tout court , quand elles n’y conduisent pas. Par ailleurs, nombre de conflits dans le monde naissent de situations  -grande misère, absence d’institutions légitimes, déstabilisation régionale …-  parfaitement connues, que la prétendue « communauté internationale » laisse pourrir . A contrario, traiter sérieusement cette forme d’insécurité internationale revient à prendre le contre-pied des logiques de guerre. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a souligné dès 1994 que « l’insécurité humaine » (alimentaire, sanitaire, écologique…) faisait infiniment plus de victimes que les guerres inter-étatiques , dans l’indifférence générale. Ajoutons enfin une évidence terriblement actuelle : enrayer la course aux armements, qui absorbe 2000 milliards de dollars (presque le PIB de la France), est un axe essentiel de l’action à mener pour sortir des logiques de guerre. 

2) L’ONU PEUT-ELLE ENCORE GARANTIR LA PAIX ? 

L’ONU représente, par sa Charte, par les votes de son Assemblée générale, par l’action propre de son Secrétaire général, par le travail de ses Agences, par ses opérations de maintien de la paix, une institution irremplaçable. Mais elle ne peut « garantir la paix » que si les Etats membres  -tout particulièrement les 5 membres permanents du Conseil de sécurité-  en ont la volonté et s’en donnent les moyens. Est-il besoin de dire que nous en sommes loin ? Un sursaut salutaire peut venir de la mobilisation d’acteurs non-étatiques, ONG, organisations syndicales, réseaux citoyens qui prennent de plus en plus d’importance, et peuvent viser à constituer une sorte de « société civile mondiale » en action. On se souvient de la gigantesque manifestation mondiale contre la guerre d’Irak, le 15 février 2003  -du jamais vu jusqu’alors ! Les forums sociaux mondiaux furent une autre forme de mobilisation citoyenne d’envergure internationale marquante . Quant à la campagne mondiale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), elle a fini par arracher le vote massif des Nations-unies en faveur du traité sur l’interdiction de ces armes (TIAN) qui lui a valu le Prix Nobel de la paix en 2017 ! Ce sont là des expériences dont chacun et chacune mesure aujourd’hui la brûlante actualité !

3) POURQUOI ET COMMENT REFONDER LES RELATIONS INTERNATIONALES ? 

Il faut refonder les relations internationales car leur conception actuelle concentre tous les défauts rédhibitoires qu’on puisse imaginer ! Elle sous-estime grandement les enjeux sociaux, écologiques et humains globaux alors que ceux-ci ci doivent être au centre de l’attention . Elle magnifie les « grandes puissances » (symbolisées par le droit de veto et l’arme nucléaire)  et pratique la hiérarchisation des nations, et notamment l’arrogance à l’égard des pays du Sud, alors qu’elle doit reconnaître les interdépendances à l’heure de la mondialisation et en tirer les leçons en matière d’égalité des droits et de respect réciproque . Elle est fondée sur des logiques d’allégeance à un « camp » (Ex : la « famille occidentale ») et à une alliance militaire (l’OTAN) alors qu’il faut rehausser considérablement la diplomatie à l’échelle de la planète. Le salut, là encore, ne peut venir que des sociétés elles-mêmes. Et c’est le moment !

18 mars 2022 at 11:14 Laisser un commentaire

RUSSIE : FRAPPER LE POUVOIR, TENDRE LA MAIN AU PEUPLE

Notre solidarité avec le peuple martyr de l’Ukraine est totale et notre soutien aux sanctions visant son agresseur sans réserve. Mais Poutine n’est pas la Russie. Pour une partie des Russes, l’après-Poutine est, plus que jamais,  à l’ordre du jour, tant la stratégie suicidaire de l’actuel maître du Kremlin en Ukraine leur fait subir l’épreuve la plus traumatisante qu’ils aient traversée depuis la chute de l’Union soviétique : voir leur pays sombrer dans la régression, l’isolement et le déshonneur. Quelle injustice cela serait d’infliger, par une « guerre économique totale » la double peine à celles et à ceux d’entre eux, chaque jour plus nombreux, qui résistent avec courage au « chauvinisme grand-russien » (Lénine) de leurs dirigeants ! 

Faisons mieux connaître ces appels d’intellectuels russes qualifiant, dès les premiers jours de l’agression, de « crimes » les actes de guerre du Kremlin au mépris de leur carrière sinon de leur liberté ; ou cette courageuse « lettre ouverte » à Poutine dénonçant sa « guerre insensée » et se couvrant aussitôt de 17 000 signatures du monde russe de la culture; ou bien cette prise de position collective contre la guerre de la part de stars du football, du hockey ou du tennis russes; ou encore cette Déclaration officielle de la Confédération du Travail de Russie (KTR), partie prenante du mouvement syndical mondial, exprimant « la nécessité d’une cessation rapide » de la guerre, de la reprise d’un « dialogue pacifique » et de la « coexistence entre les peuples multinationaux de Russie et d’Ukraine »; ou de cet Appel international couvert de signatures russes et ukrainiennes côte à côte pour crier : « Assez de guerre en Europe »… !

Quant à la partie de la population russe, sans doute encore majoritaire à ce jour, qui  -dans le contexte de la désinformation et du climat nationaliste entretenu par le pouvoir-  continue toujours de se ranger derrière son Président, nous aurions tout à perdre à contribuer à les humilier, au risque de voir grossir comme jamais le camp des nostalgiques, des revanchards et autres ultras sur lesquels comptent les pitoyables « élites » du régime pour pérenniser leurs prébendes !

 A qui verrait dans cette position une bienveillance mal placée, je conseillerais de se reporter, entre autres sources d’une inépuisable expérience historique, aux Mémoires de Robert Gates, qui fut directeur de la CIA puis chef du Pentagone sous la présidence de George W. Bush : il y reconnut, en 2014, le lien entre l’exacerbation des tensions Est-Ouest et le fait que, dans leur stratégie à l’égard de Moscou, « les Occidentaux, et particulièrement les États-Unis n’ont pas mesuré l’ampleur de l’humiliation ressentie par les Russes avec l’éclatement de l’URSS ». Poutine y a puisé une bonne part de sa popularité en Russie. 

C’est pourquoi, pour préserver les chances de tisser, dès que les conditions le permettront, des relations nouvelles avec cet incontournable voisin européen qu’est la Russie -et nous attaquer ensemble aux problèmes de fond non résolus !- il me paraît vital , en même temps que de sanctionner aussi durement que nécessaire le pouvoir responsable de la tragédie ukrainienne, de tendre, dès aujourd’hui, la main au peuple russe.

17 mars 2022 at 7:42 Laisser un commentaire

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