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LA LECON TUNISIENNE A L »EUROPE »
« Selon les indicateurs de la gouvernance dans le monde établis par le World Bank Institute, la Tunisie se situe très en avance en termes d’efficacité des pouvoirs publics, de primauté du droit, de lutte contre la corruption et de la qualité de la réglementation ». C’est en ces termes qu’était décrit le régime de Ben Ali dans la « note de présentation de la Tunisie pour 2010 » par la Banque mondiale! Voilà qui complète l’appréciation de l’autre institution internationale de référence dans le monde occidental, le Fonds Monétaire Internationale, selon les mots de son Directeur général, Dominique Strauss-Kahn, récemment rappelés dans « l’Humanité »: « la politique économique adoptée (en Tunisie) est une politique saine et constitue le meilleur modèle à suivre pour de nombreux pays émergents ».
L’Union européenne n’était pas en reste. La Tunisie fut le premier pays à signer un « accord d’association euro-méditerranéen », entré en vigueur en 1998. Or, rappelle la Commission de Bruxelles sur son site: « Le respect des principes démocratiques et des droits fondamentaux constitue un élément essentiel des accords d’association. » Pourtant, jamais la relation privilégiée avec les autorités tunisiennes ne fut mise en cause par les dirigeants européens. Pourquoi cette sollicitude? Le directeur de l’ « Agence Europe », agence de presse spécialisée dans les affaires européennes, avance, parmi ses explications, le fait que « M. Ben Ali et son parti étaient membres de l’Internationale socialiste » (jusqu’au 17 janvier 2011) et que « l’UE officielle aurait pu difficilement rejeter auparavant un régime qui avait l’aval de l’Internationale Socialiste. » Version troublante pour le PSE, mais, à vrai dire, un peu courte! Elle ne nous dit pas, par exemple, pourquoi Bruxelles avait manifesté un tel engouement pour son partenaire tunisien qu’il était en train de mettre en place un « statut avancé » de leur coopération.
La vérité est que les critères selon lesquels est géré le « partenariat euro-méditerranéen » ne poussent nullement à l’émancipation des peuples, bien au contraire! Ses fondements essentiels sont « la libéralisation des échanges de biens, de services et de capitaux »; « l’établissement progressif d’une zone de libre-échange en Méditerranée »; « l’interdiction des droits de douane (tout comme) des restrictions quantitatives à l’exportation et à l’importation »; à quoi s’ajoutent « les actions de coopération (visant) principalement à encadrer la circulation des personnes et des travailleurs » (sic) ainsi qu’un « dialogue régulier » qui soit « de nature à renforcer (…) la sécurité et la stabilité dans cette région. » [1] Tout le reste n’est qu’habillage. Or, pour la libre circulation des capitaux, les délocalisations à bas coûts, le libre échange, entre le pot de fer et le pot de terre ainsi que la rétention des migrants et la « guerre au terrorisme », Ben Ali faisait parfaitement l’affaire. Ses multiples émissaires « pluralistes » tenaient aux parlementaires européens les discours usés réputés chers aux Occidentaux: grâce à notre gouvernement, la Tunisie est « stable ». C’est un « rempart contre l’islamisme » où l’éducation progresse, où le sort des femmes est enviable. Un « ami de l’Europe »…
Le sursaut de dignité du peuple tunisien vient de donner aux « élites » européennes une leçon de grande portée. Faisons en sorte qu’il en soit tiré, et vite, les bonnes conclusions.
[1] Voir site de la Commission européenne, présentant une « synthèse » sur les « Accords euro-méditerranéens d’association »: http://europa.eu/legislationsummaries
LE SOUFFLE NOUVEAU DE LA GAUCHE EUROPEENNE
Le Parti de la Gauche européenne (PGE) serait-il en train de faire sa mue ? Nombreux sont, en tout cas, les membres de son instance dirigeante (le « Bureau exécutif ») qui se réjouissaient, le week-end dernier, à Bruxelles, du « nouveau souffle » qu’ils disaient percevoir depuis son dernier congrès (3-5 décembre 2010 à Paris). Comment expliquer ce changement d’atmosphère : plus politique, plus unitaire, plus combative ?
Il y a d’abord le climat ambiant : nombre de pays européens connaissent en ce moment des mobilisations sociales exceptionnelles. De même, nul ici n’est indifférent au soulèvement populaire en Tunisie dont l’exigence démocratique résonne sur les deux rives de la Méditerranée. Compte également dans ce renouveau la nouvelle présidence du PGE, plus collective et plurielle. C’était pour elle la première occasion d’animer ensemble les travaux du bureau de 70 membres représentant la trentaine de partis qui composent le PGE – y compris de pays non membres de l’Union européenne. Autour de Pierre Laurent, Secrétaire national du PCF et tout nouveau Président du PGE, siégeaient ainsi, dans une évidente relation de confiance mutuelle, Maïté Mola, dirigeante féministe de la Gauche Unie d’Espagne ; Marisa Matias, jeune députée du Bloc de Gauche portugais au Parlement européen ; Alexis Tsipras, le dynamique leader de Synaspismos en Grèce ; et Grigore Petrenco, du Parti communiste de Moldavie. Le nouveau trésorier, Dieter Dehm, siège, quant à lui, pour Die Linke, à l’assemblée nationale allemande, le Bundestag. En outre, un Secrétariat, chargé de la mise en œuvre des décisions, élargit encore l’éventail des origines et des sensibilités des animateurs du PGE, avec l’apport, notamment, de Kinga, la progressiste hongroise ; Weltraut, la communiste autrichienne ; Inge, la « rouge-verte » danoise; et Fabio, le communiste italien…
Enfin, dernier élément nouveau – et non des moindres ! – : le lancement de la première de la première campagne politique d’envergure du PGE à l’échelle de l’Europe : la fameuse « initiative citoyenne » visant à collecter un million de signatures en faveur de la création d’un « Fonds européen de développement social ». En fait, l’essentiel des discussions de la nouvelle direction du PGE a porté sur ce projet, très emblématique de la gauche européenne. Rappelons qu’il vise à faire financer, dans des conditions permettant de s’affranchir de la domination des marchés financiers, des investissements publics créateurs d’emplois, développant la formation, la recherche, les services publics, les infrastructures utiles, les réalisations dans le domaine de l’environnement.
Il s’agissait, à ce stade, d’établir la « feuille de route » de cette campagne de deux ans : 2011 pour le travail d’information, de sensibilisation, de mobilisation, en liaison permanente avec les évolutions de la situation et le développement des luttes sociales ; 2012 pour la collecte proprement dite des signatures -y compris en ligne. Bien des aspects restent naturellement à préciser, mais la campagne est désormais sur les rails.
Agir pour la relance d’une logique de progrès social ; ouvrir le débat sur les moyens de réduire substantiellement la dépendance aux marchés financiers ; stimuler l’implication démocratique des citoyens : la gauche européenne va-t-elle (enfin) retrouver pleinement sa raison d’être ?
Changer l’Europe : illusion ou vrai défi ?
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Edgar Morin rappelait récemment cette fameuse formule du poète allemand Hölderlin, qu’on pourrait rapprocher de celle de Karl Marx : « Dans l’histoire comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie. » Deux façons de souligner l’unité des contraires : la crise et son dépassement. De nos jours, alors que s’accumulent sous nos yeux les symptômes du déclin – irrémédiable d’un système dans un flot de régressions, de décompositions, de déstabilisations, et que tend à s’installer dans les esprits un profond scepticisme sur la possi- bilité d’ouvrir une issue positive à cette dramatique impasse, le retour à un peu de dialectique n’est pas un luxe.
Naturellement, le passage du « péril » au « sauvetage » n’a rien de spontané ! Le « laboratoire de la vie » est fait de luttes, d’engagements, de créativité, d’expérimentations et donc de choix et de risques assumés… Cela s’appelle la politique et décrit assez bien, à mes yeux, la nature des défis auxquels sont confrontées aujourd’hui les forces de gauche, dans chacune de nos sociétés comme à l’échelle de l’Europe et du monde. Restons-en, dans le cadre de cette chronique, à la dimension franco-européenne. En France, les formations qui composent le Front de gauche ont commencé, dans la perspective des échéances politiques décisives de 2012 – élections présidentielle et législatives -, à travailler à l’élaboration publique d’un « programme populaire et partagé » avec une dimension européenne affirmée. Réussiront-elles à hisser leurs propositions au niveau requis par la situation que nous venons de décrire et à en faire le bien commun de nos concitoyennes et concitoyens en proportion significative ? C’est notre affaire à toutes et à tous d’y contribuer.
Mais, à supposer qu’une dynamique se crée qui permette un vrai changement politique en France et rende incontournable pour toute la gauche une action résolue pour réorienter en profondeur la construction européenne, « comment la France haussera-t-elle le ton (vis-à-vis de ses voisins et partenaires) si elle n’était pas écoutée ? » m’interrogeait il y a peu un internaute. C’est là que les deux pensées rappelées plus haut prouvent leur actualité. C’est, en effet, dans toute l’Union européenne, que les peuples sont désespérément (c’est le mot !) à la recherche de solutions. Un gouvernement français de gauche devrait donc impérativement miser sur eux. Toutes ses initiatives européennes devraient représenter autant de messages de solidarité, d’union et d’espoir à leur adresse. C’est, à l’opposé de toute politique de « coups de menton » comme de toute forme de repli nationaliste – comme celui entamé par le gouvernement fascisant de Hongrie -, le sens de la proposition du PCF, que le Parti de la gauche européenne (PGE) vient de faire sienne : la création d’un fonds européen de développement social et la rupture avec les dogmes actuels de la Banque centrale européenne qu’une telle innovation suppose. Si ce type d’idée – qui se fraye déjà son chemin dans le mouvement syndical européen – s’empare des forces sociales en attente de changements, je souhaite du plaisir à qui s’y opposera au nom de l’orthodoxie libérale des traités ! Oui, « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».




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