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À ce régime -là, les citoyens se révolteront
Dans un éclair de lucidité,Jean-Pierre Jouyet,président de l’Autorité des marchés financiers (le « gendarme de la Bourse »),affirmait récemment -après que ces fameux « marchés » ont réussi à propulser leurs hommes à la tête des gouvernements grec et italien- qu’ « à terme,les citoyens se révolteront contre cette dictature de fait. » Cette prédiction peut aussi s’appliquer à la réforme des traités européens ou au super-pacte de stabilité qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy veulent nous imposer. Ils envisageraient,en effet,de confier à la Commission européenne des pouvoirs exorbitants en matière budgétaire et économique au détriment des parlements nationaux et des gouvernements actuels et à venir.

La Chancelière allemande a comparé ces éventuels nouveaux pouvoirs à ceux que l’éxécutif bruxellois exerce d’ores et déjà pour faire respecter la libre concurrence,domaine dans lequel la Commission n’a à consulter ni le Parlement européen ni les gouvernements pour prendre ses décisions. Et quelles décisions! Deux exemples pris dans l’actualité récente sont éloquents à cet égard.
Le premier concerne Sea France,une compagnie de ferries assurant la liaison Calais-Douvre. Il s’agit d’une filiale de la SNCF que la concurrence,notamment d’Eurotunnel, a mis dans une situation critique.Les 880 emplois en CDI et les 200 emplois saisonniers étant en grand danger et le pavillon français risquant de disparaitre du trafic transmanche,la maison-mère décida d’accorder à sa filiale un prêt de 100 millions d’€.Afin de ne pas être accusée de favoritisme par Bruxelles,la SNCF fixa le taux d’intérêt de son prêt au niveau auquel l’aurait fait « le marché »,soit…8,55%! Peine perdue: la Commission a interdit le prêt. La SNCF étant une entreprise publique,elle n’est pas en mesure de prouver « que les investisseurs croient en la viabilité future » de Sea France! Dès lors,il s’agit d’une « aide d’Etat » illégale.
Second exemple: Volkswagen. Il existe une loi allemande protégeant ce fleuron ,anciennement public ,de l’industrie du pays contre toute prise de contrôle par un groupe étranger.Pire,toute délocalisation d’usine de production nécessite une décision du Conseil de surveillance du groupe,à une majorité des deux tiers.Or,les représentants des salariés y totalisent la moitié des voix… Ces dispositions sont « contraires au principes de libre circulation des capitaux »vient de rappeler Bruxelles. L’Allemagne s’obstinant à en conserver certaines,la Commission vient de saisir la Cour de Justice à y mettre fin. Elle a,dans le même esprit ,laissé un mois au gouvernement italien pour abolir des « droits spéciaux » accordant aux pouvoirs publics un certain contrôle sur de grandes entreprises stratégiques privatisées dans les secteurs de l’energie et des télécommunications.
Conclusion:si vous voulez voir la Commission européenne ( ou tout autre instance inaccessible aux citoyens) acquérir le même type de pouvoirs,cette fois pour veiller à la « discipline budgétaire » et à la « surveillance macroéconomique » des pays membres, soutenez vite le projet Merckel-Sarkozy. Sinon,défendez plutôt le « programme partagé » du Front de gauche.
ITALIE: TROIS HOMMES ET UN COUP FOURRÉ
Trois hommes viennent, à des titres divers, d’œuvrer au changement de gouvernement en Italie: Silvio Berlusconi, en acceptant de démissionner; Mario Monti, en acceptant l’idée de remplacer le sortant; et Giorgio Napolitano, en mettant sa fonction de Président de la République, ses compétences et son prestige au service d’un règlement rapide de la crise politique de son pays. Il se trouve que, de par mes anciennes responsabilités au Parlement européen, j’ai eu l’occasion de côtoyer le premier, d’affronter le deuxième et de bien connaître le troisième. Je ne résiste donc pas à l’envie de commenter cette rencontre inattendue et très éloquente de trois visages fort contrastés d’un pays qui m’est cher.
Le « Cavaliere » tout d’abord. Il incarne tout ce qu’une frange d’hyper-privilégiés sans scrupule peut avoir de caricatural et de méprisable au milieu d’une société pourtant largement cultivée, subtile et solidaire. Certes, pour trouver des individus fortunés ignorant autant l’éthique que la bienséance et pouvant, le cas échéant, se livrer à des frasques peu reluisantes, inutile de franchir les Alpes… Mais dans l’échelle de l’affairisme louche; de l’étalage du luxe de mauvais goût; des abus de pouvoir et des mœurs repoussantes, cet ancien animateur de boîte de nuit devenu patron de presse puis Président du conseil a su gravir des sommets. Aucun démocrate ne pleurera sa chute. Bon débarras. La question est: sur quoi débouche ce changement?
Mario Monti est, quant à lui, aussi austère que le précédent est bouffon. Nul ne met en cause son sérieux. Cela étant, cet ancien de la tristement célèbre banque d’affaires américaine Goldman Sachs devenu ensuite Commissaire européen à la concurrence dans les années 2000, illustra son orthodoxie libérale, par exemple dans l’ « affaire Alstom » en contestant d’abord radicalement l’entrée de l’Etat au capital d’un groupe stratégique qui employait alors des centaines de milliers de salariés en Europe et dans le monde et se trouvait en grande difficulté financière, puis en mettant comme conditions à ce sauvetage, d’une part qu’un grand groupe privé remplace au plus vite l’Etat eu sein d’Alstom, de l’autre que ce dernier cède, en contre-partie de l’ « aide d’Etat » de 200 millions d’€, plusieurs de ses fleurons industriels à ses concurrents directs, notamment l’Allemand SIEMENS. Pour « rassurer les marchés », il était l’homme qu’il fallait… C’est bien là le problème!
Giorgio Napolitano, pour sa part, est carrément aux antipodes, du populiste débauché qui dirigea quatre gouvernements successifs à Rome. Ancien résistant dans sa jeunesse; éminente figure du Parti Communiste Italien jusqu’à la malheureuse dissolution de cette puissante force de gauche; député national puis européen très écouté, l’actuel Président italien est un homme cultivé, élégant et à tous égards respectable. Dans un moment historique où l’essentiel de la « classe politique » de son pays a failli, il sauve, d’une certaine manière, l’honneur de l’Italie officielle. Les divergences politiques qui nous ont, quelques fois, opposés au Parlement européen, notamment au sujet du traité constitutionnel, n’entravent pas mon estime pour cette personnalité d’exception.
Le problème est que le changement ainsi opéré n’épargnera nullement au peuple italien la violence des mesures exigées dès le 5 août dernier par la BCE dans la fameuse lettre « secrète » alors adressée au gouvernement italien – un diktat effarant que le successeur de Berlusconi et ses nombreux soutiens de droite et « de gauche » se sont engagés à respecter scrupuleusement. « Une telle situation ne ferait que renforcer la Ligue du Nord et Berlusconi » craint légitimement le dirigeant communiste Paolo Ferrero. La lutte continue de plus belle.
Un véritable coup d’État financier
L’interview paru le 14 novembre 2011 dans l’Humanité
Dans deux pays de la zone euro, dont l’un est fondateur de la Communauté européenne, les marchés ont réussi à propulser leurs hommes. Les deux sont des anciens de Goldman Sachs, l’une des plus puissantes banques d’affaires américaines au cœur des manipulations financières colossales à l’origine de la crise du système. C’est un véritable coup d’État financier. Les marchés ont utilisé leur arme, à savoir la hausse vertigineuse des taux d’intérêt, pour menacer d’étranglement un pays qui ne répondrait pas à leurs injonctions. C’est extrêmement grave du point de vue démocratique. Aujourd’hui, Mario Monti et Lucas Papademos sont pressentis pour répondre aux exigences des marchés et ont exigé, pour y parvenir, d’avoir le soutien des principaux partis politiques. Les pires partis de droite vont utiliser le mécontentement qui naîtra de ces politiques pour dénoncer ces orientations, l’illégitimité de ces gouvernements non élus et les atteintes à la souveraineté. On imagine à partir de là ce que représenterait le fameux saut fédéral. Si l’on veut préparer une sortie par le haut de cette crise, il faut absolument se détacher de cette dépendance absolue aux maarchés. Ce qui ramène à nos propositions sur un tout autre rôle pour la Banque centrale européenne qui doit utiliser son pouvoir illimité de création monétaire pour financer les investissements publics de création sociale à l’opposé des mesures d’hyper-austérité qui sont aujourd’hui la condition de l’aide financière. Il faut enfin récuser cette violation énorme de la souveraineté populaire et travailler à l’implication des citoyens et à la conquête de pouvoirs d’intervention.
Propos recueillis par Lina Sankari





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