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INTERVIEW À L’HUMANITÉ (13/5/2024)
Q.Au sortir des célébrations qui marquent la fin de la seconde guerre mondiale, quel regard portez-vous sur un contexte international où la paix semble de plus en plus absente?
FW L’évolution du monde depuis la création de l’Onu en 1945, avec la libération des anciennes colonies, la fin de la guerre froide, la mondialisation des interdépendances, nous amènerait à imaginer une « communauté internationale » plus unie aujourd’hui qu’au sortir de la seconde guerre mondiale. Or, le monde est, à l’inverse, de plus en plus fragmenté. En plus des conflits médiatisés comme ceux de l’Ukraine et du Proche-Orient, il y a ceux dont on parle moins, notamment en Afrique, au Yémen…Sans oublier les insécurités humaines, globales -alimentaire, sanitaire, climatique, économique, culturelle..-, encore plus meurtrières ! Il faut se mobiliser contre chacun de ces fléaux pour espérer construire un monde de paix.
En Ukraine, il faut mettre fin à l’agression russe, mais par quelle voie ? L’escalade militaire me paraît sans issue et porteuse de grands dangers. Même l’ex-Chef d’Etat-Major des armées des Etats-Unis mettait en garde contre l’escalade avec une puissance nucléaire et reconnaissait qu’une solution politique était possible sans entériner les conquêtes territoriales russes.
Quant à l’agression israélienne contre la population civile de Gaza, à propos de laquelle la Cour internationale de justice a évoqué « un risque de génocide » et la Cour pénale internationale menace de mandats d’arrêts le « Cabinet de guerre » de Tel Aviv, elle exige, là aussi, une mobilisation internationale, l’interdiction de toute livraison d’armes et l’utilisation de tout levier non militaire à même d’arrêter le bras de ce pouvoir d’extrême-droite et la construction d’une paix juste et durable, qui passe par la fin de l’occupation et l’édification d’un État palestinien viable. Dans les deux cas, un même principe doit s’appliquer : la recherche d’une solution politique à partir du droit international.
Q.Comment analysez-vous les prises de paroles d’Emmanuel Macron sur l’Ukraine?
FW Ce sont des gesticulations bellicistes, que je juge irresponsables, tant en ce qui concerne l’hypothèse d’envoyer des troupes au sol que pour ce qui est de sa vision de l’arme nucléaire française comme un « élément incontournable de la défense du continent européen » ! C’était la position du président français depuis longtemps, mais l’agression russe lui a malheureusement donné l’occasion de relancer cette idée. En 2020, devant l’école de guerre, il avait déjà prononcé une phrase terrifiante: « soyons clairs, les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne ». Qu’entend-t-il par « intérêts vitaux »? Cette position aventureuse doit être rapprochée d’une disposition peu connue du traité de Lisbonne (l’article 42, paragraphe 7). Cette clause dite de sécurité mutuelle en vigueur depuis 2009 affirme que les pays européens sont obligés d’aider tout État membre de l’Union victime d’une agression armée sur son territoire. Le rapprochement de ces deux éléments nous font plonger dans l’inconnu. En vertu de sa soif d’affirmer le « leadership de la France », désormais seule puissance nucléaire européenne, Macron encourage la très périlleuse militarisation de l’Europe et des relations internationales.
Q. Comment sortir de cet engrenage militaire des relations internationales ?
FW Nous ne disposons que d’un seul levier: les opinions publiques. Regardez : même Biden doit évoquer la suspension des livraisons d’armes à Israël suite aux mobilisations d’une partie de son électorat ! Il faut rehausser la lutte pour la paix et contre la re-militarisation et la « ré-otanisation » de l’Europe ! Celles-ci ont commencé avant le 24 février 2002, mais, naturellement, l’agression russe les a considérablement encouragées et aggravées. Des mouvements de paix puissants ont existé durant la guerre froide et il faut réapprendre à se mobiliser et stopper une militarisation des esprits afin de retirer aux dirigeants bellicistes le soutien de l’opinion.
Cette bataille politique doit partir de faits. Je le répète : concernant la Palestine, nous n’avons jamais demandé l’envoi de missiles, de chars ou d’avions. Nous réclamons un cessez-le-feu et une négociation sur la base du droit international et la reconnaissance des droits fondamentaux du peuple palestinien. Pourquoi ce qui est valable au Proche-Orient ne le serait-il pas en Ukraine? Une solution politique, cela ne veut pas dire entériner les conquêtes territoriales russes. Cela peut être d’envisager des garanties de souveraineté pour l’Ukraine (ce que refuse aujourd’hui la Russie) contre des garanties de sécurité pour le peuple russe (ce que refuse aujourd’hui l’OTAN)…Il s’agit de trouver un accord global et durable impliquant les très nombreuses puissances qui n’ont pas intérêt à cette guerre : Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, voire Turquie et Arabie Saoudite . Ces pays disposent de moyens de pression sur la Russie, précisément parce qu’elles ne sont pas alignées sur l’Otan. Il faut accepter leur contribution à une solution politique.
Q. La question de la paix est-elle un projet européen?
FW L’Europe de la paix reste à construire. Il faut aller vers un traité pan-européen de sécurité fondé sur le respect mutuel de la sécurité de tous les États signataires. Aux élections du 9 juin, l’enjeu de la paix devrait être prioritaire dans la campagne et pour les futurs élus durant leur mandat. (Entretien réalisé par Vadim Kamenka)
LE MONDE SOLIDAIRE AVEC LA PALESTINE !
143 pour; 9 contre; 25 abstentions : ce score sans appel est celui du vote de l’Assemblée générale des Nations unies, le 10 mai dernier, constatant « que l’Etat de Palestine remplit les conditions requises pour devenir membre » de l’ONU et qu’il « devrait donc être admis à l’Organisation » ! Certes, on est dans le registre du symbole, l’Etat en question étant, indépendamment du résultat de ce vote, loin d’être créé. Mais, en politique -particulièrement dans les relations internationales- il y a des symboles qui portent loin. Rappelons que pour devenir membre à part entière de l’ONU (elle n’a, pour l’heure et depuis 2012, que le statut d’ « État non membre observateur »), la Palestine doit obtenir l’accord d’une majorité des deux-tiers au sein de l’Assemblée générale sur proposition de 9 membres du Conseil de sécurité (dont ses 5 membres permanents : USA, Chine, Russie, Grande Bretagne et France) . En recueillant le soutien de près des trois-quarts des Etats membres de l’ONU, la Palestine affirme donc spectaculairement la légitimité de sa demande et, « a contrario », l’illégitimité du veto américain, principal obstacle au saut qualitatif voulu par l’essentiel de la « communauté internationale ». Au moment où le peuple palestinien subit la pire agression depuis la « Nakba » de 1948, on comprend qu’il s’agit d’un enjeu politique de taille !
Il n’est, dès lors, pas inintéressant de détailler les votes intervenus dans ce contexte inédit. Ainsi, parmi les 9 pays (soit moins de 5% des 193 Etats membres de l’ONU…) ouvertement opposés à la candidature palestinienne, on compte -outre Israël, les Etats-Unis et la petite cohorte habituelle des affidés de Washington (Micronésie, Nauru, Palaos et Papouasie-Nouvelle Guinée)- trois pays : l’Argentine du trumpiste Miley et…deux Etats de l’Union européenne : la Hongrie d’Orban et la République tchèque, dont la ministre de la défense s’était déjà illustrée en octobre dernier en appelant son pays à quitter l’ONU, coupable d’avoir adopté une résolution appelant à un cessez-le-feu humanitaire à Gaza !
Quant aux abstentionnistes, parmi lesquels -aux côtés de la Grande-Bretagne ou de l’Ukraine- on notera pas moins de 11 pays de l’Union européenne, dont l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Suède, la Finlande et plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, ils ne semblaient pas fiers de leur isolement puisque plusieurs d’entre eux se sont crus obligés de préciser que leur vote « ne doit pas être interprété comme un soutien (…) aux pratiques qui violent le droit international et le droit international humanitaire » (Lettonie) ou d’insister sur leur soutien à la solution à deux Etats (Suède, Roumanie)…Même un allié traditionnel des Etats-Unis comme l’Australie a, cette-fois, tenu à marquer son soutien à la Palestine.
Cette majorité écrasante reflète l’ampleur de l’exigence de justice des opinions publiques, dans toutes les régions du monde, face à ce que l’ambassadeur de la Palestine à l’ONU a appelé les tentatives visant à « effacer (son peuple) de la géographie et de l’histoire ». Ce vote, souligna-t-il, ratifie l’idée, fondamentale, qu’un État palestinien « n’est pas un obstacle à la paix, mais la seule voie qui y mène ». Cette évidence, longtemps répétée comme un slogan sans consistance dans la plupart des chancelleries occidentales, et tenue pour secondaire par maints dirigeants arabes adeptes des « accords d’Abraham », s’impose aujourd’hui comme un défi concret, singulièrement complexe mais visiblement incontournable.
GAZA : LE SURSAUT SALUTAIRE DES ETUDIANTS OCCIDENTAUX !
Plus la sauvagerie de l’armée israélienne s’abat-elle au fil des jours sur la population civile -et parmi elle, sur d’innombrables enfants- de Gaza, plus deviennent insupportables l’inertie, et, trop souvent, la complicité de fait avec les agresseurs de la part de la plupart des gouvernements occidentaux. Ceux-ci ne se montrent-ils pas plus prompts à dénigrer, à réprimer et à poursuivre des manifestantes et des manifestants solidaires des Palestiniens qu’à arrêter le bras des criminels de Tel Aviv aux ordres d’un pouvoir d’extrême-droite, menacé de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, après que la Cour internationale de justice a eu évoqué à son propos « un risque plausible de génocide » ?
Aussi ne peut-on, non seulement que comprendre le mouvement étudiant de solidarité avec le peuple palestinien, mais que se réjouir de constater que cette irruption fait tâche d’huile d’université en université ! Comparaison n’est pas raison, le monde des années 60 et 70 étant très éloigné du nôtre. Pourtant, en assistant à ce sursaut salutaire face au désastre insoutenable qui se déroule à Gaza, on ne peut pas ne pas se remémorer la mobilisation étudiante -déjà partie de l’université de Columbia à New-York, avant de se répandre de campus à campus, comme une traînée de poudre, aux Etats-Unis puis dans tous les pays occidentaux- contre « l’apocalypse » d’alors, au Vietnam ! Il y a eu une « génération-Vietnam », il est en train de naître une « génération-Gaza ».
« Cette volonté de s’identifier à des causes internationales, même éloignées, est un phénomène tout à fait remarquable qu’il ne faut pas sous-estimer dans les relations internationales », note avec pertinence un spécialiste reconnu de ces questions (1). Aussi, les tentatives répétées des autorités de discréditer cette mobilisation en la qualifiant d’ « extrémiste » sinon en la suspectant d’antisémitisme sont aussi infondées que contre-productives. Elles sont infondées car, sauf rarissimes exceptions -à condamner sans réserve- ces jeunes traitent l’agression d’Israël contre les Palestiniens pour ce qu’elle est: non un affrontement religieux ou ethnique, mais un conflit colonial, qui prendra fin en même temps que l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens, ainsi que toutes les violences et les humiliations qui caractérisent ces crimes de guerre et ces crimes contre l’humanité . Le dénigrement de ces mobilisations en vue de disqualifier celles et ceux qui y prennent part peut, en outre, s’avérer contre-productif, car, il y a « un vrai risque que tout cela prenne feu s’il n’y a aucune attitude de dialogue, de compréhension et de reconnaissance » (2).
Autant il était et demeure légitime d’attendre des militantes et des militants de la cause palestinienne une condamnation radicale des actes terroristes du 7 octobre, autant est-il justifié de leur part d’escompter des responsables politiques qu’ils renoncent enfin à l’indignation sélective et à l’insupportable impunité dont ils gratifient le gouvernement israélien -fût-il le plus indigne et le plus inexcusable de toute l’histoire de ce pays ! 35 000 morts, des centaines de milliers de personnes au bord de la famine, et plus de gravats sur un front de 40 km qu’en Ukraine sur un front de 1000 km, selon l’ONU ! Que faut-il de plus aux principales puissances occidentales pour stopper toute livraison d’armes à Israël et user de tous les leviers dont elles disposent pour contraindre son « cabinet de guerre » au cessez-le-feu ? Tel n’est-il pas le message on ne peut plus légitime de la mobilisation étudiante ?
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(1) Bertrand Badie (Le Monde, 3/5/2024)
(2) Idem




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