PLUIE DE MILLIARDS POUR LA « SOUVERAINETÉ EUROPÉENNE »
42 milliards d’euros d’aides publiques ! C’est la manne colossale que l’Union européenne et ses Etats membres s’apprêtent à consacrer d’ici 2030 au tout nouveau programme européen de développement du secteur des puces électroniques. Cette avalanche de fonds publics est destinée à financer -dans le cadre des tristement fameux « partenariats public-privé »- tant la recherche que la production de ces puces.
Cet ambitieux projet (« Chips Act ») , dévoilé le 8 février dernier par la Commission européenne, s’inscrit dans le prolongement de « l’alliance européenne pour les batteries » (destinées aux voitures électriques) lancée en 2018 -supposée faire de l’UE « le leader de ce secteur stratégique »- et de l’ « alliance européenne pour l’hydrogène vert », en cours de réalisation, dont les initiateurs attendent qu’elle « révolutionne le monde de l’énergie ». Elle précède une possible « alliance européenne pour l’espace » à même de concurrencer l’Américain Space X et les fusées chinoises.
À chaque fois, le schéma est le même : il s’agit de convaincre des entreprises de se rallier à un projet commun jugé stratégique pour assurer la « souveraineté européenne » d’ici la fin de la présente décennie. Pour ce faire, l’argent public de l’UE et des Etats engagés dans ces « alliances » coulera à flots. « Souveraineté » oblige : pour tout ce qui concerne ces « alliances », les dirigeants européens ont accepté d’assouplir sérieusement les sacro-saintes règles de concurrence , qui interdisent en temps normal toute « aide d’Etat » susceptible de privilégier une entreprise par rapport à ses concurrentes.
A priori, l’objectif poursuivi est louable : après l’épisode traumatisant des masques puis des vaccins, il s’agit de réduire la dépendance de l’Europe à l’Asie et aux Etats-Unis pour des composants de plus en plus cruciaux pour son économie, sinon stratégiques pour sa « souveraineté ». Dans le cas des semi-conducteurs, indispensables à toute l’industrie (automobile, secteur électro-ménager, matériel de santé, aéronautique, informatique, télécommunications, panneaux solaires, armements…) s’ajoute le fait que le principal pays producteur mondial de ces « puces » est Taïwan. De quoi alimenter auprès des cercles dirigeants occidentaux -dans le contexte du climat de tension entretenu avec la Chine- la peur panique d’une paralysie générale de l’économie en cas de conflit entre Pékin et l’île rebelle, dans un avenir proche. Aussi, Thierry Breton, le très macronien Commissaire européen, en charge de ce dossier, ne vise-t-il pas moins qu’un quadruplement de la production de ces « puces » en Europe d’ici 2030 pour justifier les aides titanesques envisagées.
Reste à voir de près -instruits par l’expérience- le contenu concret de cette « alliance » aux contours , à ce stade, dangereusement flous . « Souveraineté » -française ou européenne- , que de méfaits se préparent en ton nom ! Valérie Pécresse vient encore d’en donner une illustration saisissante en liant « souveraineté économique et financière » à l’obligation de « travailler plus longtemps » et de « mettre fin à la dépense publique inutile »…
L’EUROPE FACE AU NUCLÉAIRE : RIEN N’EST JOUÉ !
La France a poussé un « ouf » de soulagement, le 2 février dernier, quand la Commission européenne a officiellement proposé d’inclure le nucléaire (et le gaz…) dans la « taxonomie verte » , sorte de label destiné à favoriser l’accès à des subventions et à des investissements au nom de la contribution ainsi apportée à la transition énergétique et , plus particulièrement, à l’objectif de « neutralité carbone » d’ici 2050 dans toute l’Union européenne. L’Etat français envisage, en effet, à la fois de construire dans l’avenir de nouvelles centrales EPR ainsi que des petits réacteurs dits SMR, ce qui représente des financements colossaux, que ce dispositif faciliterait grandement. En outre, il n’est pas exclu que, dans l’avenir, ce type particulier de dépenses « vertes » ne soit plus pris en compte dans le calcul de la future dette publique…Le projet de « Bruxelles » peut ainsi apparaître à Paris comme une bénédiction.
Pourtant, le gouvernement aurait tort de vendre trop vite la peau de l’ours…Rarement, en effet, un projet économique européen n’a autant suscité d’oppositions qui, coalisées, pourraient bien rebattre les cartes. Résumé.
Le 1er obstacle est surmontable : parmi les 27 États membres, appelés à approuver ou à rejeter le texte en question dans les 4 à 6 mois à venir, une forte minorité est, certes, vent debout contre le nucléaire. Mais, il faudrait qu’elle réunisse 20 États membres représentant 65% de la population totale de l’UE pour faire échec au projet en discussion : c’est peu probable. 2ème difficulté : l’Autriche et le Luxembourg menacent de saisir la Cour de Justice de l’UE dans l’espoir qu’elle annule le projet. Ils mettent en cause la procédure choisie par la Commission qui oblige les États à se prononcer par OUI ou par NON, sans possibilité d’amender le texte : un choix effectivement très contestable…Reste l’hypothèque la plus sérieuse : le Parlement européen, lui aussi appelé à voter sans possibilité de modifier le texte, se sent -légitimement- écarté des négociations . Aux nombreux députés traditionnellement anti-nucléaires risque ainsi de s’ajouter la voix des parlementaires furieux de devoir se prononcer sur un document ficelé .
Ce n’est pas tout. Si, du strict point de vue de sa contribution à la décarbonation de l’économie, l’apport du nucléaire n’est pas discutable, il n’en va pas de même du gaz, pourtant, lui aussi, de fait, promu « énergie durable » par Bruxelles. C’était la condition pour que l’Allemagne -d’autant plus dépendante du gaz qu’elle bannit totalement l’atome cette année- accepte que le nucléaire bénéficie du fameux label vert…De quoi enflammer encore un peu plus les débats à venir sur ce dossier.
La dernière « épée de Damoclès » qui pèse sur l’accord final espéré par la France tient à la capacité ou non de l’industrie nucléaire d’atteindre d’ici 2025 un niveau supplémentaire de sûreté des centrales exigé par la Commission : à savoir la mise au point d’un carburant résistant à des températures très élevées pour parer à un éventuel accident. Une mesure bienvenue, mais un défi technologique incertain dans des délais aussi courts. A suivre d’ici l’été !
EUROPE-AFRIQUE : VERS UN « NEW DEAL », VRAIMENT ?
Emmanuel Macron nous l’assure : le 6 ème Sommet Europe-Afrique, qui va se tenir les 17 et 18 février prochains sous la présidence française du Conseil européen, vise à mettre en place un « New deal », autrement dit à refonder « en profondeur » la relation entre les deux régions. Et le Président d’aligner ses ambitions en la matière : « un agenda en matière d’éducation, de santé et de climat à la hauteur des enjeux de l’Afrique » ainsi qu’ « un véritable agenda sanitaire, qui consiste à déployer beaucoup plus vite et beaucoup plus fort des structures de production de vaccins ». Soulignant « qu’entre 2020 et 2025, il y a 300 milliards d’euros de besoins de financements pour les économies africaines, car elles ont des conséquences économiques et financières de la Covid 19 à gérer », le Chef de l’Etat appelle en outre l’Europe à « porter une stratégie commune avec l’Afrique dans les instances internationales » en vue de « réactualiser le mécanisme d’investissement solidaire à l’égard du continent africain ».
Qu’est-ce qui nous vaut, soudainement, ce sursaut de lucidité et de générosité du porte-parole actuel des « 27 » ? Serait-ce la volée de bois vert récemment reçue par l’Union européenne de la part du Président sud-africain, Cyril Ramaphosa, accusant les puissances occidentales de pratiquer « l’apartheid vaccinal » par « cupidité » et fustigeant leur refus d’une levée des droits de propriété intellectuelle permettant à des Etats africains de fabriquer leurs propres vaccins génériques pour accélérer le rythme de la vaccination ? Ou bien serait-ce pour redorer le blason européen auprès des Africains après le spectaculaire quadruple engagement pris par le Président chinois, Xi Jinping, à l’Afrique : un milliard de doses de vaccin anti-Covid; 10 milliards de dollars d’investissements pour industrialiser le continent; 300 milliards d’importations supplémentaires de produits agricoles africains et l’annulation de la créance des pays les moins avancés -soit la quasi-totalité des demandes de l’Union africaine à Pékin ?
C’est que le temps où les anciennes puissances coloniales faisaient la pluie et le beau temps en Afrique est bien révolu. L’Europe se voit contrainte de promettre une relation « libérée des démons du passé », un « changement de logiciel plutôt radical » et « le respect de nos différences » (Charles Michel, Président permanent du Conseil européen).
Nul ne peut plus ignorer que ce continent appelé à compter…2,5 milliards d’habitants en 2050 -dont la moitié aura moins de 25 ans- est devenu incontournable : « Pour l’Europe, l’Afrique est le problème géopolitique ou géo-économique No 1 » plaide l’ex-directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy.
« Eldorado » pour le business selon les uns; cauchemar pour les migrations aux yeux des autres, l’Afrique entend désormais être traitée pour ce qu’elle est : un partenaire indispensable pour relever les grands défis mondiaux de notre temps. Au prochain Sommet Europe-Afrique, les beaux discours ne suffiront plus.




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