UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE EUROPÉENNE EST-ELLE POSSIBLE ?
« Nous avons avancé dans la bonne direction sur la question russe (…) il faut maintenant consolider cette avancée » : c’est en ces termes étonnants qu’Emmanuel Macron commentait, après le récent Conseil des Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, l’échec spectaculaire essuyé par la France et l’Allemagne face à leurs pairs sur leur projet conjoint de sommet Union européenne – Russie. Le recours à ce modèle de « langue de bois » vise sans doute à éviter d’alimenter un débat gênant pour qui affiche l’ambition d’une « Europe souveraine » : une politique étrangère européenne est-elle possible dans cette Union si hétéroclite, n’ayant jamais répondu à la question de fond : « Que voulons-nous faire ensemble ? » Retour sur ce camouflet, malheureusement significatif de l’immaturité de l’actuel projet européen.
Voilà deux ans que le Président de la République dit vouloir bâtir en Europe une nouvelle « architecture de sécurité et de confiance » avec Moscou. Dépasser au plus vite la politique stérile des sanctions-humiliations pour tenter d’agir ensemble sur les enjeux cruciaux qui nous sont communs devrait être, en effet, une priorité stratégique pour l’Union européenne. Plus on tarde à prendre ce virage, plus l’atmosphère s’envenime, engendrant les effets pervers que l’on sait. On ne pouvait donc que se réjouir de l’initiative franco-allemande , soumise au Conseil européen des 24 et 25 juin dernier, et proposant l’organisation d’un « Sommet Union européenne-Russie » (le premier depuis 2014), pour lequel Moscou avait montré son intérêt. L’idée fit son chemin. De fait, l’UE -en plus de s’être fait griller la politesse par Joe Biden- ne pouvait pas faire moins que les Etats-Unis sur son propre continent ! Eh bien, si ! Les inséparables russophobes baltes et polonais ont été rejoints par la Suède (pseudo non-alignée, de plus en plus inféodée à l’OTAN) et les Pays-Bas pour s’opposer à toute reprise du dialogue avec Moscou. « Il est trop tôt parce que, jusqu’à présent, nous ne voyons pas de changement radical dans le comportement de Vladimir Poutine » a expliqué le Président de la Lituanie, Gitanas Nauseda, oubliant le b a ba de la diplomatie, qui est de ne pas parler qu’à ceux qui vous ressemblent…
Quelle leçon tirer de cette nouvelle paralysie européenne sur un sujet majeur des relations internationales , déjà si scandaleusement flagrante face à l’occupation et à la colonisation des Territoires palestiniens ? Qu’il faudrait abolir la règle de l’unanimité ? Certainement pas, sans quoi 9 décisions sur 10 seraient celles dictées par Washington ! (En 2003, nous aurions été entraînés dans le désastre de la guerre d’Irak !) En revanche, rien n’empêche un noyau significatif de pays de l’UE d’agir ensemble pour des initiatives conformes au droit international et répondant à leurs intérêts communs bien compris. Les conditions d’une paix juste et durable au Proche-Orient , tout comme la sécurité collective et la coopération sur le continent européen en sont de bons exemples.
APRÈS LE SOMMET BIDEN-POUTINE, L’UE S’INTERROGE
Quelles relations l’UE doit-elle établir avec la Russie ? Cette question stratégique est à nouveau à l’ordre du jour de la réunion des 27 Chefs d’Etat et de gouvernement ce 24 ou 25 juin. On se souvient que, le 5 février dernier, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, s’était rendu à Moscou pour tenter -contre l’avis des « durs » de l’UE- d’ouvrir la voie à des rapports moins tendus avec le Kremlin. Mais, de façon surprenante (et très contre-productive), le pouvoir russe avait choisi ce moment précis pour renvoyer trois diplomates européens (pour participation à une manifestation pro-Navalny). Ce fut pain bénit pour les gouvernements européens les plus russophobes , qui en profitèrent pour exiger un nouveau durcissement de nos relations. Tel était jusqu’à ces derniers jours le contexte des discussions prévues cette semaine.
Les nostalgiques de la guerre froide dans l’UE se sentaient d’autant plus sûrs d’eux que le nouveau président américain, garant de « l’ordre international libéral », montrait l’exemple en décidant une série de sanctions contre la Russie et en allant jusqu’à insulter son président. Certes, ils s’inquiétaient de la perspective du Sommet Biden-Poutine, qualifié par certains d’ « énorme cadeau » fait au Kremlin. Mais on les avait rassurés : cette rencontre ne pouvait susciter « aucune illusion », les rapports entre leurs deux pays étant « au plus bas ».
Seulement voilà : le Sommet en question ne s’est pas tout à fait déroulé comme les discours agressifs entendus récemment, notamment lors de la réunion de l’OTAN, de la bouche même de Joe Biden, l’avaient laissé supposer. Naturellement, les différends y ont été abordés franchement, mais sans provoquer de blocage . « Il y a une vraie perspective d’amélioration de la relation avec la Russie » déclara le président américain, ajoutant : « J’ai un bon sentiment après la rencontre (…) Poutine ne veut pas la guerre froide ». Le président russe constata, pour sa part, qu’ « il n’y avait aucune animosité », mais au contraire une « conversation constructive », évoquant même « des germes de confiance ». Les décisions prises par les deux dirigeants , sur les plans tant diplomatique (le retour des ambassadeurs dans les deux capitales) que stratégique (réduction des armements nucléaires, coopération en matière de cybersécurité ) , semblent en témoigner. L’avenir dira s’il s’agit d’un faux-semblant ou d’une amorce de changement .
Dans l’immédiat, voilà qui ringardise quelque peu ceux qui, en Europe, s’apprêtent à pousser de plus belle à l’hystérisation des rapports entre les deux grands acteurs du continent ! L’expérience n’a-t-elle pas montré que la politique systématique de tensions et de sanctions ne fait qu’empoisonner le climat international, sans le moindre résultat concret ?
Il est temps pour l’UE de sortir de l’engrenage de la crise ukrainienne et d’entamer avec ce partenaire complexe mais incontournable une relation sans tabou ni condescendance , d’égal à égal, face aux nombreux enjeux qui nous sont communs.
CRISE EN IRLANDE DU NORD, « DERNIER BASTION DE L’EMPIRE »
Mais quel est donc le cas de force majeure qui justifierait que Boris Johnson invoque « l’article 16 » de l’accord Brexit -article qui lui permettrait en cas de « graves difficultés économiques, sociétales ou environnementales », de ne pas appliquer le « Protocole nord-irlandais » ? Rappelons que ce texte -signé par Boris Johnson avec Bruxelles en 2019- impose des contrôles douaniers européens pour les produits, notamment agricoles et alimentaires, circulant entre l’Angleterre et l’Irlande du Nord. Cette mesure est la conséquence logique du Brexit dans une Irlande divisée entre la province du Nord (partie intégrante du « Royaume uni ») et le reste de l’Irlande (membre de l’UE). Sauf à rétablir une frontière dure entre ces deux entités -ce qui annulerait le traité de paix crucial signé il y a 23 ans- , les marchandises britanniques entrant en Irlande du Nord circulent ensuite librement sur toute l’île, donc aussi dans le marché unique européen. D’où la nécessité, depuis le Brexit, d’effectuer les contrôles avant l’entrée des marchandises en Irlande du Nord.
Problème : ce « Protocole » est un crime de lèse majesté aux yeux des forces les plus rétrogrades du Royaume -les « loyalistes » ou « unionistes » d’Irlande du Nord- …qui soutiennent la majorité conservatrice au pouvoir à Londres. Petit rappel à leur propos. L’Irlande a acquis son indépendance en 1922. Toute l’Irlande ? Non : la majorité protestante de deux comtés du Nord-Est de l’île a exigé son rattachement à la Grande-Bretagne. Elle a obtenu à cette fin, un an avant l’indépendance du pays, la création d’une entité propre : l’Irlande du Nord. Un siècle plus tard, ces nostalgiques de temps révolus célèbrent toujours en grande pompe la victoire du protestant Guillaume d’Orange sur le roi catholique Jacques II, à la bataille de Boyne, en juillet 1690 ! Leurs tristement célèbres marches, sectaires et triomphalistes, destinées à provoquer les républicains, favorables à la réunification de l’île, culminent traditionnellement le 12 juillet, date de la « Victoire » la plus emblématique des « protestants » sur les « catholiques » il y a plus de trois siècles ! On croit rêver .
Le problème est que cette droite dure ne se contente pas de défiler, elle menace aujourd’hui de rallumer la mèche des « Troubles », cette sanglante guerre civile de trente ans entre les deux communautés de la province qui a pris fin en 1998 grâce aux accords dits du « Vendredi saint ». Les émeutes d’avril dernier, annonce-t-elle, pourraient se répéter voire s’amplifier à l’approche du mythique 12 juillet, si les « loyalistes » n’obtiennent pas satisfaction : à savoir la remise en cause du « Protocole » maudit, accusé de faire le jeu des républicains. Ils s’accrochent d’autant plus fiévreusement à la couronne britannique qu’il sentent approcher le début de la fin de cette survivance anachronique de ce que les républicains tiennent non sans raison pour « le dernier bastion de l’Empire » (Pr Considère-Charon). Les sondages n’annoncent-ils pas que le ou la prochain.e No1 de l’exécutif de la province viendrait des rangs de nos amis du Sinn Fein, en mai 2022 ?! Raison de plus pour ne pas céder à la bataille d’arrière-garde de Boris Johnson.




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