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Les indignés: la démocratie limitée, ils n’en veulent plus

L’Interview paru le   le 6 juin  2011 dans l’Humanité

Ce qui rapproche les manifestations de la jeunesse des différents pays n’est-il pas une aspiration très forte à la démocratie ?

Francis Wurtz. 
Je le crois profondément. D’ailleurs, le mot d’ordre vedette de la place 
de la Puerta del Sol, est « démocratie maintenant ! » Au moment où en Espagne on assiste à l’éclosion de ce mouvement citoyen, Jean-Claude Trichet a déclaré qu’il faudrait aller vers une autorité centrale européenne en matière budgétaire avec droit de veto sur les décisions budgétaires de chaque pays. C’est le contraire absolu de la démocratie citoyenne réclamée avec force par le mouvement des indignés On ne peut mieux illustrer le divorce entre les aspirations des citoyens d’Europe et la fuite en avant centralisatrice des autorités actuelles de l’UE. Elles ont véritablement peur des peuples, elles relancent cette vieille antienne des puissants, à savoir la limite « souhaitable » de la démocratie. Tout cela pour faire passer les exigences des marchés financiers. Il y a un vice de fabrication dans la construction européenne actuelle : elle est fondée sur les marchés et parallèlement, à cause de cela, elle se fait en dehors des peuples et des citoyens. Mais ce qui pouvait être accepté dans les années 1950 devient insupportable pour la grande majorité des citoyens européens.

Peut-on dire qu’une partie importante de la population entre en conflit avec les dirigeants de l’UE ?

Francis Wurtz. C’est un conflit ouvert avec toutes les structures qui visaient à court-circuiter l’expression démocratique des citoyens. Je pense au fait que la BCE soit mise à l’abri de toute intervention émanant d’institutions publiques, au pacte de stabilité dont le but est de contraindre chaque gouvernement à rationner les dépenses publiques. À tout cela s’ajoutent l’obligation faite aux États de soumettre aux institutions européennes les projets de budget avant de les faire examiner par les parlements nationaux, et l’inscription dans la Constitution d’engagements contraignants en matière de réduction des déficits publics, au plan pluriannuel que les États se sont engagés à présenter sur les réformes structurelles, sur les retraites, les salaires. Il y a aussi les six règlements en discussion au Parlement européen pour renforcer le pacte de stabilité et le pacte pour l’euro, la mise sous tutelle des pays très endettés. Tout cela fait que la cocotte-minute explose. Nous sommes entrés dans un engrenage sous la pression des marchés financiers. Les principaux dirigeants européens sentent qu’ils ont de plus en plus de mal à maîtriser le contrôle des peuples. Il faut aller vers des ruptures avec une politique qui nous entraîne effectivement plus vite que prévu vers la catastrophe. Je pense à des ruptures dans trois directions et qui recouvrent ce que l’on rencontre dans tous les mouvements sociaux actuellement : une réorientation des priorités européennes en faveur du développement social, une plus grande indépendance vis-à-vis des marchés financiers pour financer le développement et la démocratie.

Les élections en Espagne et au Portugal le montrent, les électeurs sanctionnent les sortants quitte à choisir la droite. Un sentiment anti-européen peut-il aussi se développer?

Francis Wurtz. Si la seule hypothèse plausible d’union européenne est celle que nous connaissons, les peuples, tout à fait logiquement, la rejettent. Ce serait dramatique si cela conduisait à une sorte de repli sur soi face aux marchés qui continueraient de sévir. Il faut absolument faire grandir au milieu de ces contestations légitimes l’idée d’une construction européenne alternative. Priorité à la sécurisation de l’emploi, de la formation, aux pouvoirs nouveaux des salariés. Nous devons travailler à une autre façon de produire. Orienter l’argent vers l’emploi et la recherche, à la promotion des services publics. La coopération doit s’imposer contre la guerre économique. Une réforme du système monétaire international peut être mise en chantier. Toutes ces questions doivent être débattues pour montrer qu’une autre voie est possible, que nous représentons ensemble une force considérable. Il faut se faire entendre nos seulement pour protester mais pour ouvrir des pistes de transformation. C’est l’enjeu que doit affronter la gauche européenne digne de ce nom.

8 juin 2011 at 3:40 Laisser un commentaire

LES CITOYENS, LES MARCHÉS ET LA GAUCHE

« Après avoir annoncé le 2 avril (2011) qu’il ne briguera pas un troisième mandat en 2012,le premier ministre (espagnol)Zapatero a maintenant les coudées franches pour prendre les mesures qui s’imposent. »Voilà ce qu’on pouvait lire il y a quelques semaines sur un site spécialisé destiné à l’ « éllite financière »…Les marchés applaudissaient à la décision du leader socialiste de s’être ainsi libéré de la pression de ses electeurs, car cela allait lui permettre d’ « accélerer les réformes ».Déjà deux mois plus tôt,le chef du gouvernement espagnol s’était attiré (de ce côté-là) tous les éloges lorsqu’il avait réussi à arracher aux dirigeants syndicaux « amis » un accord sur le passage à 67 ans de l’âge de départ à la retraite. Angela Merkel fit même le voyage de Madrid, le lendemain, pour féliciter son dévoué collègue. Ne venait-il pas de démontrer sa capacité à brider les velleités de révolte de son peuple contre les « réformes » nécessaires ?

L’on ne peut s’empêcher de repenser à ces épisodes peu glorieux en mesurant la portée historique de la défaite du PSOE lors des récentes élections locales et régionales et surtout de l’éclosion dans toutes les grandes villes espagnoles du mouvement des « indignés »,réclamant la fin de la « dictature des marchés » et une « démocratie réelle ».Au vu de la surdité du gouvernement socialiste aux attentes de son peuple et des limites des luttes syndicales -aussi indispensables soient-elles – ,voilà que sonne l’heure de la recherche de réponses politiques neuves. »L’intrusion du risque politique dans la crise de la zone Euro la rend inextricable » commenta un haut cadre d’une grande banque française!

Panique sur les marchés découvrant que même les gouvernements les plus dévoués ne parviendront peut-être pas à leur donner satisfaction. Aussitôt,les taux des obligations espagnoles se sont envolés; les agences de notation ont mêmes sanctionné l’Italie et la Belgique dont ils ont subitement mesuré l’inqiétante fragilité politique. Quant à la Grèce,si ni le Pasok socialiste ni la droite ne s’avéraient crédibles aux yeux des marchés,c’est à un « gouvernement d’experts » ou à une « Agence indépendante » que certains songeraient pour faire entendre raison au peuple révolté.

Que révèle en fait cette impasse ? L’entrée dans une période où tout à la fois les tenants du pouvoir s’arc-bouttent sur leurs certitudes, tandisqu’au coeur des sociétés les aménagements à la marge sont de plus en plus perçus pour ce qu’ils sont: une illusion,et la recherche de solutions de fond rompant avec les structures mêmes du système en place gagne spectaculèrement du terrain parmi de nombreux citoyens et citoyennes.

N’ayons crainte, dans ce contexte, en même temps que d’écouter et d’apprendre de ces nouveaux mouvements,de paraitre nous répéter en versant au débat des propositions déjà maintes fois avancées, telles celles qui touchent à une transformation des missions de la Banque centrale européenne et du rôle de l’Euro pour briser la dépendance à l’égard des marchés financiers.La BCE peut et doit user de son pouvoir de créer de la monnaie pour acheter des titres de dette publique et financer en priorité les projets axés sur le développement social et le service public. L’heure est aux débats de fond, au coeur des luttes, pour unir tous les « indignés » sur des solutions d’avenir.

6 juin 2011 at 9:26 Laisser un commentaire

Angela Merkel et les « vacanciers » du Sud

«Il faudrait que, dans des pays comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal, on ne parte pas à la retraite plus tôt qu’en Allemagne, que tous fassent un peu les mêmes efforts, c’est important », a lancé Angela Merkel, la semaine dernière, ajoutant, dans la foulée, une autre diatribe contre ces pays du Sud où les gens ont « beaucoup de vacances » alors que les Allemands en ont « très peu ». « Oui, l’Allemagne aide, a-t-elle martelé, mais elle n’aide que si les autres font aussi des efforts palpables. » Fermez le ban.

Voilà un modèle de populisme antieuropéen : la dirigeante parle « comme les gens » et met dans leur bouche des « explications » à leurs problèmes qui épargnent les vrais responsables en accablant les victimes. Qui, en effet, est coupable du fait que le pays le plus riche d’Europe fixe la durée de ses congés obligatoires à 20 jours et l’âge de départ à la retraite à 67 ans ? En outre, en insistant sur le principe, apparemment équitable, du « donnant-donnant » (l’« aide » de l’Allemagne contre « des efforts palpables » des peuples grec, portugais et espagnol), elle fait passer comme une évidence indiscutable un mensonge criant. Non, l’Allemagne n’« aide » pas ces peuples, elle vole au secours des banques allemandes créancières de ces États, en particulier la Grèce, et tente d’éteindre l’incendie qui risque de faire exploser une zone euro dans laquelle – avec son fonctionnement actuel – les grands groupes allemands trouvent largement leur compte. Quant aux « efforts palpables » demandés aux peuples du sud de l’Europe, de quoi s’agit-il ?

Prenons le cas de la Grèce, puisque c’est elle qui est, en premier lieu, dans la ligne de mire de la chancelière. Baisser les salaires ? Reculer l’âge de la retraite ? Geler les pensions ? Augmenter la TVA ? Allonger la durée du travail des fonctionnaires ? Fermer des écoles, des hôpitaux, des postes de police ? Tout cela a déjà été fait ! Privatiser l’eau, le gaz, l’électricité, la poste, les chemins de fer, la loterie nationale ; placer sous concession privée des ports, des aéroports, des marinas et d’autres atouts touristiques, c’est en cours ! Alors, quels autres « efforts » pour ce peuple meurtri ? Où doit s’arrêter le dépeçage du pays, ancien « berceau de la démocratie » ? Ce dont rêvent Mme Merkel et ses semblables serait de pouvoir se débarrasser de ces boulets en les boutant hors de la zone euro, mais les conséquences en chaîne d’un tel séisme risqueraient d’être dévastatrices pour toute la zone. Alors, on pressure les plus faibles : les taux d’intérêt pour les emprunts à 2 ans de la Grèce ont bondi, la semaine dernière, à… 25 % ! La leçon vaut aussi pour le Portugal et l’Espagne. Merci pour votre « aide », Madame Merkel. Bravo pour votre silence, Monsieur Sarkozy.

Pendant ce temps, en Espagne, où le gouvernement Zapatero avait devancé les attentes des créanciers d’« efforts palpables » (gel des pensions, baisse des salaires, suppression d’une aide de 400 euros aux chômeurs en fin de droits, allongement de l’âge de la retraite à 67 ans…), le trop-plein est atteint. La grande place de la Puerta del Sol de Madrid se transforme en une sorte de « place Tahrir » espagnole. On ne sait pas où va conduire ce mouvement, très jeune et largement spontané. Ce qu’on sait à ce jour, c’est que ses revendications sont aussi les nôtres : la fin de la « dictature des marchés » et des mesures d’austérité ; le droit à un emploi, à un logement, à la dignité ; « une démocratie réelle maintenant » ; un « changement de système » et non une alternance dans la continuité. Vérité au-delà des Pyrénées… et aussi en deçà.

27 Mai 2011 at 1:11 1 commentaire

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